J’ai publié récemment ce billet sur ce blog : « 1848, le piège du suffrage universel ? »http://merlerene.canalblog.com/archives/2016/10/04/34359871.html
Cet article a été repris à sa demande par le Bulletin de l’Association 1851, et il a été discuté sur son forum : http://www.1851.fr

La réflexion sur le suffrage universel est fondamentale, et je reviens donc sur quelques remarques ou critiques qui, à la suite de ces publications, sont venues de lecteurs se réclamant de leur compétence historique et, en filigrane, de leur engagement marxiste.

Je m’empresse d’écarter la critique initiale, selon laquelle mon propos, présumé « quelque peu désabusé », risquerait de porter atteinte à cette conquête du suffrage universel qui, à travers bien des vicissitudes, n’en demeure pas moins une clé de la victoire des forces populaires.
Mon propos n’était pourtant pas d’en nier la vertu, encore moins d’en faire l’histoire et d’en dégager la philosophie : ce qui aurait largement dépassé le cadre d’un court billet ; en bon disciple du vieux Karl, je m’en tenais à « l’analyse concrète d’une situation concrète », historiquement définie, celle des deux premiers mois de la Seconde République, période dans laquelle les possédants ont su retourner à leur profit l’avènement d’un suffrage universel masculin qu’ils avaient toujours refusé.
Voyons tout cela d’un peu plus près.

Commençons par la question « Blanqui et les élections du printemps 1848 ».
Paradoxe apparent : les notables conservateurs qui avaient obstinément refusé le suffrage universel masculin sous la Monarchie de Juillet, et qui se retrouvèrent devant la légalisation de ce suffrage imposé par la Révolution de Février, se convertirent immédiatement en adeptes résolus de ce suffrage. Premier exemple de l’opportunisme des possédants, prompts à surfer sur le triomphe (momentané) des exploités, et à couper dans l’herbe les moissons démocratiques espérées en utilisant leurs premières conquêtes…
À la différence des républicains bourgeois et petits bourgeois, Blanqui avait  parfaitement saisi le sens de la manœuvre.
Que les choses soient claires, Blanqui n’était absolument pas ennemi du suffrage universel. Adepte de l’insurrection contre la Monarchie de Juillet qui, par le suffrage censitaire, opprimait le peuple, il n’en soutenait pas moins la nécessité du suffrage universel (masculin !).
Cf. par exemple sa position de 1835 (après l’insurrection vaincue de 1832) : « Blanqui 1835 - "Propagande démocratique" »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/27/30454063.html

En ce qui concerne l’avènement de la Seconde République, en février 1848, je rappelais la position de Blanqui, que vous pouvez consulter sur l’article : « Une République mort-née ?, VI - Blanqui et le report des élections »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/02/11/34849616.html

La critique me signifie que la demande de Blanqui de repousser l’échéance électorale (afin de donner le temps aux démocrates d’éclairer les masses ignorantes), était parfaitement utopique, car il aurait fallu au moins vingt ans pour dissiper l’aveuglement des ruraux.
Je pense au contraire que la demande de Blanqui n’avait rien d’utopique. Les exemples abondent de localités et de départements ruraux qui avaient voté pour les notables conservateurs en avril 1848, qui avaient voté massivement pour le candidat attrape-tout Louis Napoléon en décembre 1848, et que le courageux militantisme des démocrates-socialistes amena, en 1849 et 1850, à voter pour les « Rouges ». En quelques mois de conscientisation, la donne initiale avait été retournée. On peut bien sûr, dans une sorte de déterminisme mécaniste, avancer que les progrès des Rouges avaient été rendus possibles là où le terreau politique antérieur (depuis la Grande Révolution) était favorable, tout comme les conditions socio-économiques. Par contre, dans les régions traditionnellement blanches, le retournement de la donne aurait été impossible. C’est oublier, comme l’a souligné sous le Second Empire le journaliste et historien Ténot, que le Midi blanc a viré au rouge, et comment ! Cf. : https://1851.fr/auteurs/tenot/

A contrario, on peut souligner l’innocence légaliste des démocrates-socialistes qui, forts de leur avancée électorale, envisageaient déjà une victoire aux élections législatives et présidentielles à venir.
Les conservateurs au pouvoir s’empressèrent de réduire drastiquement le suffrage « universel », en en excluant les prolétaires et les pauvres. Et le Prince-Président régla la chose par son coup d’État de décembre 1851.
Mais, et on l’oublie trop souvent, le premier acte de l’étrangleur de la République fut de rétablir le suffrage universel masculin dans son intégralité, persuadé qu’il était que, plus que le pouvoir de la trique, c’est l’empoisonnement des esprits qui assurerait son pouvoir. Et de fait, en mai 1870, quelques mois avant sa chute dans la honteuse défaite militaire de septembre, Napoléon III remportait encore haut la main son plébiscite…

Mais laissons ce point d’histoire en suspens, et, puisque la critique opposait à mon regard présumé désabusé la confiance dans le suffrage universel des grands Anciens du XIXe siècle, et notamment celle de Jaurès, regardons donc de ce côté.

Jaurès, en excluant toute aventure révolutionnaire violente, a en effet a toujours affiché sa confiance dans la lente conscientisation populaire, et son expression directe dans le suffrage universel. À terme, la victoire légale du socialisme.
Cf. : « Jaurès, Hier et Demain, Le souvenir de la Commune et les perspectives socialistes de 1907. »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/28/30452047.html

On oppose souvent, et trop facilement, le point de vue de Jaurès à celui des collectivistes pour lesquels le suffrage universel, bon enregistreur de la conscientisation populaire, ne suffirait pas à assurer la victoire du camp des exploités, l’épreuve de force étant inévitable avec une bourgeoisie qui ne se laisserait jamais déposséder de son pouvoir.
En fait, pour qui sait lire, ni Marx ni Engels n’ont jamais traité cette question de façon métaphysique : « suffrage universel, oui ou non ». Ils l’ont toujours examinée dans des situations concrètes, pouvant grandement varier d’un pays à l’autre.
Ainsi, dans les années 1840, Engels, bon connaisseur du Royaume uni où il vivait, soutenait la lutte des Chartistes pour le suffrage universel. Dans ce pays industrialisé, où le prolétariat constituait désormais la majorité de la population, le suffrage universel devenait la clé de la victoire prolétarienne.
Cf. : « Engels, le prolétariat anglais et le suffrage universel »  http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/05/14/32043820.html
Et cinquante ans après, le vieil Engels, devant les formidables progrès électoraux du parti social démocrate allemand, envisageait clairement un passage pacifique au socialisme par la voie électorale.
Cf. : « Engels, le Parti social-démocrate allemand et le passage pacifique au socialisme »http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/28/31966308.html

L’Histoire a tranché. Jaurès le pacifiste est mort assassiné. Marx et Engels se sont éteints avant de voir la victoire du mollasson Labour Party,et, dans dans leur chère Allemagne l’arrivée au pouvoir du parti national-socialiste : la Constitution de la République de Weimar avait repris notre Constitution de 1848, avec l’élection au suffrage universel d’un Président. Et le pouvoir présidentiel permit à Hindenburg d’appeler au pouvoir Hitler, porté le plus légalement du monde par le tiers des électeurs d’un suffrage vraiment universel cette fois (les femmes votant depuis 1918).
Cf. : « Cauchemar démocratique – Allemagne 1925 – 1932 »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/02/18/34952074.html

Quitte à faire hurler les Belles Âmes, on peut que constater que, dans l’Allemagne démocratique des années 1920, comme dans nos démocraties européennes actuelles, la réalité oligarchique du pouvoir se justifie de l’aval populaire dans le suffrage universel. Ce n’est pas le suffrage universel qui est en cause, mais bien la façon dont il est corseté et orienté.
Par exemple, dans notre belle France, il crève les yeux que le suffrage universel, corseté par une disposition constitutionnelle inique, va nous obliger à voter par défaut (ou à voter blanc) pour éviter la victoire d’une extrême droite, parfaitement légale, et portée par le suffrage universel…

 

Je me permets de signaler aussi deux articles concernant ce sujet :

« À propos du suffrage universel et du vote F.N »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2014/08/10/30484523.html

« De la Gouvernance et du suffrage universel »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/10/20/32715837.html