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Une République mort-née ?, XI - Réaction de clubs rouges parisiens aux événements de Rouen
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Le 1er mai 1848, le maire d’Elbeuf déclarait au nom de la commission municipale provisoire : « une partie de la population, égarée par des émissaires secrets, s’est mise en était d’insurrection sans but et sans motif »
Étrange commentaire sur les événements qui, les 28 et 29 avril avaient secoué la cité drapière, au lendemain de l’émeute rouennaise du 27.

la presse 30-4

Rendant compte de l’événement, la presse nationale n’était pas plus explicite. Ainsi peut-on lire dans La Presse du 30 avril :

« Elbeuf

Des désordres graves ont éclaté à Elbeuf.
Une masse énorme d’ouvriers, dont un grand nombre n’est pas originaire de la ville, en est venue aux mains avec la garde nationale, qui est assez faible, et la garnison, composée seulement de deux compagnies de ligne.
Les eaux de la Seine sont tellement élevées qu’aucune munition n’a pu être envoyée à la garnison.
Les insurgés sont maîtres de deux parties de la ville. Ils s’y sont fortifiés et ont fait des barricades.
500 hommes de garde nationale mobile sont partis et sortis de Rouen pour Elbeuf.
Dépêche télégraphique
Minuit et demi
Le procureur de la République à M. le ministre de la justice.
Le maire de Rouen m’annonce que la garde nationale d’Elbeuf maintient ses positions. Elle doit recevoir dans la nuit un renfort du 52° régiment de ligne et demain matin de la garde nationale. Les communes environnantes lui viendront en aide.
28 avril, à 1 heure du matin.
Le procureur général à M. le ministre de la justice. 
Le 28, à onze heures, on continue à se battre à Elbeuf ; il faut au plus tôt maintenir l’autorité du gouvernement. »

Il n’est pas question ici de faire l’histoire détaillée de ces événements ; je vous renvoie aux histoires d’Elbeuf, facilement consultables sur Internet, et à une partie de la bibliographie donnée dans le dernier article sur Rouen, notamment au Fil rouge [1].
Mais, une fois encore, je voudrais focaliser sur les rapports entre les démocrates bourgeois radicaux et ce mouvement ouvrier auquel ils sont confrontés, et devant lequel leur engagement exclusivement politique est quelque peu décontenancé : comment se situer devant cette élémentaire et violente opposition de classe entre patrons et prolétaires, dont Elbeuf était le champ clos ?
La proclamation de la République était advenue en février dans un climat social extrêmement tendu : revendications salariales, arrêts de travail, actes de luddisme sur fond de crise économique et de chômage... En mai 1846 déjà, la ville avait été quelques jours au mains des ouvriers : l’importation d’une machine anglaise trieuse d’impuretés de la laine à l’entreprise Aroux avait déclenché la colère des femmes trieuses, et les hommes avaient suivi.
Le patronat drapier local était composite : vieilles entreprises prestigieuses, comme celle de Victor Grandin [1797], par ailleurs député, et nouvelles entreprises nées de l’énergie et de l’entregent d’anciens ouvriers, comme celle de Théodore Chenevière. Mais les uns et les autres n’entendaient pas le moins du monde céder aux revendications ouvrières sur les salaires, ni même à appliquer les décrets réduisant la journée de travail. Seul Félix Aroux, sans doute échaudé par les événements de 1846, avait diminué d’une heure la durée de la journée. Et même, prétextant de la crise économique, plusieurs fabricants avaient décide de baisser les salaires.
Il y a donc, en ces deux premiers mois de la République, une véritable bataille idéologique autour des salaires, de la durée du travail, et de l’aide à apporter aux sans-emplois. La création des ateliers municipaux, qui se retrouvèrent vite avec 700 demandeurs, n’avait rien arrangé à l’affaire du côté des contribuables dont la contribution augmentait.

grandin

En ce qui concerne la durée de la journée de travail, je vous conseille de lire sur Gallica le discours de Victor Grandin à ses collègues députés, Sur les rapports des patrons et des ouvriers, Paris, Curmer, 1848. Grandin, qui s’était sous la Monarchie de juillet violemment opposé à la chambre à la limitation du travail des enfants en usine, donne ici la plus claire et toujours actuelle adjuration du patronat : nous faisons vivre nos ouvriers, or la crise nous frappe, nous manquons de commandes ; nous obliger à augmenter les salaires et à limiter la journée de travail serait nous acculer à la faillite, dont pâtiraient au premier chef les travailleurs.

 

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daumier

Grandin vu par Daumier 1849

On se serait attendu à rencontrer un autre discours chez les démocrates radicaux locaux, qui venaient de créer leur organe bihebdomadaire, la Sentinelle républicaine, dont le responsable était l’avocat Félix Limet, à qui, dans sa prudence opportuniste, l’administration municipale provisoire, et « modéré », avait ouvert sa porte, ainsi qu’à quelques ouvriers estimés « sages ».

 

sentinelle

Or, on lit dans son numéro du12 mars :

« Le travail n’est pas seulement un droit, c’est aussi un devoir.
Jeudi dernier au Cirque, un des assistants a fait entendre ce cri : le travail à huit heures.
Cette parole n’a pas trouvé d’échos, car les ouvriers y ont vu une excitation blâmable, et l’un d’eux a caractérisé de suite la pensée qui l’avait excité en répondant : ces fainéants demanderont bientôt le travail à cinq heures.
A Elbeuf, comme partout, il y a en effet un certain nombre d’individus, que des habitudes de paresse et d’ivrognerie éloignent des ateliers. Ces gens là voudraient vivre à ne rien faire et comme ils ne trouvent que des moyens d’existence précaires, ils cherchent toujours les occasions de trouble et de désordre. Que les travailleurs se gardent donc de toutes demandes irréfléchies. Avant de formuler un vœu, il faut examiner si la réalisation en est possible.
Partisans de la réduction des heures de travail, parce que nous ne voulons pas qu’on transforme l’ouvrier en bête de somme, nous reconnaissons qu’il faut procéder avec prudence et aviser graduellement à une fixation raisonnable. Une diminution trop brusque dans la durée de la journée pourrait en effet amener la fermeture de plusieurs ateliers. Et dans ce moment nous avons déjà trop de bras inoccupés pour que chacun ne sente pas la nécessité d’éviter les chômages. Or, un grand nombre de fabricants sont réduits à demander des commandes dans le but seulement d’occuper leurs ouvriers et sans espoir de bénéfices ; mais ils ne pourraient marcher s’il devait en résulter des pertes qu’ils ne sont pas en état de supporter.
On objecte que les fabricants lorsqu’ils ont recueilli de gros bénéfices n’ont pas admis les ouvriers à partager et qu’ils doivent supporter seuls les pertes. Nous répondrons qu’il ne faut pas en ce moment récriminer sur le passé, mais s’occuper du présent en vue de l’Avenir. Un des premiers soins de l’Assemblée Nationale sera d’organiser le travail et d’établir la solidarité entre les fabricants et les ouvriers. Aujourd’hui tous les citoyens doivent donner leur concours, afin de passer cette époque de transition sans perturbation.
Notre industrie est dans d’assez mauvaises conditions par suite de l’absence de débouchés. Il ne faut pas la ruiner en la mettant dans l’impossibilité de lutter avec la concurrence étrangère. C’est encore un temps d’épreuve à passer. Le Droit est proclamé, rendons-en l’application facile par notre dévouement. »

On comprend que, en écho immédiat aux événements de Rouen, la tension accumulée depuis des semaines et des mois éclate en violent affrontement de classe. Colère qui a pu ainsi apparaître sans raison et sans but, comme le déclarait le maire, « sans raison et sans but ».
Cependant, personne ne s’y était trompé. On avait pu présenter les événements de Rouen comme une réaction politique à un résultat électoral, et masquer ainsi l’antagonisme de classe. Mais à Elbeuf le face à face était celui d’exploités exaspérés et de possédants sûrs de leurs droits, aux côtés desquels se rangeait une petite bourgeoisie apeurée et le peuple des campagnes (des patrouilles de ruraux s’étaient organisées pour empêcher l’arrivée à Elbeuf, des « communistes » de la proche commune de La Londe).

Comment ne pas voir dans ce microcosme la préfiguration de ce qui adviendra à Paris ? (signalons d'ailleurs que des gardes nationaux d'Elbeuf participèrent à la répression de l'insurrection parisienne de Juin. On peut voir au cimetière d'Elbeuf le monument élevé à l'un des gardes mort au combat).

[1] Le Fiil rouge, CGT - Institut d’histoire sociale de Seine Maritime, n°spécial, Hiver 2011. Texte intégral sur :
https://histoireelbeuf.files.wordpress.com/2014/06/flr42.pdf

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