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Une République mort-née ?, X - Rouen, 27-28 avril 1848
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 Je donne ici deux affiches publiées à chaud à Paris au lendemain des journées insurrectionnelles de Rouen.
La première, publiée aussi en feuille volante, est le fait de la Société Républicaine Centrale (Blanquistes) :

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La Société Républicaine Centrale, au Gouvernement provisoire.

Citoyens,
La contre-révolution vient de se baigner dans le sang du peuple. Justice, justice immédiate des assassins !
Depuis deux mois la bourgeoisie royaliste de Rouen tramait dans l’ombre une Saint-Barthélemy contre les ouvriers. Elle avait fait de grands approvisionnements de cartouches. L’autorité le savait.
Des paroles de mort éclataient çà et là, symptômes précurseurs de la catastrophe : il faut en finir avec ces canailles ! Canailles, en effet, qui avaient en février, après trois jours de résistance, contraint la garde bourgeoise à subir la République !
Citoyens du gouvernement provisoire, d’où vient que, depuis ces deux mois, les populations ouvrières de Rouen et des vallées environnantes n’avaient pas été organisées en gardes nationales ?
D’où vient que l’aristocratie possédait seule l’organisation et les armes ?
D’où vient qu’au moment de l’exécution de son affreux complot elle n’a rencontré devant elle que des poitrines désarmées ? D’où vient la présence à Rouen du 28e régiment de ligne, ce sinistre héros du faubourg de Vaise en 1834 ? [lors de la répression de l'insurrection lyonnaise de 1834, les militaires avaient massacré les civils d'une maison d'où était parti un coup de feu]
D’où vient que la garnison obéissait aux ordres de généraux, ennemis déclarés de la République, d’un général Gérard, créature et âme damnée de Louis-Philippe ?
Ils avaient soif d’une sanglante revanche, ces sicaires de la dynastie déchue ! Il leur fallait un massacre d’avril pour consolation d’un second juillet ! Leur attente n’a pas été longue.
Les journées d’avril, deux mois à peine après la Révolution ; c’est aller vite, citoyens du gouvernement provisoire !
Et rien n’y a manqué, à ces nouvelles recrues d’avril ! Ni la mitraille, ni les boulets, ni les maisons démolies, ni l’état de siège, ni la férocité de la soldatesque, ni l’insulte aux morts, l’insulte unanime des journaux, ces lâches adorateurs de la force ! La rue Transnonain est surpassée ! [massacre des civils d'une maison lors de la répression de l'insurrection républicaine parisienne de 1834] À lire l’infâme récit de ces exploits de brigands, on se retrouve au lendemain des jours néfastes qui naguère ont couvert la France de deuil et de honte.
Ce sont bien les mêmes bourreaux et les mêmes victimes ! D’un côté, des bourgeois forcenés, poussant par derrière au carnage des soldats imbéciles qu’ils ont gorgés de vin et de haine ; de l’autre, de malheureux ouvriers sans défense sous la balle et la baïonnette des assassins !
Pour dernier trait de ressemblance, voici venir la cour royale, les juges de Louis-Philippe, se ruant comme des hyènes sur les débris du massacre, et remplissant les cachots de deux cent cinquante républicains. À la tête de ces inquisiteurs est Franck Carré, l’exécrable procureur général de la Cour des Pairs, ce Laubardemont qui demandait avec rage la tête des insurgés de mai 1839. Les mandats d’amener poursuivent jusqu’à Paris les patriotes, qui fuient la proscription des royalistes.
Car c’est une terreur royaliste qui règne à Rouen, l’ignorez-vous, citoyens du gouvernement provisoire ? La garde bourgeoise de Rouen a repoussé avec fureur la République au mois de février. C’est la République qu’elle blasphème et qu’elle veut renverser.
Tout ce qu’il y avait de républicains de la veille a été jeté dans les fers. Vos propres agents sont menacés de mort, destitués, gardés à vue. Les magistrats municipaux, Lemasson, Durand, ont été traînés par les rues, les baïonnettes sur la poitrine, leurs vêtements en lambeaux. Ils sont au secret de par l’autorité des rebelles ! C’est une insurrection royaliste qui a triomphé dans la vieille capitale de la Normandie, et c’est vous, gouvernement républicain, qui soutenez ces assassins révoltés ! Est-ce trahison ou lâcheté ? Êtes-vous des pleutres ou des complices ?
On ne s’est pas battu, vous le savez bien ! On a égorgé ! Et vous laissez raconter glorieusement les prouesses des égorgeurs. Serait-ce qu’à vos yeux, comme à ceux des rois, le sang du peuple n’est que de l’eau bonne à laver de temps en temps des rues trop encombrées ? Effacez donc alors, effacez de vos édifices ce détestable mensonge en trois mots que vous venez d’y inscrire : Liberté, Égalité, Fraternité !
Si vos femmes, si vos filles, ces brillantes et frêles créatures, qui promènent dans de somptueux équipages leur oisiveté tissée d’or et de soie, étaient jetées tout à coup à vos pieds, la poitrine ouverte par le fer des ennemis sans pitié, quels rugissements de douleur et de vengeance vous feriez retentir jusqu’aux extrémités du monde !
Eh bien, allez ! allez voir, étendus sur les dalles de vos hôpitaux, sur la paillasse des mansardes, ces cadavres de femmes égorgées, le sein troué de balles bourgeoises, ce sein, entendez-vous, qui a porté et nourri les ouvriers dont la sueur engraisse les bourgeois ! [voir dans l'article précédent, la présence des femmes sur les barricades]
Les femmes du peuple valent les vôtres et leur sang ne doit pas, ne peut pas rester sans vengeance !
Justice donc, justice des assassins !
Nous demandons :
1° La dissolution et le désarmement de la garde bourgeoise de Rouen.
2° L’arrestation et la mise en jugement des généraux et des officiers de la gade bourgeoise et de la troupe de ligne, qui ont ordonné et dirigé le massacre ;
3° L’arrestation et la mise en jugement des soi-disant membres de la cour d’appel, séides nommés par Louis-Philippe, qui, agissant au nom et pour le compte de la faction royaliste victorieuse, ont emprisonné les magistrats légitimes de la cité, et rempli les cachots des républicains.
4° L’éloignement immédiat de Paris des troupes de ligne, qu’en ce moment même les réacteurs chassent, dans des banquets fratricides, à une Saint-Barthélemy des ouvriers parisiens.

Pour la Société Républicaine Centrale, les membres du Bureau :

 

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La seconde affiche nous est connue par le venimeux ouvrage de dénonciation, paru avec le bénédiction du  Parti de l’Odre : Alphonse Lucas, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution, de 1848, (Paris, Dentu, 1851).
Lucas présente ainsi le puissant Club des Antonins (les Antonins ; habitants de la rue du faubourg Saint-Antoine), très actif au cœur du populaire Faubourg :
" ANTONINS (Club des), rue Moreau, faubourg Saint-Antoine ; fondé en mai 1848. Président, Delacollonge ; secrétaire, Perlieu.
Ce club était le plus abominable de tous les clubs rouges de Paris."
Et il donne ensuite le texte de l'affiche :

« A L’ASSEMBLÉE NATIONALE

Citoyens représentants, deux mois après que le peuple venait de proclamer la liberté, l’égalité et la fraternité, une ville vient de donner à cette devise un démenti tracé en caractères de sang. Devra-t-on décorer du titre de combat une boucherie où cent cinquante cadavres restent sur la place, et pour nous servir de l’expression d’un journal, symbole de lâcheté, il n’y a pas un seul garde national de tué. [contrairement aux premières nouvelles qui avaient annoncé des morts parmi la garde nationale]
Il y a donc à Rouen de la garde nationale et du peuple ? Que signifie (sic) encore ces magistrats en robes rouges, siégeant sur les cadavres des vaincus au milieu d’une caste et de soldats gorgés de vin ? Est-ce que la Cour d’appel avait oublié dans son palais sa main de justice, symbole de l’équité, pour ne porter que la hache, symbole de la force ? Qu’est-ce que ce procureur-général, laissant traîner dans la boue des magistrats municipaux élus par le peuple, chasser le représentant de la République [Frédéric Deschamps], et mettant ces (sic) mandats à la discrétion des mains sanglantes d’un général qui n’exerçait qu’un pouvoir usurpateur ? Ce général était donc plus que le Gouvernement provisoire, puisque, de son autorité, il anéantissait le décret qui défend de faire intervenir les troupes dans l’intérieur de la cité ? L’armée est là pour défendre la patrie devant l’étranger ; elle ne peut, sous peine de se rendre fratricide, elle ne doit servir qu’à défendre la patrie, et non servir d’instrument au premier partie (sic) effréné qui, sous  prétexte d’ordre, ne demande qu’à ensanglanter les premiers jours de la République, pour avoir ensuite le droit de la calomnie (sic), et plus tard de la faire maudire.
Deux villes viennent de donner le spectacle déplorable de l’insurrection : Limoges  [voir notre article précédent] et Rouen. Que dirait-on si les ouvriers de Limoges avaient massacré cent cinquante bourgeois à coups de canon ; on dirait que nous sommes les héritiers de 93, et les vainqueurs de Rouen demanderaient, comme sous le régime déchu, des lois pour nous ravir notre émancipation.
Nous apprenons qu’une enquête est commencée par la Cour d’appel, nous la récusons, surtout le citoyens Franck-Carré ; notre silence à son égard est assez éloquent : parmi les signataires de cette pétition, il y en a à qui il a demandé la tête (sic). Quand au procureur-général Senard, il est juge et partie ; sa place est parmi les accusés et non parmi les accusateurs. Nous récusons également le citoyen Dussart ; c’est un homme de parti, ex-rédacteur du National. [le journal de Thiers et des notables opposants "modérés" à la Monarchie de Juillet] Nous sommes fatigués de voir que nous avons fait une révolution au profit d’un journal. Sous l’ancien Gouvernement on a crié au népotisme ; il existe plus que jamais et nous voyons avec douleur que s’il existe le moindre conflit, on envoie partout des gens du National. Alors effacez ces mots : République française, pour y substituer : Gouvernement du National.
Nous demandons à votre justice :
1° Que la garde nationale de Rouen soit désarmée et déclarée traître à la patrie ;
2° Qu’une enquête soit faite par les représentants du peuple, élus dans le sein de l’Assemblée nationale ;
3° Que la patrie traite les blessés, veuves et orphelins de Rouen sur le même pied que ceux de Février ;
4° L’arrestation immédiate du général de division Ordener, qui le premier a violé les lois de la République ;
5° Qu’après l’enquête les pièces soient publiées officiellement, et que justice soit faite à qui de droit.

Salut et fraternité.

Les membres du club des Antonins ont adopté au nombre de huit cents. »

On remarquera que, dans les deux clubs, l'insurrection n'est pas présentée comme une insurrection ouvrière, mais comme un mouvement populaire. Le contexte social n'est pas évoqué. Il s'efface derrière la donne politique. 

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