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Une République mort-née ?, VIII - La République rouge de Limoges
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Je donnerai quelques excellentes références bibliographiques sur 1848 à Rouen et sa région dans le billet à venir concernant les événements d’avril.

Nous avons vu dans le billet précédent comment les démocrates de Limoges (bourgeois radicaux et prolétaires) ont préparé les élections, comment ils ont remporté la victoire dans la ville, et comment, sans effusion de sang, ils n'ont pas accepté leur défaite départementale.
On peut comparer cette situation à celle d'une autre cité industrielle, Rouen, et mesurer la différence.
Les élections se préparent dans un climat social et politique extrêmement tendu : l’avènement de la République a renforcé l’exaspération ouvrière devant le chômage, les très bas salaires, la terriblement longue journée de travail.  Il a également renforcé, par contrecoup, l’exaspération d’une bourgeoisie qui n’a accepté la République que du bout des lèvres et qui ne veut rien lâcher devant la revendication ouvrière.
On a vu comment la nomination de l’avocat rouennais et « républicain de la veille » Frédéric Deschamps, au poste de commissaire du gouvernement provisoire, a cristallisé ces tensions. Ses premiers décrets ont imposé un salaire minimum et réduit d’une heure la journée de travail, ce qui lui a valu les sympathies ouvrières. Pour les bourgeois et le patronat en particulier, qui se refusent à mettre en œuvre ces décrets, Deschamps est l’homme à abattre. 

 

Capture d’écran 2017-01-31 à 21

 

En vue de la préparation des élections pour l’Assemblée constituante des 23 et 24 avril, Deschamps et ses amis lancent le 4 avril La Tribune du Peuple, Journal démocratique du département de la Seine-Inférieure.
En voici l’éditorial, qui scelle l’alliance des républicains radicaux « de la veille » et des représentants de la classe ouvrière :

« Quelques mots d’introduction.
En disant par qui notre journal est fondé, nous sommes dispensés de faire une profession de foi.
Il existe à Rouen une société qui compte dans son sein les quelques hommes qu’on a vu depuis la déception de juillet 1830 travailler en commun et de concert avec leurs frères de Paris et des départements, au renversement du système odieux qui pesait sur la France, à la propagande des idées républicaines.
Ces fous, ces rêveurs, comme on les appelait à Rouen surtout, ne s’étaient pas laissés décourager par leur petit nombre ; ils avaient pleine et entière confiance dans l’avenir ; et c’est parce qu’ils n’espéraient pas autre chose que la République, qu’un mois à peine avant la victoire du peuple, ils refusaient d’aller s’asseoir à ce banquet réformiste de Rouen, où les soi-disant républicains d’aujourd’hui trinquaient de si bon cœur avec les Odilon Barrot et les Duvergier de Hauranne [deux grands notables devenus animateurs de l’opposition libérale à la monarchie de juillet] aux institutions de juillet, c’est-à-dire à l’ex-roi Louis-Philippe [voir un extrait du texte relatif au banquet dans un billet précédent, « Rouen, 25-29 février 1848 ».]
Cette société, que le despotisme des lois de septembre avait forcé de prendre publiquement le titre de Comité radical, na jamais dissimulé ses tendances, ni ses vœux, le livre rouge de l’ex-préfet en fait foi ; elle a surtout mis en pratique l’égalité, nom sous lequel on l’a vue dernièrement se reconstituer, et ce n’était pas seulement comme les transformés du jour pour se frayer le chemin des candidatures, que ses membres avaient de tout temps appelé à eux les républicains ouvriers ; aussi, à l’heure qu’il est la société l’Egalité, fidèle aux principes qui l’ont sans cesse dirigée, n’agit-elle qu’avec le concours du club central démocratique de Rouen, composé presque entièrement d’ouvriers.
C’est dans cet accord du club central et de la Société l’Egalité, que la Tribune du peuple, journal démocratique de la Seine inférieure, a été fondée.
On sait à quel état d’impuissance la presse libérale était réduite à Rouen sous l’ex-royauté ; on sait quelle ligne suivent encore maintenant les seuls organes que les lois contre la liberté de la presse avaient laissés pendant dix-huit ans maîtres du terrain ; on sait, enfin, ce que veulent leurs patrons, ces hommes qui prennent en tête de leurs prospectus électoraux le titre menteur de républicains, alors qu’ils ne peuvent lire sans un secret effroi au frontispice de nos monuments publics, les mots sacrés République française, et notre sainte formule, Liberté, Égalité, Fraternité ! [Dans sa dénonciation des Orléanistes reconvertis formellement en républicains, l’éditorial vise au premier chef le comité républicain (« modéré » !) du procureur Jules Senard.]
On sait alors à quelle nécessité répond la publication de la Tribune du Peuple, on sait pourquoi ce nouveau journal est fondé. »
Mais ces démocrates doivent se situer clairement par rapport aux très nombreux mouvements protestataires qui agitent le monde ouvrier : arrêts de travail, cortèges, et surtout actes de luddisme, c’est-à-dire d’atteinte à la propriété industrielle.
On en trouvera le détail dans Le fil rouge, Institut d’Histoire Sociale – CGT de Seine Maritime, Hiver 2011, n° 42.
Les cercles réactionnaires ne se font pas faute de pointer la supposée responsabilité des radicaux dans ces tumultes. La condamnation de ces troubles par le cercle radical est sans appel, même quand la responsabilité des autorités est gravement engagée.

 

lillebonne

 

Derrière la tranquillité romantique de Lillebonne, le drame :

Ainsi, peut-on lire dans le même numéro, des lignes significatives à propos de la tuerie de Lillebonne (petite localité industrielle textile entre Rouen et le Havre). Le 31 mars, un rassemblement ouvrier s’était formé devant la mairie, protégée par l’armée, pour demander la libération de manifestants arrêtés deux jours avant dans une marche sur Bolbec. La foule jette des pierres sur les soldats qui tirent.

« Troubles de Lillebonne.
Les bruits que des gens intéressés à répandre l’inquiétude faisaient circuler hier sur de nouveaux troubles survenus dans le département étaient entièrement dénués de fondement. La tranquillité règne à Lillebonne ainsi qu’à Bolbec, et si dans la première de ces localités, on déplore amèrement le conflit du 31 mars, on sait du moins rendre justice à qui de droit et tout le monde, ouvriers, gardes nationaux et militaires, n’ont qu’une voix pour maudire les misérables qui sont venus exploiter au prix du sang du peuple une irritation bien naturelle dans ce temps de crise industrielle, mais que le bon sens des fabricants et l’admirable patience des ouvriers auraient fini par calmer entièrement.
L’instruction judiciaire se poursuit avec une grande activité ; espérons qu’elle mettra au grand jour les coupables manœuvres de certains meneurs, et les accointances quelles qu’elles soient de cette bande d’agitateurs qui depuis plus de quinze jours porte le désordre, le deuil et le carnage dans nos vallées. »
Le journal relate l’accueil enthousiaste fait par la population au nouveau sous-commissaire extraordinaire pour les cantons de Lillebonne et Bolbec, et conclut :
« Dimanche, à 9 heures, on comptait 8 morts et 27 blessés, et l’on pensait que quelques-uns de ces derniers succomberaient malheureusement encore. » [le bilan sera en fait de dix morts].

On le voit, s’ils trouvent des excuses à « l’irritation » des ouvriers, « bien naturelle en ces temps de crise industrielle », les radicaux ne trouvent pas de mots assez durs  pour condamner les violents, clairement dissociés de la masse ouvrière.
 On comprend qu’il convenait pour les radicaux de se dédouaner absolument des accusations portées par la droite rouennaise. Tout en comprenant les revendications ouvrières, ils dénoncent donc les agitateurs violents, éléments déclassés mêlés de troubles provocateurs.
Mais ce souci de ne laisser aucune prise aux accusations va amener ces bourgeois démocrates à rejeter une partie des membres du Club démocratique, ces militants « communistes » qui n’avaient pourtant rien de commun avec une tourbe anarchique. Il s’agissait de travailleurs manuels qui, depuis des années, par leur propagande cabétiste ou socialiste, diffusaient dans la classe ouvrière les idées de justice sociale.
On lit dans la Tribune du 8 avril :

« Comité Central Démocratique,
séance du 7 avril.
Depuis quelques jours, des bruits fâcheux pour la cause démocratique ont été répandus dans notre contrée ; des personnes, intéressées sans doute à calomnier les tendances de ce parti, l’ont accusé de communisme, ainsi que tous les clubs qui marchent sous sa bannière.
Pour faire qu’aucun motif d’accusation ne puisse exister à cet égard, le Club Central Démocratique a proposé, dans sa séance d’aujourd’hui, que les citoyens qui appartiennent à l’opinion communiste, et qui, sans arrière-pensée, avaient prêté leur loyal concours à l’établissement de la République, en s’adjoignant à ce comité, soient priés de renoncer à en faire partie. Ces citoyens, voulant avant tout le succès de la démocratie, et comprenant qu’ils ne pourraient être un obstacle au triomphe de ce principe, ont immédiatement résigné le titre de membre du Club Central Démocratique.
Les membres du Club Central Démocratique.
Signé DURAND-NEVEU, président. » [le démocrate Durand-Neveu, adjoint au maire, avait en charge les ateliers "nationaux" municipaux]

 Tout en marquant son respect fraternel pour ces « communistes », le journal justifie ensuite ainsi la séparation d’avec eux :

« Un mot. Quand les démocrates, les hommes qui veulent que tous les cœurs, dans une nation de frères, tressaillent au mot de Fraternité, quand ces hommes disent aux pritchardistes [1], aux satisfaits, aux équilibristes constitutionnels de l’ex-gauche : Vous n’êtes pas des nôtres ! Vite à certaines gens de s’écrier « c’est affreux, vous faites des distinctions, des exclusions, nous ne sommes pas libres, etc., etc. » Et ces mêmes gens, si chauds partisans aujourd’hui de la liberté, de l’égalité, si ennemis de toute prétendue exclusion, s’en vont partout colportant ce propos : « Les démocrates ne sont que des communistes déguisés ; écrasons-les ! » Pas un mot, voyez-vous, contre les héros de l’ancien régime, c’est de l’exclusion ; mais le champ libre à ces républicains convertis : voilà leur doctrine.
Pour débusquer toutes ces batteries, les démocrates ne prennent pas quatre chemins. Toute leur habileté se résume à dire la vérité et à la rendre éclatante comme le soleil. Ainsi ont-ils fait dans cette circonstance.
Des hommes de cœur et d’énergie s’étaient associés pour la défense et la consolidation des principes démocratiques ; ils composaient le Club Central Démocratique, et poursuivaient en commun la réalisation de cette œuvre. La division n’était point au milieu d’eux ; nulle arrière-pensée n’avait terni de loyales intentions. Mais, la défiance venant du dehors, chacun a dû arborer son drapeau, et les démocrates, on le sait, n’ont pas l’habitude de mettre le leur dans leur poche. Il s’en est suivi une séparation ; mais les hommes qui l’ont crue nécessaire ont-ils entendu faire par là profession de convictions bien établies, actuelles et suffisamment motivées, ou bien est-ce une raison de dignité personnelle qui les a déterminés ? L’avenir en sera juge. »
Le journal présente ensuite la liste des 19 candidats présentés par le Club Central Démocratique. Parmi eux, 9 ouvriers : (fondeur en fer, cordonnier, tisserand, teinturier, fileur, tisseur, ivoirier, tailleur, calfat).

Si la liste arriva en tête dans les quartiers ouvriers de l'Est de Rouen et dans ceux de la rive gauche, elle fut battue dans la ville, et plus sévèrement encore dans le département.

[1] [Pritchard, missionnaire protestant anglais, était en cour auprès de la reine de Tahiti Pomaré IV. Il s’opposait à l’arrivée de missionnaires catholiques français. Les démocrates « patriotes » reprochèrent longtemps à Louis-Philippe ses tergiversations devant Pritchard et sa capitulation devant l’Angleterre. Ils triomphèrent quand la France prit possession de Tahiti en 1842. Belle illustration de l’idéologie colonialiste nationaliste bien présente chez nos démocrates radicaux.

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Une République mort-née ?, X - Rouen, 27-28 avril 1848
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