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Une République mort-née ?, VII - Paris, mars-avril 1848, vers des candidatures ouvrières
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Les craintes des Blanquistes furent pleinement vérifiées par les élections de l'Assemblée constituante des 23 et 24 avril 1848 : le vote des campagnes assura la victoire des notables "modérés" et conservateurs, au grand dam des espérances populaires "rouges" des villes industrielles.
Je vais évoquer dans les billets suivants les événements qui s'ensuivirent dans quelques-unes de ces cités.
Commençons par la prise de pouvoir ouvrière à Limoges. Elle a été remarquablement étudiée par Philippe Grandcoing et je vous renvoie à son ouvrage : La baïonnette et le lancis. Crise urbaine et révolution à Limoges sous la Seconde République, Limoges, Pulim, 2002. [1].

 

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Je veux seulement ici donner les échos de l'événement dans la presse nationale du temps, clairement rangée du côté des "modérés".

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Journal des Débats, 29 avril 1848

« On  lit dans l’Ordre de Limoges du 25 avril :
On nous signale plusieurs actes coupables qui auraient été commis avant-hier [23 avril, première journée électorale], dans le but de fausser le résultat des élections. Des membres de la Société Populaire [précocement politisé, le prolétariat de la porcelaine et de la chaussure s'était organisé dès le 25 février dans cette "société" rouge, qui regroupait 5000 membres, soit la totalité de la classe ouvrière de la cité] se seraient rendus par détachements de 100 à 150 personnes, sur les routes par lesquelles devaient arriver les électeurs ruraux [ils devaient aller voter au chef lieu de canton] ; ceux-ci auraient été sommés, par des hommes portant des brassards tricolores, qui ont paru aux habitants des campagnes les insignes d’une autorité quelconque, d’exhiber leurs bulletins qui auraient été déchirés comme mauvais, et remplacés par des bons ; des communes tout entières, malgré l’opposition des maires, auraient été ainsi violentées. On assure que de pareilles scènes se sont renouvelées aux abords des endroits où devaient voter les électeurs, et que plusieurs d’entre eux, cédant à l’intimidation et même à la violence, ont été forcés de déposer un vote autre que celui qu’ils avaient l’intention d’émettre.
Ces faits qui nous sont donnés comme positifs, devront être vérifiés, et donneraient lieu, s’ils étaient constatés, non seulement à des protestations contre le résultat du scrutin, mais aussi à des poursuites contre ceux qui n’auraient pas craint de s’en rendre coupables. Malheureusement, quelque exhorbitans [graphie de l'époque] qu’ils soient, et en faisant la part de l’exagération, il est difficile de ne pas croire à leur vérité en présence des lignes suivantes que nous trouvons dans un journal qui se donne pour l’organe du club populaire [Le Peuple, journal des sociétés populaires du département, trihebdomadaire, né le 14 mars ; le rédacteur en chef était le militant démocrate Dussoubs, cf. infra - Le club : il s'agit de la Société populaire mentionnée ci-dessus] :
« Marchons donc tous ensemble porter notre bulletin ; réunissons-nous, serrons nos rangs, recevons nos frères de la campagne lorsqu’ils arriveront pour remplir leur devoir de citoyens ; questionnons-les pour tâcher de savoir si certaines influences ne les auraient pas induits en erreur ; et tâchons, par tous les moyens possibles de les faire voter pour la cause du peuple. Rappelons-nous bien que l’union fait la force, et que l’union seule peut assurer le succès et le triomphe. »
Voilà ce que l’on imprimait à la veille des élections. Si ces conseils ont été mis en pratique, il faut qu’il y ait une enquête sévère ; le gouvernement républicain s’est offert à la France comme le régime de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ; plus que tout autre, il doit faire régner la justice ; or, tous ces principes seraient allègrement violés, si des citoyens avaient pu faire ce dont les membres de la Société Populaire sont accusés. »

 

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Le Constitutionnel, 29 avril

« TROUBLES A LIMOGES
Des troubles de la nature la plus grave viennent d’avoir lieu à la suite des élections. Voici les détails que nous recevons.
Jeudi vers midi, lorsque le recensement général des votes des cantons ont constaté l’exclusion des candidats communistes ["communistes"... le mot qui sème l'effroi chez les bien-pensants. il s'agissait en fait de la liste unissant de jeunes républicains bourgeois radicaux, disciples de longue date de Pierre Leroux, qui les avait aidés dans le campagne électorale et des représentants de la Société populaire, dont certains se réclamaient effectivement du communisme de Cabet], une foule nombreuse envahit la salle dans laquelle se faisaient les opérations électorales, et s’empara, malgré les vives protestations des membres du bureau, des procès-verbaux cantonaux et des bulletins de l’armée, qui furent immédiatement déchirés. Aussitôt après, des bandes menaçantes ont parcouru la ville, désarmé les postes de la garde nationale [les ouvriers avaient utilisé leur nouvelle possibilité d'intégrer la garde nationale, mais seuls les gardes nationaux bourgeois de la monarchie de juillet possédaient des armes], pris les canons et la poudrière.
A la nouvelle de cet attentat odieux contre la souveraineté électorale, la garde nationale s’empressa d’accourir, bien résolue à rétablir l’ordre et à défendre la République [Il s'agit évidemment de membres bourgeois de la garde nationale]. Mais le colonel lui donna l’ordre de se dissoudre [entrés en masse dans la garde nationale, les ouvriers avaient élus des officiers proches de leurs opinions avancées. Ainsi du colonel]. Dès lors la ville était au pouvoir de l’insurrection.
Un comité s’est immédiatement constitué et concentre dans ses mains l’administration départementale [ce comité unissait républicains bourgeois radicaux et militants ouvriers] .
Heureusement on n’a eu à déplorer aucun acte de violence. Les propriétés et les personnes ont été respectées. [le journal se garde bien d'expliquer que ce sont les dirigeants démocrates, et notamment Dussoubs et Villegoureix, qui ont demandé à la foule ouvrière d'éviter toute violence contre les personnes]. Quelques gardes nationaux ont reçu des blessures pas graves.
La ville entière est dans la consternation. On attend impatiemment les mesures que le Gouvernement ne manquera pas sans doute de prendre pour rétablir son autorité. »

la presse 30 avril

La Presse, 30 avril

« LIMOGES

On nous écrit de Limoges, 27 avril :
Dimanche, la société populaire avait envoyé une troupe d’hommes sur chaque route pour arrêter les paysans, déchirer leurs bulletins et leur en donner de nouveaux ; cela s’est fait avec un ensemble admirable, et le succès de cette manœuvre a été complet. Mais au dépouillement général, la victoire de la société populaire s’est changée en défaite, et les deux noms qui avaient réuni ici la majorité des suffrages, Vilgoureix [en fait François Villegoureix, né en 1813, petit négociant en porcelaine à Limoges, actif militant démocrate, sympathisant du communisme de Cabet et disciple de Pierre Leroux] et Dussoubs-Gaston [Dussoubs-Gaston, dit Marcellin, avoué à Limoges, né en 1815, actif militant blanquiste lors de ses études à Paris, ce qui lui valut la prison; il était très lié à Pierre Leroux ; les ouvriers de la ville en firent le président d'honneur de la Société populaire] sont sortis l’un le neuvième et l’autre le dixième. Il en fallait huit. [Scrutin départemental de liste pour élire huit députés. Les candidats "modérés" l'emportent dans le département, alors que les candidats de l'extrême gauche avaient obtenu entre 70% et 90% des suffrages à Limoges]
Dès hier, on avait commencé à crier que si ces deux noms ne sortaient pas, on mettrait les aristocrates à la lanterne, et. Aujourd’hui, aussitôt que le résultat a été connu, on s’est rué sur le bureau, on a violé le scrutin, déchiré le procès-verbal et dispersé le bureau. Ces faits se sont répandus rapidement dans la ville : environ 300 gardes nationaux [bourgeois ; c'est l'un d'entre eux qui s'exprime ici] se sont rendus spontanément dans la cour de la Préfecture. Là, sous les armes, on a demandé au commissaire qu’il fît battre le rappel ; il a refusé ; on a insisté avec une grande énergie ; il a répondu alors qu’on fît comme on voudrait, et le rappel a été battu, le colonel est alors arrivé. Il a été reçu par un cri unanime : à bas le colonel Reybaud ! [les gardes bourgeois refusaient d'avaliser les récentes élections des officiers de la garde par le peuple ouvrier]
Il est monté dans la préfecture et quelques instants après, on nous a fait sortir de la cour de la préfecture, par ordre du commissaire du gouvernement. Là, entouré d’une foule immense armée, et de plus en plus menaçante, on nous a dit que, pour éviter l’effusion de sang, il fallait ôter les baïonnettes ; et cet ordre s’est effectué lentement, avec une répugnance marquée. On commençait à ne plus avoir confiance aux chefs qui nous commandaient, et qui tous avaient été nommés par la société populaire et par violence. Ces chefs nous ont dit alors que, par ordre du commissaire, il fallait nous séparer par compagnies, qu’on commençait à s’entendre avec les perturbateurs, et que tout allait se calmer.
Une seule compagnie est restée ; elle était au milieu d’une foule compacte qui s’est ruée sur elle et l’a désarmée ; on a fait ensuite venir les autres compagnies une à une, et la même manœuvre a réussi.
Les clubistes sont maintenant maîtres de la ville. »

La lettre suivante confirme toutes les nouvelles qui précèdent :

« Aujourd’hui (jeudi) les procès-verbaux du dépouillement des votes [du département, centralisés à Limoges] étaient presque terminés ; il ne restait plus à connaître que les bulletins de nos compatriotes soldats en Afrique ; la majorité était pour des hommes sages ayant des idées avancées.
A un signal, sans doute convenu d’avance, le bureau a été envahi, les procès-verbaux lacérés et brûlés.
Le coup de main avait été préparé depuis hier ; il était connu de beaucoup de monde, dit-on, et cependant une seule compagnie de la garde nationale avait été convoquée, et lorsque cette nouvelle s’est répandue en ville et que de bons citoyens, en trop petit nombre, il faut le reconnaître, se sont armés et réunis, pas un chef supérieur ne s’est trouvé là pour diriger le mouvement. Le poste de la mairie, sommé de déposer les armes, a bravement refusé de les livrer ; le colonel l’a engagé à le faire, promettant sur sa tête qu’elles ne seraient remises à personne, et à peine cette parole était donnée et l’ordre exécuté, que le corps-de-garde a été envahi et pillé.
Un autre poste était établi à la préfecture ; il a été désarmé.
Le commissaire du gouvernement Chamiot-Avanturier est tout à fait débordé ; le peuple a organisé une nouvelle administration qui s’est jointe au commissaire, ou qui plutôt l’a remplacé. [cette nouvelle administration, unissant bourgeois démocrates radicaux et représentants ouvriers, fait appel à Théodore Bac (né en 1809) pour exercer les fonctions de maire provisoire. Bac, avocat célèbre et respecté, venait d'être élu troisième sur la liste des huit députés. Marqué dans sa jeunesse par le saint-simonisme actif à Limoges, il avait noué des liens étroits avec Pierre Leroux].
Que va-t-elle faire ? La position est difficile, il y a une masse d’ouvriers sans travail et qui est égarée ?
Le gouvernement ne peut pas nous abandonner ; nous n’avons qu’une fraction de régiment, et il faut qu’en toute hâte il nous envoie des troupes. La compagnie d’artillerie avait deux pièces de canon ; ce soir le peuple, qui s’en est emparé, les a promenées en trophée dans la ville. Il s’est aussi emparé de la poudrière. »

 

PierreLeroux

 

Pierre Leroux, alors imprimeur dans la Creuse voisine.

Ainsi, ce nouveau pouvoir populaire, unissant démocrates bourgeois disciples de Leroux et militants ouvriers, va diriger la cité pendant trois semaines, au grand dam des possédants. Que pouvait-il espérer alors que la France s'était donnée une assemblée où dominaient les notables "modérés" ?
Le 18 mai, 3000 soldats investissaient la ville, les dirigeants de l'insurrection étaient arrêtés [à l'exception du maire provisoire Thédore Bac].

[1] Cf. le compte-rendu dans Annales du Midi
http://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_2003_num_115_244_2832_t1_0576_0000_4

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