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Voici la version du Forgeron donnée dans : Arthur Rimbaud - Poésies complètes, avec préface de Paul Verlaine et notes de l'éditeur, Paris, Léon Vanier, 1895, pp.69-76.
Elle diffère légèrement d'autres versions données sur le Net.
Le poème aurait été inspiré au jeune Rimbaud par une gravure représentant le Roi apostrophé lors de l'invasion populaire des Tuileries le 20 juin 1792. Deux mois après, les Tuileries seront prises les armes à la main et la royauté renversée...
Ce retour au passé est inséparable du soutien de Rimbaud à la Commune de Paris.

Cf. : « Rimbaud, - L’orgie parisienne ou Paris se repeuple »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/05/29/32129677.html

« Rimbaud, Chant de guerre Parisien »
http://merlerene.canalblog.com/archives/2015/05/28/32128306.html

 

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LE FORGERON

Palais des Tuileries, vers le 10 Août 1792

 

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant

D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant


Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,

Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,


Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour

Que le Peuple était là, se tordant tout autour,

Et sur les lambris d'or traînait sa veste sale.


Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,

Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,

Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait,

Car ce maraud de forge aux énormes épaules


Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,


Que cela l'empoignait au front, comme cela !

« Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la
,

Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :


Le Chanoine au soleil disait ses patenôtres


Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or
.

Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor


Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache


Nous fouaillaient - Hébétés comme des yeux de vache,


Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions,


Et quand nous avions mis le pays en sillons,


Quand nous avions laissé dans cette terre noire


Un peu de notre chair... nous avions un pourboire :


On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit


Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

« Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,


C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.

Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin

Dans les granges entrer des voitures de foin

Enormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse,


Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse !

De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,


De penser que cela prépare bien du pain..


Oui, plus fort, on irait, au fourneau qu’il s’allume,


Chanter joyeusement en martelant l'enclume,


Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,


Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu !


- Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire !...

Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,


Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau

Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,


Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ;

Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,

Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !


- Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,

Tu me dirais : Je veux !... - Tu vois bien, c'est stupide.


Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,


Tes officiers dorés, tes mille chenapans,

Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :


Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles

Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles

Et nous dirons : C'est bien : les pauvres à genoux !


Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous !


Et tu te soûleras, tu feras belle fête.


Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête !

Non. Ces saletés-là datent de nos papas !


Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas


Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière
.

Cette bête suait du sang à chaque pierre


Et c'était dégoûtant, la Bastille debout


Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout


Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !


Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre


Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !


Nous avions quelque chose au cœur comme l'amour.


Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.


Et, comme des chevaux, en soufflant des narines


Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là....


Nous marchions au soleil, front haut ; comme cela

Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales.


Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,


Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :


Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,


Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,


Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine,


Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !


Le tas des ouvriers a monté dans la rue,


Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue


De sombres revenants, aux portes des richards.


Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :


Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,


Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,


Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !


Puis, tu dois y compter, tu te feras des frais


Avec tes avocats, qui prennent nos requêtes


Pour se les renvoyer comme sur des raquettes


Et, tout bas, les malins se disent : « Qu’ils sont sots ! »

Pour mitonner des lois, coller de petits pots


Pleins de jolis décrets roses et de droguailles
,

S'amuser à couper proprement quelques tailles,


Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux

Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux !


Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes…

C’est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes !

Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats 

Et de ces ventres-dieux. Ah, ce sont là les plats!



Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,

Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !

 

Il le prend par le bras, arrache le velours


Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours


Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,


La foule épouvantable avec des bruits de houle,


Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,


Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,


Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges,


Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges !:

L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout


Au Roi pâle, suant qui chancelle debout,


Malade à regarder cela !
« C'est la Crapule,


Sire. ça bave aux murs, ça monte, ça pullule :

Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux !


Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,


Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries !


- On ne veut pas de nous dans les boulangeries.


J'ai trois petits. Je suis crapule. - Je connais


Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets


Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille :


C'est la crapule. - Un homme était à la bastille,


Un autre était forçat : et tous deux, citoyens


Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :


On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose


Qui leur fait mal, allez ! C'est terrible, et c'est cause


Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,


Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez !


Crapule. - Là-dedans sont des filles, infâmes


Parce que, - vous saviez que c'est faible, les femmes,


Messeigneurs de la cour, - que ça veut toujours bien,

-
Vous avez craché sur l’âme, comme rien !


Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule

 

« Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle


Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,


Qui dans ce travail-là sentent crever leur front
.

Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là sont les Hommes !


Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes


Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,


Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,


Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes

Où, lentement vainqueur, il domptera les choses

Et montera sur Tout, comme sur un cheval !

Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal

Plus ! ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible :


Nous saurons ! – Nos marteaux en main ; passons au crible


Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !


Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant


De vivre simplement, ardemment, sans rien dire


De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire


D'une femme qu'on aime avec un noble amour :


Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,


Ecoutant le devoir comme un clairon qui sonne :


Et l'on se trouverait fort heureux ; et personne


Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer !...


On aurait un fusil au-dessus du foyer…

Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille


Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille ! 
 

 

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