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lamartine drapeau tricolore

 Henri Félix Emmanuel Philippoteaux : le drapeau rouge est symboliquement porté par une femme sur un cheval blanc, en hommage de pureté dans la conviction ?

On sait comment, le 25 février, à l’Hôtel-de-Ville, devant la foule des insurgés dont une partie réclamaient le drapeau rouge comme drapeau national, Lamartine, par une harangue lyrique, imposa le drapeau tricolore. 
Vous pouvez lire le texte de la harangue sur :
https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_à_l’Hôtel_de_Ville_du_25_février_1848
À noter dans la foule, à la droite immédiate de l'orateur, le drapeau tricolore particulier des hommes de Caussidière, autoproclamé préfet de police le jour même :
cf. « Le drapeau de Caussidière »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2016/11/24/34592278.html

La riposte des révolutionnaires pour ainsi dire professionnels de la mouvance blanquiste fut immédiate. Dès le 25, Blanqui quitte Blois où il était en résidence surveillée, après sa libération en 1847. Il  retrouve à Paris deux compagnons de lutte précieux, (et deux Méridionaux d’origine), Benjamin Flotte le cuisinier, condamné en 1847 (après un emprisonnement très dur de 1839 à 1842), et libéré par l’insurrection du 24, et le docteur Louis Antoine Lacambre, actif militant communiste.
Blanqui, Flotte et Lacambre s’empressent immédiatement de créer le Club de la Société Républicaine Centrale, désigné par la presse bien pensante comme « club communiste ».
On lit dans le très renseigné, très réactionnaire et très délateur ouvrage d’Alphonse Lucas, bon serviteur de la république de l’Ordre de triste mémoire, Les clubs et les clubistes : histoire complète critique et anecdotique des comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851 :
« Fondé le 26 février lorsque les barricades étaient encore debout, le club du citoyen Blanqui, composé en partie de la plupart des vétérans des sociétés secrètes, des socialistes les plus avancés, des hommes les plus gravement compromis dans nos troubles civils… »
Lucas évoque la première réunion de la Société Républicaine Centrale le 26 février, à laquelle il a assisté :
« L’assemblée était nombreuse dans la Salle du Prado [salle bien connue alors du Bal du Prado]. Chacun des individus que nous venons de nommer avait amené avec lui tous ceux de ses amis sur lesquels il croyait pouvoir compter ; d’étranges rumeurs couraient dans la foule, dominée à chaque instant par des acclamations sauvages. Les yeux menaçaient, les poings s’agitaient convulsivement ; tous ces hommes paraissaient en proie à une violente colère ; le drapeau rouge, qu’une ignoble bande de chenapans voulait imposer à la France, venait d’être renversé grâce aux efforts de M. de Lamartine.
La chute du drapeau rouge avait été immédiatement suivie de l’apparition sur les murs de Paris de l’affiche suivante :
« AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Les combattants républicains ont lu avec une douleur profonde la proclamation du Gouvernement provisoire qui rétablit le coq gaulois et le drapeau tricolore.
Le drapeau tricolore, inauguré par Louis XVI, a été illustré par la première République et par l’Empire : il a été déshonoré par Louis-Philippe.
Nous ne sommes plus d’ailleurs ni de l’Empire ni de la première République.
Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848. Qu’on ne cherche pas à le flétrir.
Elle n’est rouge que du sang généreux versé par le peuple et la garde nationale.
Elle flotte étincelante sur Paris, elle doit être maintenue.
Le peuple victorieux n’amènera pas son pavillon. »
Cette affiche, qui en portait pas de nom d’imprimeur, avait été rédigée par le docteur Lacambre [le texte est attribué à Blanqui par nombre d’ouvrages] ; elle explique la sombre colère à laquelle étaient en proie les séides du citoyen Blanqui : ils venaient de subir un premier échec. »

Le lendemain était publiée une autre  protestation (cf. Auguste Blanqui. Textes choisis, Éditions sociales, 1971)

« Nous ne sommes plus en 93. Nous sommes en 1848 ! Le drapeau tricolore n’est pas le drapeau de la République ; il est celui de Louis-Philippe et de la monarchie.
C’est le drapeau tricolore qui présidait aux massacres de la rue Transnonain [insurrection républicaine parisienne, 14 avril, massacre des habitants d’une maison de cette rue par les soldats de Bugeaud], du faubourg de Vaise [insurrection de Lyon, 14 avril, massacre de civils par les soldats de la répression], de Saint-Étienne [insurrection du 11 avril 1834). Il s’est baigné vingt fois dans le sang des ouvriers.
Le peuple a arboré les couleurs rouges sur les barricades de 1848, comme il les avait arborées sur celles de juin 1832, d’avril 1834, de mai 1839. Elles ont reçu la double consécration de la défaite et de la victoire. Ce sont désormais les siennes.
Hier encore, elles flottaient glorieusement au front de nos édifices.
Aujourd’hui la réaction les renverse ignominieusement dans la boue et ose les flétrir de ses calomnies.
On dit que c’est un drapeau de sang. Il n’est rouge que du sang des martyrs qui l’a fait l’étendard de la République.
Sa chute est un outrage au peuple, une profanation de ses morts. Le drapeau de la garde municipale ombragera leurs tombes.
Déjà la réaction se déchaîne. On la reconnaît à ses violences. Les hommes de la faction royaliste parcourent les rues, l’insulte et la menace à la bouche, arrachant les couleurs routes de la boutonnière des citoyens.
Ouvriers ! c’est votre drapeau qui tombe. Écoutez bien ! La République ne tardera pas à le suivre. » [conclusion prémonitoire !]

Comme on peut le constater, le drapeau rouge a été un enjeu politique immédiat. Il signait la séparation entre les républicains bourgeois du National, les républicains petits bourgeois radicaux de la Réforme, tous partisans de la République plus ou moins démocratique, et les partisans de la République démocratique et sociale, que Blanqui appelait « République égalitaire ». Il n’est pas étonnant de trouver parmi ceux qui proposent le drapeau rouge en drapeau national ces 24 et 25 février le publiciste communiste Théodore Dezamy, membre actif de la Société Républicaine Centrale. Mais on notera que si les Blanquistes parlent du drapeau rouge du Peuple, catégorie globalisante et non restrictive, ils n'évoquent pas ici la "classe ouvrière".

Si nous projetons trois mois plus tard, c'est à l'évidence la population ouvrière, au sens large (le petit peuple de l'atelier, de la fabrique, dans la solidarité de la rue) qui fournira le gros des troupes à l'insurrection de Juin, déclenchée par la suppression brutale des ateliers nationaux. En juin 1848, le drapeau rouge flottera sur les barricades prolétariennes. 

 

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Horace Vernet, Barricade de la rue Soufflot, 25 juin 1848

Mais si le drapeau rouge fut effectivement quatre mois après le seul drapeau des insurgés ouvriers parisiens, il deviendra dans les années 1849-1851 l’emblème des « démocrates socialistes », ces « Montagnards » au recrutement interclassiste (petits-bourgeois, artisans, paysans, ouvriers), et il flottera sur les colonnes des insurgés républicains de décembre 1851.
cf. : « Aux couleurs de 1851 »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/12/15/31093897.html
Dans mon Midi natal, dans mon « Var rouge », et particulièrement en milieu rural, il a longtemps été d’usage, et jusqu’au XXème siècle,  de diviser les citoyens politisés entre « rouges » et « blancs », le « bleu » modéré n’ayant guère droit au chapitre.

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Une République mort-née ?, III – Reims, 25 et 26 février 1848
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