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Une République mort-née ?, III – Reims, 25 et 26 février 1848
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Je donnerai quelques excellentes références bibliographiques sur 1848 à Rouen et sa région dans un billet à venir concernant les événements d’avril, dont notamment le travail de l’Institut d’histoire sociale CGT de Seine maritime.

Dans une cité industrielle en crise, où la condition des ouvriers du textile est particulièrement misérable, la révolution parisienne fait éclater des tensions sociales déjà grandement perceptibles : aux manifestations ouvrières des 25 et 26 février, dirigées notamment contre les techniciens britanniques à l’œuvre dans la modernisation industrielle, génératrice de chômage, s’ajoute la revanche luddiste de corporations (voituriers, mariniers) ruinées par l’arrivée du chemin de fer qui s'en prennent aux voies et aux gares (on note au même moment nombre de destructions et d'incendies sur le réseau autour de Paris). Après des tumultes et des saccages dans les gares, l’incident le plus notable est l’incendie de deux arches en bois du pont du chemin de fer dit pont des Anglais (construit par des ouvriers et des techniciens britanniques), inauguré en 1847. 

 

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1847, inauguration de la ligne Rouen - Le Havre.

On lit dans Le Journal des Débats du 29 février :
« Seine inférieure. Le préfet informe le ministre, à la date du 26, que les soldats de la garnison, sur l’ordre du général commandant la division, ont fraternisé avec la garde nationale, et concourent au maintien de l’ordre. L’administration municipale prend des mesures pour que le feu soit éteint au pont de l’île Brouilly »
On lit dans le même journal le 1er mars ces lignes significatives de l’embarras, pour ne pas dire plus, des notables de la municipalité. Il n’est pas question de nier la légitimité des revendications ouvrières, mais il convient de les endormir, en s’appuyant sur les éléments les plus modérés de la contestation :
« On lit dans un supplément au Journal de Rouen [ex orléaniste et rallié du bout des lèvres à la République] de samedi soir :
Une nouvelle députation d’ouvriers du faubourg Saint-Sever, conduite par M. Pellouin, [« filateur »] vient à l’Hôtel-de-Ville protester contre les désordres de la veille, annoncer l’intention de reprendre immédiatement les travaux et réclamer l’intervention du conseil municipal pour obtenir des chefs d’industrie une augmentation du salaire et la réduction du temps de travail à dix heures par jour ; car, a dit M. Pellouin, il faut que l’ouvrier puisse, en dehors de son travail journalier, donner quelques heures au repos et à la culture de son esprit.
Il a été répondu que les questions de salaire et d’organisation du travail étaient trop graves et trop compliquées pour pouvoir être résolues subitement par un conseil municipal, mais qu’elles feraient l’objet des premières préoccupations du conseil dans ses communications avec le gouvernement, dès que celui ci aurait pu se consolider et se livrer à des travaux législatifs en rapport avec son origine toute populaire.
La délégation, comprenant ces raisons, s’est retirée en renouvelant l’assurance de résister à toute tentative de trouble dans la population des ateliers. »
Devant l’exigence d’une intervention politique locale dans la crise sociale, les bourgeois se défaussent prudemment vers le gouvernement. 
Le journal ajoute encore :
« Un supplément du Mémorial de Rouen du 28 février s’exprime aussi sur la situation de la ville de Rouen à cette date. La nuit a été aussi tranquille qu’on pouvait le souhaiter. Les rondes, les patrouilles et les sentinelles nombreuses de la troupe et de la garde nationale ont rempli avec un zèle et une intelligence infatigables leur pénible tâche. »
Et, après avoir donné des détails sur l’incendie du pont du chemin de fer, le journal conclut :
« Le 27 février, la ville de Rouen était parfaitement tranquille ; le 28, dans la matinée, le commissaire du gouvernement, le citoyens Deschamps, a été installé dans la municipalité. 
Depuis cette date (28 au matin), l’arrivée du commissaire du gouvernement a tout calmé dans la ville de Rouen, comme nous l’avons dit hier. » 

On comprend que l’arrivée du Commissaire ait pu rasséréner les ouvriers en colère, et irriter profondément la bourgeoisie locale.
L’avocat Frédéric Deschamps [1809], "lamartinien", était en effet l’animateur du groupe des démocrates de Rouen, bougeois radicaux dont les préoccupations sociales étaient depuis longtemps fortement affirmées.
Je donne ci-dessous un extrait de la circulaire, signée Frédéric Deschamps, Félix Avril et Buchet-Bellanger, expliquant en janvier 1848 le refus de son Comité radical de participer à un banquet réformiste de l’opposition constitutionnelle (impr. Levèvre, Rouen) :

 

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On comprend que l’arrivée de Deschamps ait fait l’effet d’un coup de tonnerre dans la bourgeoisie locale, d’autant que ses premières décisions vont dans le sens des revendications ouvrières : il limite la durée de la journée de travail dans les usines textiles et sur le port, il fixe un salaire minimum pour les ouvriers du textile, et il impose au patronat des commissions mixtes d’arbitrage.

Ce fragile équilibre ainsi institué entre prolétaires et possédants, grâce à l’intervention d’un commissaire provisoire "radical", pourra-t-il se maintenir ?

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