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Une République mort-née ?, XII - L'insurrection d'Elbeuf et la question sociale
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 Plaque inaugurée à Guéret le 31 octobre 2007, en présence de l'auteur de l'ouvrage présentant cet événement, Michèle Laforest, "Les révoltés d’Ajain", Albin Michel, 2000.

 Comment avorte une République ? J'ai évoqué dans les articles précédents la coupure menaçante entre la nouvelle République et le monde ouvrier, coupure qui s'affirme de la fin février à la fin avril 1848. Mais le monde ouvrier est grandement minoritaire dans la France d'alors. 
C'est en se coupant de l'immense masse paysanne que la République a signé sa perte. On sait que le gouvernement provisoire avait décidé le 16 mars d'un impôt supplémentaire sur les quatre contributions directes (foncière, mobilière, patente, portes et fenêtres) afin de faire face aux difficultés de trésorerie. Pour 1 franc versé en 1847, il fallait dorénavant verser 1 franc 45 centimes. D'où le nom de cet impôt extrêmement populaire dans les campagnes, où l'augmentation était facilement imputée aux quelques mesures sociales du gouvernement.
Conscient de l'impopularité de l'impôt, le gouvernement avait cru bon d'en reculer la perception jusqu'au lendemain des élections de la fin avril.
Quant il fallut bien payer, la défiance à l'égard de Paris et de ses travailleurs, se transforma en colère généralisée. Et la séculaire résistance paysanne à l'égard de l'impôt comme à l'égard du pouvoir central éclata dans plusieurs départements.

L'exemple de la Creuse, et de sa très pauvre paysannerie, est à cet égard significatif.

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 On lit dans La Presse du 18 juin 1848 :

« Nouvelles des Départemens [1]
Troubles graves à Guéret
Guéret, 15 juin 1848
Je viens vous demander la publicité des faits déplorables qui se sont passés aujourd’hui 15 juin, dans la ville de Guéret, faits qui assument, sur les agens [1]  de ce gouvernement sans force et sans moralité, une responsabilité terrible.
Comme il était facile de le prévoir, la perception de l’impôt des 45 centimes a soulevé nos campagnes. Plusieurs ont même refusé de le payer avec menace de mort contre qui les paierait ou viendrait les percevoir.
Comme vous devez le penser, la force a été employée ; et hier la gendarmerie de Guéret était allée aider les agens [1] de l’autorité. Dans la lutte qui s’est engagée, quatre des leurs ont été pris et amenés à la prison. Cette nouvelle, qui s’est répandue avec rapidité, a échauffé les têtes ; dès le matin, on a sonné le tocsin dans toutes les communes environnantes, et il nous a été annoncé qu’une masse innombrable descendrait sur Guéret, afin de délivrer les prisonniers.
Dès le matin le rappel [de la garde nationale] a été battu dans la ville, et à huit heures quatre cents hommes environ étaient réunis sur la place, attendant le mot d’ordre pour partir.
Jusqu’à une heure tout fut calme, et nous commencions à espérer que la raison arrêterait ces malheureux, et que nous n’aurions pas à regretter des scènes qui n’avaient pas jusqu’à présent troublé notre département si calme et si paisible. Hélas ! il n’en fut pas ainsi. A deux heures, une estafette nous apporta la confirmation qu’une bande de paysans armés, qui de fusils, qui de faux, était aux portes de la ville.
A cette nouvelle, la colonne s’ébranla et l’on marcha à la rencontre des insurgés. A trois heures, ils arrivèrent en présence  les pourparlers commencèrent. Le préfet, les représentants Guisard [Sylvain, démocrate socialiste] et Lassare [François, conservateur], de plus le procureur de la République, le maire de la ville et le capitaine de la gendarmerie, s’efforcèrent de leur faire entendre le langage de la raison. Mais tous les efforts furent vains.
Après deux heures et demie d’attente, les tambours battirent aux champs, et les sommations de rigueur allaient être faites, lorsque les paysans, qu’on avait inconsidérément laissé approcher jusqu’à être mêlés aux premiers rangs de la garde nationale, voulurent forcer le passage et se rendre maîtres de nous. A ce moment, un coup de feu partit du côté des insurgés, à ce qu’il paraitrait, et donna le signal d’une décharge qui leur tua une quinzaine d’hommes. La panique se mit dans leurs rangs, et la gendarmerie, qui violemment alors d’ébranla, acheva leur déroute, et la compléta par l’arrestation d’une trentaine de fuyard.
Au moment où je vous écris, la ville est calme, mais nonobstant le rappel bat, car nous allons être sur pied toute la nuit afin d’être prêts à l’arrivée des cinq ou six communes qu’on nous annonce.
Sur la faiblesse et l’incapacité du préfet retombe toute la responsabilité de cette malheureuse lutte ; il a été à même d’agir avec fermeté, car il était rigoureusement soutenu.
P.S. Le rappel bat avec plus de force. »
La Patrie publie deux autres lettres de Guéret, que nous reproduisons toutes deux.
" Guéret, 15 juin.
Une collision s’est engagée ce soir entre les paysans des communes d’Ahun, de Bonnat, de Ladapeyre et la garde nationale de Guéret. Dix hommes ont été tués sur place ; plusieurs sont blessés ; parmi ces derniers, cinq sont à toute extrémité.
Voici la cause de cette collision :
Un individu avait été arrêté dans la matinée pour avoir planté un écriteau sur lequel on avait mis des menaces de mort contre ceux qui paieraient l’impôt de 45 centimes.
On en a arrêté deux autres qui avaient voulu le délivrer, et pour avoir fait acte de rébellion contre la force publique. Six ou sept cents individus sont venus demander la mise en liberté des prisonniers. L’autorité n’ayant pas déféré à leur demande, ils ont marché sur la ville. Ils étaient armés de fusils, faux, fourches, serpes et d’énormes gourdins. Après avoir parlementé quelques instants sur place, on a admis à la préfecture douze d’entre eux comme délégués. Ils ont persisté à demander la délivrance des prisonniers en termes menaçans [1].
La garde nationale était en grande partie sous les armes ; elle était rangée en bataille, en avant de la maison La Grave, sur la route de Moulins. La gendarmerie, quelques lanciers et vétérans, en tout à peine quatre-vingt hommes de toutes armes, assistaient la garde nationale.
Tandis qu’on parlementait avec les insurgés, d’honorables citoyens s’agitaient dans les groupes, dont l’attitude était menaçante, par voie de conciliation, et engageaient les insurgés à ne pas approcher de la garde nationale.
les plus exaltés étaient déjà arrivés assez près pour toucher le premier détachement de la garde nationale, composé de pompiers.
L’avant-garde avait été obligée de se replier. Quelques cartouches avaient été distribuées, mais avec la recommandation formelle de ne s’en servir qu’en toute nécessité. La garde nationale, impatiente, harassée, criant la faim, demandait à se retirer. L’attitude des paysans devenait de plus en plus menaçante. Ils dirigeaient leurs armes, leurs faux contre les pompiers.
Des citoyens courageux relevèrent alors un fusil prêt à faire feu et détournèrent les fourches. La lutte paraissait imminente. On était à bout de raisonnement. On venait de recommander à un détachement de gendarmerie d’approcher en avant, de charger après roulement de tambour et les sommations légales, mais sans user, autant que possible, de leurs armes.
A ce moment, le maire ordonna le roulement ; les paysans se ruent sur les baïonnettes des pompiers ; deux coups de feu partent successivement des rangs des insurgés ; le premier peloton des pompiers riposte à bout portant. Suit un affreux désordre dans les rangs des paysans et dans les rangs de la garde nationale.
Le sang était répandu. Deux gardes nationaux ont été blessés, l’un à la joue, l’autre à l’épaule. Le plus grand nombre des morts et blessés sont du côté des paysans.
La garde nationale et tous les bons citoyens veillent.
Le tocsin sonnait dans toutes les communes rurales, et l’on redoutait pour la nuit une nouvelle invasion des révoltés.
On a demandé des troupes à Limoges, Châteauroux et Bourges.
Tous les représantans [1] de la Creuse se sont rendus hier, à minuit, chez les ministres de l’intérieur, de la guerre et des finances. On leur a promis de diriger des troupes, d’envoyer des armes à la garde nationale et de l’argent pour créer des travaux pour les  ouvriers. »
"Guéret, 15 juin, 11 heures du soir.
A Ahun, lundi dernier, on avait attaché à l’arbre de la liberté un écriteau portant des menaces de mort contre ceux qui paieraient l’impôt des 45 centimes, et, de plus, on avait attaché une corde à nœud coulant aux branches de cet arbre.
La nuit, la gendarmerie a arrêté un individu nommé Aubert, du village de Laubier ; elle a été poursuivie par les habitants d’Ahun jusqu’au Pont-à-la-Dauze, et là, elle a fait de nouvelles arrestations. A huit heures et demie, ce matin, le rappel battait à Guéret. On nous annonce que la commune d’Ahun marche sur la ville pour délivrer les prisonniers. La garde nationale est réunie sur la place.
A onze heure arrive une députation portant à la préfecture un ultimatum qui ordonnait la délivrance des prisonniers à une heure ; bientôt une estafette vient nous annoncer que les émeutiers sont au Pont-à-la Dauze. La garde nationale se forme en colonne et part au cri de « Vive la République » et en chantant la Marseillaise. Suivaient les soldats du dépôt et les gendarmes.
Sur la route de Moulins, et à l’embranchement de la route d’Aubusson, notre petite armée se range en bataille ; le capitaine Guétry nous réunit en conseil, et, sur sa proposition, on décide que les hommes les plus dévoués se placeront en colonne sur le premier plan, et qu’on y joindra les homes du dépôt. Tous les pompiers ont été choisis, et je ne crains pas de dire que c’est la disposition du capitaine Guétry qui a sauvé la ville.
Bientôt, nous avons vu arriver les émeutiers. Ils étaient en grand nombre, armés de fourches et de fusils de chasse. En vain MM. Guizard, Cusinet, maire, et autres citoyens se portent en avant pour les haranguer ; en vain nous nous mêlons à eux pour leur faire entendre raison.
Au moment où nous espérions avoir réussi, à cinq heures, ils s’écrient : « il faut en finir » et à l’instant les fourches et les baïonnettes se croisent. Je venais de m’éloigner de quelques pas avec M. Redon, pour ordonner une charge à la gendarmerie, un coup de feu part du côté des révoltés ; la balle frappe dans la contre-épaulette du lieutenant Dugenest.
Bétoulle est mis en joue, et la balle frappe son casque. Alors une vive fusillade part des rangs de la garde nationale : beaucoup de ces malheureux tombent ; plusieurs cadavres jonchent le chemin.
Mon ami, vous êtes heureux de ne pas vous être trouvé là ! Enfin, les cavaliers du dépôt et les gendarmes achèvent de dissiper l’attroupement. La victoire nous est restée complétement.
Triste et sanglante victoire ! Il y a à cette heure, dix morts à l’hôpital, sept à huit sont mourants de leurs blessures ; on se tirait ? à bout portant.
C’est à tort que votre femme vous a écrit qu’il  y a un garde national blessé grièvement. On peut dire qu’il n’y a pas eu un seul blessé dans notre garde nationale ; seulement, MM. Lasnier et Lachèze ont reçu une légère égratignure sur la figure.
Il nous faut de la troupe, car toutes les communes sont sur le point de se mettre en insurrection. Il nous faut seulement un bataillon et un escadron.
Le préfet a écrit ce soir au ministre de l’intérieur : allez voir sans retard. Qu’une dépêche télégraphique parte ; il faut que nous ayons de la troupe dans quelques jours, ou, je vous le répète, nous serons impuissans [1]. Je retourne à la préfecture, où nous serons réunis toute la nuit.
Tout à vous.
A.P. » 

[1] Graphie de l'époque 

On ne s'étonnera pas que, quelques mois plus tard, le candidat du gouvernement soit balayé et que le démagogue attrape-tout Louis-Napoléon ait obtenu 90 % des suffrages dans la Creuse.
Pour autant, la situation était bien plus complexe qu'il n'y paraît dans ce département d'émigration saisonnière massive vers les chantiers de la capitale. Quelques jours après la révolte fiscale creusoise, d'autres Creusois mouraient sous le drapeau rouge des barricades de l'insurrection ouvrière parisienne...
Nous avons vu dans un article précédent que Blanqui et ses camarades de la Société Centrale Populaire avaient réclamé un report des élections afin de pouvoir éclairer l'immense masse paysanne, qui découvrait abruptement le suffrage universel masculin. C'était miser sur le militantisme conscientisateur. À cet égard par exemple, l'exemple des Basses-Alpes est signficatif. Les paysans bas-alpins refusèrent également le paiement de l'impôt, et, de Manosque à Oraison, le gouvernement fit intervenir l'armée. Les paysans bas-alpins désabusés de la République bourgeoise votèrent également Louis-Napoléon. Mais dès 1849, l'intense travail de conscientisation mené par les "Rouges" transforme cette colère en désir d'une vraie République démocratique et sociale, qui garantirait aux paysans la propriété, débarrassée de l'usure des Gros par l'instauration d'un crédit public, et qui fournirait aux enfants du peuple l'éducation qui leur manquait. Ce sont ces mêmes payans bas-alpins, en décembre 1851, qui se levèrent en masse contre le Coup d'État de Louis-Napoléon, en arborant le drapeau rouge de la République démocratique et sociale.

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