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 Il a été beaucoup question de Blanqui sur ce blog. 
Cf. : la catégorie « Blanquistes » :
http://merlerene.canalblog.com/archives/blanquistes/index.html

Il va encore en être un peu question. Je vais donc donner quelques articles consacrés aux réactions immédiates et plus lointaines à sa mort. Et ce non sans rapports avec la période politique actuelle (au sens large). Nous vivons un changement d'époque, un changement de monde, et les anciens repères ne sont plus guère opérants, même s'ils sont toujours évoqués par fidélité, ou par habitude. En ce début 1881 où disparaît Blanqui, presque dix ans après la Commune, c'est aussi sur le Paris des insurrections et des barricades que la page se tourne. Et même si les fidèles du vieux lutteur se regroupent dès 1881 en un parti politique dont la perspective révolutionnaire est l'avènement d'une société socialiste (Comité révolutionnaire central), même si ce courant du mouvement populaire fait bientôt cause commune avec les collectivistes du Parti Ouvrier de Guesde, chacun a conscience que la situation demande d'autres formes de luttes, et d'autres formes de rassemblements. 
L'hommage post mortem à Blanqui dépasse largement la nébuleuse des chapelles socialistes du temps. En témoigne lRochefort dans L'intransigeantNé en 1880, à la suite de l’avènement de « la République aux républicains » et de la défaite royaliste-conservatrice, L’intransigeant jouit aussitôt de la célèbre plume acerbe d’Henri Rochefort, l’ex-communard, déporté en Nouvelle Calédonie dont il s’échappe en 1874, et installé à Londres jusqu’à l’amnistie des communards en 1880. Rochefort affiche alors des sympathies socialisantes. Voici comment il commente, dans son éditorial du 7 janvier 1881, les obsèques et la figure de Blanqui.

 

« L’enterrement du Pauvre

Combien y a-t-il de riches qui pourraient s’offrir ce convoi du pauvre ? Deux cent mille Parisiens aux fenêtres ou derrière le cercueil ; un corbillard disparaissant sous les fleurs, au point qu’on ne pouvait distinguer s’il était de première ou de cinquième classe ! La France républicaine tout entière représentée aux obsèques de cet homme si modeste et si simple, qui  vécu pendant quarante ans de laitage et de salade crue, de cet anachorète dont les thébaïdes se sont appelées le mont Saint-Michel, le fort du Taureau, Clairvaux, la Conciergerie  [les prisons de « l’enfermé »] : voilà le spectacle qui le venge, lui, et qui nous venge tous.
Depuis vingt ans les réactionnaires l’appelaient monomane [patient atteint de monomanie, entièrement prisonnier d’une idée fixe], ce qui ne les empêchait pas de l’envoyer dans leurs maisons centrales au lieu de l’envoyer à Charenton [l'asile de fous]. C’était un monomane, en effet, monomane de vérité, de justice, d’égalité [c’est la seule allusion, quelque peu indirecte, au socialisme de Blanqui] et de patriotisme [manifesté notamment lors de la guerre de 1870-71]. Il savait que, dans l’état misérable de notre société, un homme ne peut acheter la liberté des autres qu’au prix de la sienne, et il a gardé jusqu’à son dernier souffle une suprême monomanie, celle du sacrifice.
Hélas, pourquoi la France ne contient-elle pas plus de monomanes de cette espèce si rare ? Nous ne connaissons guère dans les rangs des adversaires de Blanqui que des monomanes de férocité et de persécutions :
« Tuez tout ! Dieu reconnaîtra les siens ! »
s’écriaient les égorgeurs de la Saint-Barthélemy.
« Frappez ! »
crions-nous à notre tour aux emprisonneurs de la réaction, « la France reconnaîtra les siens, et elle leur fera des funérailles comme les rois n’en ont jamais eu, parce que l’idolâtrie populaire est la seule chose qui ne s’achète pas. »
Les politiciens qui ont abandonné le peuple prétendent volontiers que le peuple est ingrat. Mais les hommes loyaux qui l’ont toujours fidèlement servi savent bien jusqu’où va sa reconnaissance. Les deux cent mille Français qui ont accompagné Blanqui à sa dernière prison sont là pour l’attester.
La grande et superbe manifestation d’aujourd’hui est à la fois une consolation et une menace. Une consolation pour ceux qui se sont voués à la défense de la République, une menace pour ceux qui s’y toucher essayeraient [habilement, devant la lamentable réaction des milieux conservateurs à la mort de Blanqui, Rochefort ne pointe pas l’engagement majeur de Blanqui, le socialisme, mais l’unité nécessaire des républicains devant la menace conservatrice monarchiste] ».

HENRI ROCHEFORT »