1840

Rouen vers 1840

 

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Une République mort-née ?, IX - ROUEN, Avril 1848, les espérances électorales. Démocrates bourgeois et communistes
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On trouvera à la fin de cet article quelques indispensables références bibliographiques récentes. Je vous y renvoie [1]. Mon propos dans ce billet est seulement de présenter le traitement de l'événement dans la presse nationale bourgeoise du temps, bien entendu de total parti pris.

Comme le dit l'entame de l'article du Journal des Débats donné ci-dessous, les élections des 23 et 24 avril 1848 ont occasionné une multitude d'incidents et de troubles dont la presse se fait écho, en signalant toutefois qu'ils ne sont pas représentatifs d'une situation dans l'ensemble plutôt calme. Et même dans le cas de la prise de pouvoir (temporaire) de jeunes bourgeois radicaux et de prolétaires politisés, comme à Limoges, la contestation du résultat des élections n'avait pas entraîné mort d'homme.
Il n'en alla pas de même, loin de là, à Rouen,
où la garde nationale bourgeoise et la troupe réprimèrent durement l'insurrection d'une classe ouvrière déçue par les résultats électoraux départementaux. Les quartiers ouvriers de l'Est et ceux de la rive gauche avaient majoritairement voté pour la liste Deschamps, mais la ville avait donné la majorité à liste modérée "lamartinienn". Disons tout de suite que, si le vote apparaissait comme une affaire purement masculine (suffrage "universel" masculin), la place des femmes fut grande dans la protestation ouvrière. On le verra ci-dessous.

 

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Journal des Débats, 29 avril 1848

« Nous recevons aujourd’hui de quelques départemens [graphie de l'époque] des nouvelles affligeantes. Les opérations électorales ont été troublées sur plusieurs points par des violences, et il s’élève des protestations contre les atteintes portées à la liberté des votes.
A Rouen, les troubles ont eu un caractère bien plus grave ; une multitude égarée par les agitateurs s’est portée à l’Hôtel de Ville pour détruire les scrutins, dont le résultat connu excluait le commissaire du gouvernement, M. Deschamps. La garde nationale a dû repousser par la force cette attaque violente contre la souveraineté du peuple, et une collision sanglante a éclaté. On s’est battu dans les rues de Rouen toute la nuit dernière. Force est restée enfin à l’ordre et aux lois, si audacieusement outragées, dans une circonstance aussi solennelle.
Voici les tristes détail que donne le Mémorial de Rouen [conservateur] du 28 avril :
« Les menaces qui grondaient sourdement dans les groupes de la place Saint-Ouen, et que nous espérions ne pas voir mettre à exécution, n’ont été que trop bien accomplies. Le mécompte essuyé par la fraction turbulente à la suite du résultat déjà connu des élections, et qui ne laissait pas de doute sur le résultat définitif, avait exalté au dernier point les plus mauvaises passions.
Hier soir, on finissait le dernier dépouillement des votes du canton, à l’Archevêché, lorsqu’un homme tout effaré vint annoncer qu’on se battait sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Cependant le président ne vit pas lieu à lever la séance, qui en effet put se terminer tranquillement, et ordonna seulement de faire rentrer les deux sentinelles et de fermer les portes extérieures. De tous côtés les boutiques se fermaient, la foule courait çà et là, le rappel battait et les gardes nationales se groupaient dans les rues.
Voici comment avait commencé le désordre. Depuis le matin, la place de l’Hôtel de Ville était couverte par des groupes d’un aspect inquiétant, et les hommes du poste se tenaient sur leurs gardes. Mais un peu après cinq heures, à l’instant où une partie était absente pour diner, une bande de gamins, envoyée en avant par les émeutiers, est venue, drapeau en tête, parader en chantant devant le corps de garde, se rapprochant toujours. Après sommation réitérée de s’éloigner, et voyant que cette bande n’était pas disposée à obéir et continuait à serrer le poste, suivie par derrière des groupes qui se resserraient de plus en plus, il fallut alors repousser cette foule. Mais les enfants écartés et les drapeaux enlevés, on se trouva en présence d’une foule énorme, poussant des cris, proférant des menaces, et passant bientôt à l’exécution.
Les gardes nationaux, atteints pas les pierres qui volaient de tous  côtés dans leur direction, et se voyant menacés d’être désarmés, après avoir croisé la baïonnette et fait quelques blessures, sans parvenir à dissiper le rassemblement, grossissant à chaque instant et devenant de plus en plus inquiétant, durent se résigner à faire feu. Un des révoltés tomba tué et plusieurs furent blessés, mais ils ripostèrent, et des coups de feu furent également tirés de leur côté.
Cependant la force armée se rassemblait de toutes parts ; mais un peloton de gardes nationaux, insuffisant pour résister à l’émeute, ayant débouché près de la place Saint-Ouen, fut assailli, désarmé, maltraité, les hommes furent roulés dans la boue.
Dans la plupart des directions, des individus se précipitaient sur des gardes nationaux qui avaient l’imprudence de sortir isolément, et cherchaient à les désarmer, ce qui, malheureusement a réussi à un certain nombre. Dans la rue Grand-Pont, deux de ces individus se sont jetés sur un garde national qui ne s’attendait pas à cette surprise, et ils saisissaient son fusil, lorsque des artistes du Théâtre des Arts sont venus à son aide et ont vigoureusement empoigné les malfaiteurs, qui ont été conduits au poste du Pont-Suspendu. Au même instant, le même fait se renouvelait à deux pas de là, mais trois ou quatre gardes nationaux venaient en aide à leur camarade et faisaient aussi prisonniers les agresseurs, malgré les secours qu’essayaient de leur prêter d’autres individus de sinistre aspect. Dans cette mêlée, un vieillard a été fort maltraité.
Pendant que ces faits se passaient, les renforts arrivaient à l’Hôtel-de-Ville, et les émeutiers ne se voyant plus en force, se repliaient sur le faubourg Martainville, où semblait être leur quartier général, et commençaient à s’y barricader.
La troupe, la cavalerie de la garde nationale, la garde nationale elle-même se rassemblaient avec empressement sur les places d’armes et au cours Boïeldieu. Une charge de cavalerie, dragons et gendarmes, balayait au grand galop les abords de la place Saint-Ouen et les rues des Carmes et Grand-Pont. Le général Gérard, après quelques mots chaleureux, organisait au poste du Pont Suspendu les forces unies de la ligne et de la milice citoyenne. Sur divers points des perturbateurs s’armaient de tout ce qui leur tombait sous la main ; ils s’emparaient surtout, au passage, des barres de fer des volets des boutiques qui se fermaient.
A la mairie on délivrait des armes, et l’on dirigeait des renforts vers les postes qui paraissaient le plus exposés ; notamment celui de Cauchoise qui était assailli par les révoltés. Une lutte s’était engagée, rue de la République, entre la rue de la Chaîne et la place Saint-Ouen.
Une barricade a été vite formée au bout de la rue des Prêtresses ; une autre, au bout de la rue de la Chaîne, sur l’Eau-de-Robec. La garde nationale et la ligne ont été forcées de faire feu de ce côté. Trois ou quatre hommes ont dû y être tués et autant de blessés. C’est dans cette région, et au carrefour de la rue de la Chaîne et de celle de la République qu’un individu, membre d’une administration, aurait été vu. Des gens du quartier assurent l’avoir parfaitement reconnu. Il semblait diriger des mouvemens [graphie de l'époque] et donner des ordres. Nous demandons qu’une enquête soit ouverte sur ce sujet.
Le théâtre, qui était ouvert depuis une heure, a été fermé. Le poste de la Croix-de-Pierre, l’un des plus exposés, puisqu’il se trouvait dans le centre des émeutiers, a eu à soutenir une chaude attaque. C’est vers sept heures et demie que le fait a eu lieu. Les hommes du poste se tenaient sur la défensive, lorsqu’un coup de feu, tiré sur un garde national, est venu atteindre dans la hanche un homme de ligne, qui, quoique blessé, a tiré sur celui qui venait de l’atteindre et l’a tué ; la décharge faite en même temps paraît avoir tué encore un autre individu et en avoir maltraité plusieurs.
Sur un autre point, un officier de la garde nationale, M. Prevost, orfèvre, a reçu à la tête une pierre qui l’a blessé assez fortement. On avait répandu le bruit qu’il était mort, mais ce n’était heureusement qu’une rumeur sans fondement
Des barricades se sont élevées, en un instant, sur tous les points aboutissant aux quartiers Martainville et Saint-Hilaire. Ainsi des tables, des débris de planches, des barriques, des pavés, des meubles ont été entassés aux embouchures des rues du Ruissel, Martainville, Damiette, du Battoir, dans les abords de la place Saint-Amand.
Des hommes armés de barres de fer et de leviers ont attaqué les ponts de Robec, afin d’intercepter le passage de la force publique ; mais ils n’ont pu achever leur œuvre, et les ponts n’ont pas été dépavés. Le Pont-de-l’Arquet, dans la rue de ce nom, sur la rivière de Robec, a été crevé et rendu impraticable.
Des bandes se sont ruées sur les boutiques de ferraille de la place Saint-Marc, qui ont été facilement enfoncées et dont on a enlevé tout ce qui pouvait servir d’armes. Sur divers points, on a dépavé et surtout semé du verre cassé, afin d’arrêter la cavalerie.
Une partie des insurgés s’est portée sur la boutique d’un serrurier de la rue Saint-Romain, qui a été forcée et où ils ont pris des barres de fer et des marteaux.
Un jeune homme en blouse, d’une quinzaine d’années, qui paraissait l’objet de l’enthousiasme des émeutiers, et qu’ils portaient en triomphe, a été renversé au moment où on repoussait un rassemblement, et dans la mêlée, il a reçu dans les reins un coup de baïonnette assez profond. Rue des eaux, un individu, qui a été reconnu depuis être un forçat libéré, montrait un acharnement extrême, et encourageait ceux qui l’entouraient à la résistance ; ce misérable a été abattu d’un coup de feu. Une balle lui a traversé la cuisse.
A huit heures et demie un peloton de cavalerie et de garde nationale, qui venait de relever le poste Saint-Hilaire, s’est avancé vers une barricade élevée près du collège, et qui paraissait abandonnée. Mais au moment où ils allaient la franchir et où ils s’apprêtaient à déblayer le passage, un homme armé d’un pistolet s’est dressé et l’a déchargé sur la force armée ; en même temps, d’autres individus se sont démasqués aussi et ont tiré plusieurs coups de feu. On a riposté par un feu général ; mais déjà les agresseurs étaient en fuite. Cependant plusieurs coups ont porté.
Rue Martainville, deux des individus qui défendaient la barricade ont été atteints mortellement et plusieurs autres ont été blessés. Dans la rue de la République, un militaire a été assez grièvement blessé. Dans les environs de l’Hôte-de-Ville, un individu ayant ajusté un garde national, l’a manqué, mais, au même moment, il a été riposté par la garde nationale et l’agresseur a reçu dans le dos une blessure mortelle. Un garde national, pressé dans un rassemblement, a reçu à la main un coup de couteau-poignard qui lui a fait une large entaille.
A la fin du jour, au moment où une escouade de garde nationale et de ligne passait vis-à-vis de Saint-Maclou, pour monter la rue de la République, elle s’est trouvée, rue Caquerel, en face d’un rassemblement armé, qui a immédiatement fait feu. Par une singulière fatalité, un homme qui se trouvait là, tout à fait inoffensif, près de la garde nationale, est tombé mort, et un autre a été blessé. On a fait un feu de peloton, mais sans résultat ; les émeutiers avaient pris la fuite et disparu.
Un artilleur de la garde nationale a été blessé.
Un dragon s’est trouvé par accident renversé de cheval et s’est blessé dans sa chute ; un voltigeur de la ligne, un instant séparé de ses camarades, a été cerné, violenté et désarmé. Le désespoir de ce pauvre homme est difficile à décrire. Dans l’assaut qui a été livré à la barricade de la rue de la République, un des émeutiers, qui se dressait sur la barricade, a reçu un coup de sabre qui lui a fendu la tête.
Le feu a surtout été meurtrier dans le quartier Saint-Hilaire, dont les rues étroites et tortueuses semblaient d’ailleurs devoir protéger mieux que toutes autres les rebelles. Dans les environs de la rue de la Glos, des décharges nombreuses ont eu lieu. Un assez grand nombre des émeutiers étaient armés, et ripostaient vigoureusement. Cependant, les ravages paraissaient avoir été nombreux dans leurs rangs.
Tant d’un côté que de l’autre, il a pu être tiré cent cinquante coups de fusil. Les insurgés relevaient leurs blessés, à mesure qu’ils tombaient, et allaient, nous assure-t-on, les déposer dans la rue de la Glos, où on les rangeait le long des maisons, ce point central semblant plus à l’abri que tout autre.
On s’était emparé d’une voiture chez un meunier de la rue de la République pour en faire une barricade. Mais grâce au renfort de la garde nationale, le véhicule a été peu de temps après relevé et changé de place.
M. Naquet [il s'agit bien de Gastave Naquet (1819), futur partisan de la Commune de Marseille et figure du radicalisme avancé ; il était alors journaliste à Rouen], qui se trouvait sur la place Saint-Ouen et causait de la rumeur par des propos exaltés et imprudens [graphie de l'époque] qui menaçaient d’amener une collision dont lui-même aurait été victime, car il s’attaquait à la garde nationale, a été arrêté et renfermé au violon.
Dix heures – Nous apprenons que le poste de la préfecture, voulant obtenir des explications du commissaire général, s’est rendu près de M. Selme-Davenay, secrétaire général, tandis que M. Deschamps et l’un de ses secrétaires, M. Lamory, se rendaient d’un autre côté à l’Hôtel-de-Ville.
Dix heures et demie – Des barricades s’élèvent rue des Faulx, à la Croix-de-Pierre et re Eau-de-Robec. Une escouade de cent cinquante hommes part de l’Hôtel-de-Ville pour s’emparer de ces points.
Onze heures – Un feu de peloton se fait entendre du côté de la place Saint-Amand. Les passages sont interceptés. Les insurgés paraissent tenir cette position. On s’occupe de les débusquer.
Des torches sont délivrées à la mairie aux divers corps de la force armée.
Tous les abords de la place de l’Hôtel-de-Ville  sont gardés dans un large rayon par de triples piquets.
Des patrouilles réitérées et très fortes sillonnent la ville. Des arrestations continuent, et l’on amène des individus à l’Hôtel-de-Ville. La plupart de ces malheureux sont des repris de justice ou des gens ivres.
M. Senard, qui, en présence de ces événemens [graphie de l'époque] n’a pas voulu s’estimer délié de ses fonctions de procureur général, ses substituts, le procureur de la République et les membres de son parquet, procèdent à l’interrogatoire des blessés, transportés à l’Hôtel-de-Ville.
En ce moment, le nombre de morts qui s’y trouvent est de trois. On ne peut en savoir le chiffre général. On a reconnu, parmi les individus arrêtés, plusieurs chefs de clubs. Un d’eux a été blessé et déposé dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville.
Minuit et demi. Nous apprenons qu’un incident très grave a eu lieu au milieu du coup de feu du Pont-de-l’Arquet. Un garde national avisant parmi les mutins un individu dont nous avons déjà parlé, et appartenant à une administration, le couchait en joue et allait tirer, quand le lieutenant-colonel a relevé le canon du fusil.
Toutes les rues aboutissant à la Croix-de-Pierre sont barricadées, et ces barricades sont gardées. Les réverbères des environs ont été détruits. Au milieu de l’obscurité, il n’est pas possible d’engager une lutte ; on attend le jour pour attaquer ces points.
L’Hôtel-de-Ville est fortement occupé ; la ligne, l’artillerie, beaucoup de gardes nationaux sont campés dans les galeries. Une distribution de vivres a lieu ; beaucoup d’hommes n’avaient rien pris dans la journée.
Dans l’attaque du Pont-de-l’Arquet, un drapeau a été enlevé à la baïonnette par la garde nationale et par la ligne ; un homme a été tué du côté des insurgés.
Trois heures – Les patrouilles continuent. On amène toujours des individus arrêtés à l’Hôtel-de-Ville.
Quatre heures – Six cadavres, y compris ceux que nous avons mentionné ci-dessus, ont été ramassés. L’un d’eux est criblé de plomb. On les place dans une longue voiture couverte pour les emporter à l’amphithéâtre de l’Hôtel Dieu. Ceux des blessés recueillis, qui étaient sérieusement atteints, ont été portés à l’Hôtel Dieu, les autres ont été conduits à Bicêtre.
A cette heure, le nombre des arrestations s’élève à environ quatre-vingts. Parmi ceux qui sont ainsi sous la main de la justice, on a reconnu un professeur d’un pensionnat de la ville. Cet insensé était monté sur une barricade, et prêchait la révolte en distribuant de l’argent.
Un silence profond règne sur la cité, et n’est interrompu que par les patrouilles à pied et à cheval.
Dieu veuille que le jour qui commence à paraître soit moins douloureux que celui qui finit !
Nous devons mentionner ici le zèle montré par le maire en cette circonstance, ainsi que par MM. le commissaire central, Avril, commissaire de police et plusieurs autres fonctionnaires. Quant à la garde nationale, la cavalerie et l’artillerie, ainsi qu’à la brave troupe de ligne, leur dévouement est au dessus de tout éloge.
Au moment où l’émotion était la plus vive en ville, sur les six heures du soir, on placardait la proclamation suivante de la préfecture, qui a produit le plus fâcheux effet :
« Citoyens,
A la veille du jour où s’ouvrait le scrutin qui vient de se fermer, j’ai dû vous faire entendre un langage en rapport avec l’importance de l’acte qui allait s’accomplir ; vous avez suivi mes conseil, et, de toutes parts, la dignité de votre attitude a excité l’admiration.
Bientôt le résultat du vote sera légalement proclamé. C’est encore un moment solennel. A son approche, je viens vous dire encore : Ecoutez ma voix et croyez-en mes conseils.
Si le résultat n’est pas officiellement connu, il est pressenti par tous, il est dans toutes les bouches ; déjà il y a des vainqueurs et des vaincus.
Nous dirons aux premiers : Gardez-vous d’une ivresse insultante et provocatrice. Les chances du combat électoral pouvaient vous être contraires. Songez à ce qu’alors vous auriez demandé aux autres.
Nous dirons aux seconds : Le suffrage universel, comme toutes les institutions humaines, ne peut donner dès le premier moment tout ce qu’on a droit d’en attendre. Quelle forme de gouvernement n’a pas à son origine ses ébauches et ses imperfections ? Deux mois suffisent-ils pour éclairer un département tout entier sur ses véritables intérêts et pour détruire toutes les anciennes influences si profondément enracinées ?
Ayez foi dans l’avenir et prenez courage. Les institutions républicaines ne peuvent désormais faillir à la France. Les principes sont plus forts que les hommes, et peut-être entraîneront-ils malgré eux et à leur insu ceux qui ne vous semblaient pas devoir être appelés à constituer la République.
Rassurez-vous, ce n’est pas un résultat partiel et local qui peut compromettre le sort de la République française ; et, quoi qu’il arrive, les intérêts qu’elle est destinée à protéger seront inévitablement satisfaits.
Mais gardez-vous de justifier les défiances par l’agitation et le trouble. Le désordre et la violence ne peuvent être le dénouement d’une opération légalement accomplie.
Des manifestations bruyantes, telles celles qui se sont produites dans la soirée d’hier, sont déjà une atteinte portée à la libre expression du vote général réclamé par les décrets du gouvernement provisoire. Il faut qu’elles ne se reproduisent pas.
On disait, sous l’ancienne monarchie, que le silence du peuple était la leçon des rois ; il peut arriver aussi, sous le gouvernement de la République, qu’il y ait un grave enseignement dans le silence du peuple. Si vous aviez été vainqueurs, vous n’auriez pas abusé de la victoire.
Vous ne troublerez donc pas celle que d’autres peuvent avoir momentanément remportée. Vous auriez été dignes au milieu du triomphe, vous serez calmes dans la défaite.
En cherchant, depuis le premier acte de mes fonctions, à protéger de mon pouvoir les intérêts de tous, je vous ai demandé de m’aider au maintien de l’ordre ; vous m’avez compris ; jusqu’au dernier moment je tiendrai le même langage ; vous savez qu’il sort d’une bouche amie et dévouée.
Le commissaire général du gouvernement,
F. DESCHAMPS. » [cette proclamation sera immédiatement utilisée par la droite pour obliger Deschamps à se démette de ses fonctions au lendemain de l'émeute]
On lit dans un journal du soir :
« Une lettre que nous recevons de Rouen porte à sept le nombre des gardes nationaux tués à l’attaque des barricades élevées par les émeutiers.
Quant à la cause des troubles, elle ne serait autre, si nous en croyons notre correspondant, que le mécontentement qu’a fait naître dans une fraction de la classe ouvrière l’insuccès de M. Deschamps aux élections du département de la Seine-Inférieure. »

Une brève annonce ensuite ainsi la fin de l'insurrection :

"On lit en outre dans le Messager :
Les lettres de Rouen, de ce matin dix heures, annoncent que l’émeute a recommencé ; on a dû employer l’artillerie pour détruire quelques barricades. »
Ce soir, un bataillon d’infanterie est parti d’Asnières par le chemin de fer pour Rouen. On nous annonce toutefois qu’au départ du dernier convoi de Rouen, ce soir, à six heures, la tranquillité était rétablie »

Il s'agit donc du second jour de l'émeute, ainsi présenté dans Le Constitutionnel du 30 avril :

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"Saint Julien :
5 h du matin - barricade porte Martainville :
« Au moment où on faisait les sommations aux gardiens de la barricade de se retirer, on s’est aperçu qu’il y avait parmi eux, comme dans tous les rassemblemens [graphie de l'époque] de cette nature, un grand nombre de femmes. 

[...]

Six à huit cents hommes d’infanterie, de garde nationale et de troupe de ligne, ayant avec eux deux pièces d’artillerie et un peloton de cavalerie, se sont dirigés vers Saint-Sever, où trois barricades avaient été formées rue Saint-Julien, rue d’Elbeuf et dans une rue voisine. On les disait bien défendues et presque imprenables. L’une, modèle de construction de ce genre s’élevait rue Saint-Junien, à une hauteur prodigieuse. On se porta d’abord vers cette formidable barricade. On parlementa inutilement pendant une demi-heure environ. Les sommations légales furent faites, sans cependant être suivies de décharges.
Sur ces entrefaites, arrivèrent les généraux Ordener et Gérard. Les ordres de ce dernier étaient précis. Il fallait enlever la barricade de vive force si les insurgés ne consentaient pas à se rendre avec leurs armes. Un parlementaire venu de la barricade s’avança, et le général Gérard s’exprima à peu près en ces termes :
« Citoyens, prenez ma montre ; elle marque trois heures moins un quart, si à trois heures sonnant, la barricade n’est pas renversée par vos main, la canonnade commence. »
L’attente fut solennelle. Enfin trois heures sonnèrent ; les insurgés n’avaient point répondu. Le général Gérard selon sa propre expression, fait faire une sommation d’humanité par son aide-de-camp. C’était la dernière. L’aide-de-camp fut fort mal reçu.
« Général, dit alors le général Ordener, commencez le feu. »
Les généraux se placent entre les deux pièces de canon, qui commencent leur feu. On tire une quinzaine de coups qui traversent la barricade. Immédiatement après le dernier coup, quatre sections, préparées à l’avance, fondent au pas de charge sur la barricade, répondent par un feu bien nourri au feu des agresseurs, et avec un enthousiasme incomparable, prennent d’assaut ce formidable rempart, ayant à leur têt le colonel de la ligne.

Barricade de la rue Saint Junien :

gravure-barricade-saint-julien-rouen-revolte-1848-19e

 

[1] Parmi les publications les plus récentes, citons :
- CGT - Institut d’histoire sociale de Seine Maritime,
http://gilles.pichavant.pagesperso-orange.fr/ihscgt76/num5/num5page2.htm

- Florencia Peyrou, « Autour des émeutes rouennaises d’avril 1848 : réalité et représentations d’une insurrection ouvrière », Annales de Normandie, 1998, vo. 48, n°5. http://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_1998_num_48_5_4850

 - Le Fiil rouge, CGT - Institut d’histoire sociale de Seine Maritime, n°spécial, Hiver 2011. Texte intégral sur :
https://histoireelbeuf.files.wordpress.com/2014/06/flr42.pdf

 - Yves Marec, "Entre répression et conciliation sociale : les réactions aux émeutes rouennaises d'avril 1848", Actes du Colloque international du cent cinquantenaire de la Révolution de 1848, éditions Créaphis, 2002. 

 

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