[Je donne en bleu quelques précisions]

En Juin 1839 commence devant la Cour des Pairs le premier procès des inculpés de l'insurrection des 12 et 13 mai.
[La Chambre des Pairs se constituait en Cour des Pairs, Haute Cour de justice pour juger des crimes d’État]

 Cour des pairs. Attentat des 12 et 13 mai 1839. Procès-Verbal des séances relatives au jugement de cette affaire. A Paris, de l'Imprimerie de Crapelet, 1839-1840. Réquisitoire de M. le Procureur Général.
[Le premier procès se déroule du 11 juin au 12 juillet 1839. Un second procès, où figure Blanqui, a lieu du 13 au 31 janvier 1840. Blanqui est condamné à mort, et la peine est commuée en détention perpétuelle. ]

A Messieurs de la Chambre des Pairs constituée en Cour des Pairs en vertu de l'article 28 de la Charte Constitutionnelle. Messieurs, l'information que vous avez prescrite par cotre arrêt du 15 mai dernier a déjà reçu d'importants développements. Sur plusieurs points, et en ce qui concerne un certain nombre des inculpés, elle est complètement achevée.
Vous savez maintenant quels étaient l'origine et le but des attentats des 12 et 13 mai ; dans quelles mystérieuses associations la conspiration a été ourdie, et par quelles sanglantes attaques elle a fait soudainement explosion. Convoqués à heure fixe dans le lieu de leurs réunions habituelles les affiliés attendaient le signal de leurs chefs ; des dépôts de munitions avaient été préparés ; le pillage devait donner des armes.
Rêvant la ruine non-seulement des institutions politiques de leur pays, mais encore des principes éternels sur lesquels les sociétés humaines ont toujours été appuyées, quelques centaines d'hommes, conduits par les conspirateurs obscurs qui les avaient ameutés, se tenaient prêts à promener dans la cité paisible la désolation et la mort.
Bientôt l'ordre est donné ; les bandes éparses se réunissent ; les magasins d'un armurier sont envahis. On distribue des cartouches ; une proclamation imprimée d'avance provoque ouvertement le peuple à la sédition, s'efforce, par les plus menteuses accusations, d'exciter sa haine et sa fureur contre la royauté, et ramène encore ces mots d'aristocratie et d'exploitation si souvent répétés par les fauteurs d'anarchie. Au bas de cette pièce, dans laquelle sont désignés les chefs sous lesquels l'armée républicaine va marcher, on mêle, par une imposture, aux noms inconnus des conspirateurs, des noms auxquels on suppose quelque popularité [Lamennais, par exemple].
Bientôt nos soldats, confiants comme en un jour de paix, au milieu d'une population amie, voient éclater autour d'eux une guerre imprévue ; et, sommés de rendre leurs armes, qu'ils n'ont point eu le temps de charger, ils refusent, et tombent assassinés au poste du devoir et de l'honneur. L'Hôtel-de-Ville, la Préfecture de police, sont les deux points sur lesquels se dirigent d'abord les efforts des factieux.
Ils espèrent que, s'ils parviennent à s'emparer de ces deux principaux sièges de l'administration départementale, ils ébranleront la confiance publique, et donneront à un guet-apens sans portée l'apparence d'un mouvement populaire. Les gardes nationaux qui se trouvaient à l'Hôte-de-Ville étaient en trop petit nombre pour tenter une résistance inutile ; mais à la Préfecture de police les assaillants furent en quelques minutes repoussés et dispersés. La reprise du poste de l'Hôte-de-Ville et l'enlèvement d'une barricade élevée à l'entrée de la rue Planche-Mibray acheva de les forcer à chercher un refuge dans ces quartiers de la ville qui avoisinent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et que les factieux ont coutume de choisir pour champ de bataille. Le désordre s'est étendu, d'une part, jusqu'au marché du Temple, et, de l'autre, jusqu'aux environs des halles et jusqu'aux rues Montorgueil et Tiquetonne. Quelques agressions ont même eu lieu, soit le 12, soit le 13 mai, dans quelques parties reculées du quartier du Marais, sur la place de la Bourse et dans les rues qui se croisent autour du théâtre italien ; c'est dans la rue d'Amboise qu'un coup de feu a grièvement blessé un officier supérieur, aide de camp de M. le Ministre de la guerre.
Partout la répression a été prompte, mais partout elle a été achetée par des pertes regrettables. Dans les rangs de la garde nationale [milice bourgeoise institutionnelle], de la troupe de ligne [l'armée], de la garde municipale [police], plusieurs des défenseurs de l'ordre public et des lois ont trouvé une mort digne d'eux, sans doute, et de l'uniforme qu'ils portaient, mais qui leur a été donnée par le crime, et que la justice doit venger. D'autres deuils non moins déplorables ont été la conséquence de ces combats allumés tout à coup au sein d'une cité paisible et au milieu d'une immense population. Des citoyens étrangers à l'attaque et à la défense, des femmes, des jeunes filles, ont été mortellement frappés jusque dans leurs foyers, et leur sang doit aussi retomber sur les promoteurs de ces coupables désordres. [défaussement commode de dédouaner l’armée de la réalité de sa répression]

[...]

La gravité des faits qui vous ont été signalés comme résultant de l'instruction n'a pu manquer de frapper vivement vos esprits. Vous avez vu, Messieurs, jusqu'à quels excès pouvaient être emportées ces associations secrètes, qui ne sont pas seulement conjurées pour le renversement des institutions établies, mais qui, considérant comme secondaires les questions de politique gouvernementale, s'attachent à saper la société dans ses bases, excitent contre le riche toutes les passions du pauvre, renouvellent ces doctrines extravagantes d'un nivellement absolu fondé sur le partage égal de tous les produits de la terre et de l'industrie, et recrutent des bandes armées pour marcher par des voies sanglantes à une conquête impossible. Elles ne se laissent vaincre ni par la surveillance active qui les poursuit sans relâche, ni par les arrêts qui les condamnent, ni même par la générosité qui leur pardonne. Elles engagent une lutte obstinée avec les lois dont la société s'est armée contre elles. Elles méprisent et défient tous les pouvoirs publics, et leurs chefs osent dire qu'ils ne relèvent plus de la justice sociale, comme s'il suffisait à un citoyen de nier son devoir pour s'en affranchir, et de se vanter d'un crime pour s'en absoudre.
Cette propagande, quelque active qu'elle pût être, a échoué en général contre la raison du peuple ; mais quelques jeunes imaginations se laissent séduire, des ambitions s'allument, de fausses lumières égarent, et, de l'autre côté, la promesse d'un bouleversement social ne peut manquer de rallier tous ces hommes pervers, qui, sans aucun scrupule de morale ni d'humanité, acceptent toujours le combat en vue du butin. Pour ceux-ci la seule question est de savoir à quels moments les dangers de la lutte sont rachetés par les chances du succès. Il y a donc toujours un grave péril, non sans doute pour la stabilité du Gouvernement, mais pour la sûreté publique, et pour les intérêts précieux de cette grande cité, dans ces conspirations armées, dans ces agressions violentes, dont le citoyens ne peuvent d'abord comprendre ni l'origine, ni le but, où l'audace revêt l'apparence de la force, et que toutes les factions observent en se tenant prêtes à en profiter.