Le Figaro, 1er janvier 1881, publie en guise d’éditorial cette attaque haineuse contre le révolutionnaire à l’agonie. De quoi Blanqui est-il coupable ? D’avoir contesté l’Ordre établi, quel que soit le régime. Restauration, Monarchie de Juillet, Seconde République, Second Empire, débuts de la Troisième République, tous ces régimes sont présentés avec le même respect par l’éditorial, puisqu’ils étaient ceux de l’Ordre établi. Ordre imparfait sans doute, mais qu’il convient d’améliorer par la Réforme, et non, au grand jamais non, par la Révolution…
Ajoutons à cela le flot de calomnies habituelles sur le caractère maladif et néfaste de son engagement, sur sa lâcheté en 1839, sur sa prétendue trahison lors de son arrestation, sur ses inconséquences… Et ceci sans la moindre compassion pour cette vie passée en prison. Pas de pitié pour les ennemis de l’Ordre.
Bref, un beau document sur ce que peut produire la haine de classe.

Sur les événements évoqués dans cet article, on pourra consulter la catégorie "Blanquistes" de ce blog
http://merlerene.canalblog.com/archives/blanquistes/index.html

 

« BLANQUI

Blanqui est à toute extrémité. Il sera probablement mort à l’heure où paraîtront ces lignes.
Il ne fut point dans son parti un homme illustre par ses actes, ou par ses idées. Ce ne fut pas non plus une grande figure révolutionnaire ; c’était tout simplement un type d’exaspéré, et surtout un modèle de conspirateur. Il eut des fanatiques dans la démagogie parisienne ; il eut aussi des séides, mais je crois qu’il n’a jamais eu d’ami véritable.
La carrière politique de Blanqui commence à la fin de la Restauration ; il combattit et fut même légèrement blessé dans les émeutes de la rue Saint-Denis ; il appartenait dès lors à cette petite phalange d’intransigeants qui n’admet aucune concession au pouvoir établi, qui ne demande aucun progrès défini et ne croit qu’à la Révolution.
A LA RÉVOLUTION, mot sonore et vide, dans leur bouche, mais dont les vibrations et les échos n’ont point de limites – et qui retentit aux jours troublés dans la poitrine du peuple comme le tocsin dans la campagne, les nuits d’incendie.
Blanqui n’avait ni doctrine politique, ni plan de gouvernement. Dans cette courte étude écrite à la hâte devant une tombe béante, avec les souvenirs d’un témoin qui, enfant, a vu briller à cent mètres le feu de la machine infernale de Fieschi [attentat contre Louis-Philippe, le 25 juillet 1835], qui se rappelle les émeutes de mai 1839, comme si c’était d’hier, qui est entré le 15 mai 1848 dans le palais de l’Assemblée nationale la baïonnette de soldat citoyen au bout du fusil [l’auteur était donc parmi les gardes nationaux qui dispersèrent les insurgés ayant envahi l’Assemblée] et qui a sous la main la Revue rétrospective, publiée par M. Taschereau [la Revue accuse Blanqui d’être l’auteur d’un document dénonçant aux autorités ses camarades de la société clandestine des Saisons [1]. Blanqui dénoncera un faux émanant de la préfecture de police] et le volume des articles de la Patrie en danger, œuvre de Blanqui pendant le siège [siège de Paris, 1870], il ne peut être question de faire une leçon d’histoire. C’est un résumé d’impressions chaudes et sincères.
Tout Blanqui est dans la conspiration, dans la haine, dans les combinaisons antigouvernementales qui ont fait de lui le chef des politiques de coin de rue et des législateurs de cabaret.
Blanqui, je le disais tout à l’heure, fut un type, rien qu’un type de conspirateur.
Je le prouve.

Sa complicité avec Pépin, le commanditaire de Fieschi, ne put être établie juridiquement. Cependant il est prouvé aujourd’hui que Blanqui connaissait tous les projets de l’épicier du faubourg Saint-Antoine, et un historien renommé, dont la passion pour l’ordre jette quelquefois du trouble dans la sérénité de ses informations, a dit que ce jour-là, pour se créer un alibi moral, il avait envoyé son enfant et sa nourrice se promener sur la boulevard du Temple. [le lieu de l’attentat qui rata la roi, mais fit de nombreuses victimes]
Si cela est vrai, le conspirateur n’avait plus rien d’humain, c’était une bête féroce.
Heureusement pour la mémoire de Blanqui, la liste de ses honteuses actions peut être diminuée de celle-là.
Au mois de mai 1839, il trahit une première fois ses amis Barbès et Martin Bernard, en désertant la lutte avant le combat ; puis une seconde fois après la condamnation, en livrant au ministère les secrets de la société des Saisons. M. Taschereau n’est plus là pour nous dire de qui il tenait le document qu’il publia dans le premier numéro de la Revue rétrospective de 1848, mais le procès de la Haute cour, chargée de juger les accusés du 15 mai, nous a laissé l’opinion précise de Barbès sur ce mystère policier.
Barbès, que l’on a surnommé avec un peu d’exagération – la Bayard de la démocratie, était, en dehors de tout ce qui touchait à l’opinion, le plus honnête homme et le meilleur cœur du monde entier. Il a dit, et Blanqui a courbé la tête sous sa parole, il a dit : « Il n’y a que Blanqui qui ait pu écrire ces lignes. » D’ailleurs, le mépris qui a toujours entouré le conspirateur depuis cette époque et la médiocre qualité des gens qui ont pris sa défense donnent raison à Barbès. Et puis, il faut bien le dire, le complice de Barbès, de Martin Bernard, de Lamieussens n’avait livré que le secret de Polichinelle. La préfecture de Police et le ministre de l’Intérieur avaient mieux que Blanqui dans la société des Saisons ; et MM. Delessert et Duchatel avaient, avant que Blanqui eût parlé, le fond et le tréfond des sociétés secrètes.

Mais M. Taschereau avait bien choisi son moment ; ses révélations parurent au moment précis où elles devaient faire un grand effet. Blanqui, sorti de prison quelques mois avant la révolution de Février, présidait au palais des Menus-Plaisirs, dans la rue du Faubourg-Poissonnière, un club où l’on demandait comme entrée de jeu, trois cent mille têtes de bourgeois ; il était l’épouvantail de la garde nationale. On fut heureux de savoir l’utopiste doublé d’un traître. [ce qui confirme la version d’un faux fabriqué en haut-lieu] Alors, on disait « blanquiste », en synonyme et peut-être en paroxysme de « communiste ». Un soir qu’un farceur confondait volontairement Blanqui le révolutionnaire avec Blanqui l’économiste, professeur aux Arts-et-Métiers, s’était étonné de la différence de leurs discours, le président du club du faubourg Poissonnière avait fait cette réponse épique : « Citoyen, le Blanqui des Arts-et-Métiers, ce n’est pas moi, c’est mon frère. Or, mon frère est un bourgeois, et par conséquent, une canaille.
Le frère, on le voit, n’était pas chez Blanqui plus délicat que le père.
Aussi nous n’insisterons pas davantage sur ces épisodes, et nous arriverons tout de suite à la guerre de 1870.
Car la vie publique de Blanqui est rapide, tandis que la prison fut longue pour pour lui ; la prison de 1840 à 1847, de 1848 à 1856, de 1870 à 1878 – et il est possible que j’oublie quelques mois et quelques années.
Donc, du 15 mai 1848 à 1870, il n’eut pas d’occasions de se livrer activement à ses chères conspirations, mais aussi après comme il prit vite sa revanche ! C’est lui que nous trouvons le 14 août 1870 à la caserne de pompiers de la Villette, avec Eudes et d’autres sectaires cherchant à greffer la guerre civile sur la guerre étrangère. Là encore l’émeute fut sombre. On a dit depuis, pour l’excuser, que si Napoléon III avait été détrôné le 15 août 1870, Sedan n’aurait pas eu lieu ; j’avoue que je ne comprends pas. A ce moment même, M. Gambetta ne comprenait pas davantage, car en feuilletant les colonnes du Journal officiel, on peut constater que le futur chef de l’opportunisme exigea que le gouvernement déclarât l’innocence du parti républicain dans la tentative Blanqui, et proclamât qu’elle était l’œuvre des Prussiens, et rien que des Prussiens.
Le certificat exigé par M. Gambette, en cette occurrence, nous suffit et doit suffire à tous ceux qui ont souci de l’honneur de la France.
Malheureusement on a beaucoup usé ces derniers temps de la connivence avec les Prussiens – Et je me figure que le vieux Blanqui conspirait inconsciemment avec l’étranger. Lui et M. de Bismarck avaient le même intérêt, ils voulaient désorganiser la société française et ils se rencontraient naturellement sur le même terrain, peut-être sans s’y être donné rendez-vous.

J’ai là, ouvert sous mes yeux, le volume où l’éditeur Le Chevalier, en 1871, a réuni les articles de la Patrie en dangerjournal de Blanqui pendant la guerre. M. Thiers en autorisa la vente après la Commune à la condition qu’on y supprimerait les quatre dernières lignes écrites par M. Casimir Bouis.
Je possède ces quatre pages dont voici les derniers signes :
« Courage donc ! Et en avant plus que jamais !
En avant ! – C’est le vieux monde qui va disparaître dans cet effondrement.
Plébéiens…, encore un coup d’épaule. »
Blanqui était alors en prison pour sa coopération à la journée du 31 octobre, comédie sinistre, dont l’histoire n’a pas encore pénétré le mystère. Il avait conspiré contre le gouvernement de la Défense nationale, comme il avait conspiré contre Charles X, Louis-Philippe, la République de 1848 et l’Empire. Sa main était encore dans la journée du 21 janvier 1871. Peut-être une heure avant de rendre le dernier soupir, conspirait-il encore ? Pourquoi ? Pour renverser, pour détruire, pour niveler. Car les hommes de l’espèce de Blanqui ne voient et ne veulent rien autre chose ; ce sont des rongeurs.
Sa biographie tient donc presque complètement dans son casier judiciaire. Il n’eut pas d’idées, et les bêtes fauves de la Commune, les Raoul Rigault , les Dacosta, les Ferré, ceux qui tuèrent pour tuer, pour le plaisir, pour restaurer les souvenirs sanglants de la première révolution, avaient bien raison de se dire ses élèves et l’appeler « le vieux ». Il était, en effet, la tradition révolutionnaire, la tradition méfiante et sanglante de la rue et du faubourg. Si M. Thiers eût consenti, comme on le lui proposait, de l’échanger contre l’archevêque de Paris, les bons bougres de la Commune se seraient bien vite convaincus de sa nullité politique – et il est regrettable, au point de vue de la légende,  que nous n’ayons point vu à l’œuvre ce singulier personnage à côté de Delescluze.

De ses écrits, il restera peu, puisqu’il n’avait pas d’idées propres ; de ses actes, il restera moins encore, car ils sont louches et manquent de netteté. Résumons-les :
En mai 1839, il a abandonné son poste de combat.
Après, dans sa prison, il a montré peu de vaillance et encore moins d’honnêteté. Tandis que ses complices acceptaient loyalement le sort qui leur était fait, il mettait la police sur les traces de ses coopérateurs de la veille.
En 1848, il a mérité d’être suspecté par beaucoup de ses coreligionnaires.
En 1870, il s’est vanté d’avoir pris part aux tentatives d’émeutes qui devaient paralyser la défense du pays.
Enfin, depuis sa rentrée dans la vie politique, il s’est montré au-dessous de la haute réputation que lui avaient faite ses nombreuses années de prison, et il n’a pas pu conquérir le mandat de député que des freluquets de quinzième ordre ont, dans ces derniers temps, obtenu si facilement de leurs concitoyens. Il lui fut même impossible de réunir cent abonnés pour son journal : Ni Dieu ni maître.
C’est qu’il y a une justice générale et sommaire en ce bas monde qui – quoi qu’on en dise – pèse également sur les hommes et sur les choses.
Blanqui était en outre un mauvais, un très mauvais homme – sans talents, sans volonté, sans but dans la vie. Il était calomniateur, et personne n’a plus souffert que lui de la calomnie ; il était haineux, la haine n’a poursuivi jusqu’à son dernier jour ; il était inutile et dangereux, et sa vie n’est marquée par aucun acte fécond, tandis qu’elle a été traversée par mille dangers.
L’école politique qu’il a fondée est en outre très peu nombreuse et sa mémoire ne tiendra qu’une place très étroite dans l’histoire de la démocratie.
La vie lui fut bien lourde – que la terre lui soit légère !

Un politique en retraite. »

[1] Le Figaro publiera de longs extraits du document dans son supplément littéraire du 8 janvier, grandement consacré à Blanqui.

 

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