Chouf-un-film-brut-et-brutal-sur-les-cites-de-Marseille

Juste un mot pour vous signaler tout l’intérêt et le plaisir que j’ai ressentis en visionnant Chouf (en arabe : « regarde » : le mot désigne à marseille les guetteurs des réseaux de drogue).
Karim Dridi, réalisateur franco tunisien, avait déjà réalisé deux films sur un Marseille populaire et métissé, (Bye Bye en 1995, Khamsa en 2008). Il poursuit avec Chouf, sélectionné au festival de Cannes, et sorti en salles en octobre 2016. Le film a obtenu une excellent critique (que vous retrouverez facilement sur le Net), et totalisé le beau chiffre de 250.000 spectateurs ; mais on aurait aimé plus de diffusion, en particulier à Marseille. En tout cas, le film est actuellement sur OCS et peut se voir en streaming sur Internet, ou, avec un peu de chance, en salle. N’hésitez pas, si vous en avez l’occasion : c’est un grand et beau film.
En lisant la présentation, vous pouvez penser que l’on va avoir droit à un énième docu sur les quartiers Nord de Marseille, un de ces docus ou le mal vivre et la délinquance sont traités en exotisme français intérieur : Marseille, jadis mal aimé, est devenue depuis une vingtaine d’années la coqueluche des médias.
Le thème, donc : Sofiane, 24 ans, a grandi dans une cité du quartier de la Busserine, mais il a échappé au quotidien de sa classe d’âge : entre chômage, oisiveté, convivialité de la bande, et trafic de drogue.  Il suit à Lyon d’excellentes études commerciales, et revient au quartier pour quelques jours de vacances. Il retrouve son frère, petit caïd d’un trafic qui nourrit une chaleureuse famille maghrébine. Mais son frère est abattu en plein jour et en pleine rue. Sofiane n’aura de cesse de venger son frère, et pour cela s’acoquine avec les copains de la bande, tous mêlés au trafic. Dans ce monde dangereux où la lutte pour le contrôle des points de trafic se règle à coups de kalachnikov, il ne pourra plus faire marche arrière,.
Bon, me direz-vous, on a comme une impression de déjà vu. Erreur, Chouf n’a rien à voir avec les mièvres polars marseillais « humanistes » d’antan, ni avec les séries et fictions qui ont suivi. Nous retrouvons au contraire la vision forte et lucide du journaliste d’investigation Philippe Pujol, que j’avais évoqué sur ce blog : « Philippe Pujol, La Fabrique du monstre »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2016/03/03/33458651.html

Sombre regard sur l’enfermement dans les quelques tours blanches de la cité, échappées meutrières dans la somptuosité blanche des calanques, tragédie inéluctable d’un jeune destin broyé, le film nous fait vivre de l’intérieur ce déterminisme social impitoyable qui gâche tant de possibilités et d’énergie, et ferme tout avenir. Il tire sa vérité de la qualité des acteurs, presque tous non professionnels, que Dridi a fait travailler pendant deux ans, sans nuire à leur spontanéité, au contraire.

Quand vous aurez vu le film, je vous conseille de lire cet entretien avec le réalisateur :
http://www.telerama.fr/cinema/karim-dridi-realisateur-avec-chouf-je-voulais-me-demarquer-le-plus-possible-du-format-reportage,148367.php
et de retrouver aussi le point de vue de Philippe Pujol, [1]
http://www.telerama.fr/cinema/chouf-vu-par-le-journaliste-philippe-pujol-prix-albert-londres-2014,148380.php
Vous pouvez aussi suivre deux des acteurs non professionnels dans une vidéo éclairante, notamment sur les questions du langage :
https://www.youtube.com/watch?v=b4cNx99eF70