Petit voyage dans le temps. Nous sommes au début de décembre 1940. La Troisième République est morte avec les pleins pouvoirs donnés au maréchal Pétain par un Parlement dont la majorité est issue du Front populaire (mais avec le refus de 80 parlementaires, 19 abstentions et l’absence des députés communistes emprisonnés). Désormais Chef de l’État français (10 juillet), le Maréchal instaure le régime que l’on sait. La première loi sur le Statut des Juifs est promulguée en « zone libre » le 3 octobre. Le 24 octobre, le Maréchal rencontre Hitler à Montoire, et dans son allocution du 30 octobre appelle les Français à soutenir « dans l’honneur » l’ère nouvelle de la « collaboration ». Quelle sera la réaction d'une opinion traumatisée, attentiste, et a priori supposée acquise ?
C’est dans ce contexte que le maréchal entreprend de visiter les grandes villes de la « zone libre » : Toulouse, Lyon en novembre, et enfin, ce sera l’objet des quelques billets qui suivent, Marseille (et quelques villes provençales). Nous suivrons le Maréchal par les comptes-rendus qu’en donne le quotidien de Maurras et Léon Daudet, l’Action française, dont la manchette proclame : "La France, la France seule...". (Vous avez déjà pu lire sur ce blog, catégorie "1940, Révolution nationale, l’article de Maurras publié dans ce journal, appelant à une répression anticommuniste accrue. Ces voyages ont été étudiés par bien des historiens, et vous pouvez également consulter sur Internet leurs archives cinématographiques. Mais je veux focaliser seulement ici sur le rapport entretenu avec la "provençalité" tant par Pétain que par le journal. En vous renvoyant déjà aufameux salut à Mistral que Pétain avait donné, peu de temps avant son voyage - voir sur ce blog, catégorie "1940, Révolution nationale..."
http://merlerene.canalblog.com/archives/1940_revolution_nationale__acceptations_et_refus/index.html

ARLES

L’Action Française. Organe du Nationalisme intégral. Directeurs politiques : Léon Daudet et Charles Maurras. Mercredi 4 Décembre 1940.
" L'ARRÊT À ARLES

Gardians et Arlésiennes font au Maréchal une réception inoubliable.

 Le petit jour perce à peine quand le train du Chef de l’État, parti lundi soir de Vichy, arrive en gare d’Avignon où est prévu un arrêt de quelques minutes. Comme ce n’est pas une halte officielle, il n’y a que quelques personnalités et un piquet de garde qui présente les armes à l’arrivée et au départ du train.
Mais voici que le train arrive en gare d’Arles. Sur le quai, M. Viguié, préfet des Bouches-du-Rhône, M. des Vallières, sous-préfet d’Arles, le président de la délégation spéciale [remplaçant la municipalité républicaine révoquée], M. Dulac, Mgr de la Villerabel, archevêque d’Aix, d’Arles et Embrun, reçoivent le Maréchal. Une compagnie du 21e Colonial rend les honneurs. Le Chef de l’État se rend dans le petit salon où lui sont présentées les diverses personnalités militaires et religieuses.
Puis il sort de la gare et, sur le terre-plein, il est accueilli par la sonnerie « aux champs », que ponctuent les cris de « Vive le Maréchal ! Vive la France ! » Le spectacle est magnifique. D’un côté, les gardians à cheval, dans leur costume pittoresque, la pique au côté ; de l’autre, les Arlésiennes à la coiffe si élégante, parées de leur robe aux couleurs vives et de leur châle chatoyant. Et puis les enfants des écoles, les scouts qui agitent leurs petits drapeaux et assurent un service d’ordre impeccable. Ils contiennent la foule qui, malgré l’heure matinale, est déjà compacte.
Le Maréchal s’arrête quelques instants devant les gardians et félicite une petite fille de huit ans à peine qui, avec maestria, retient son petit cheval, un peu énervé par le bruit. Quand le Maréchal passe devant les Arlésiennes, un chant monte vers le ciel : c’est le « Coupo santo » de Mistral, qu’entonnent avec ferveur ces belles filles de Provence, tandis que les galoubets et les tambourins de l’ "Escolo Mistralenco" les accompagnent. ["École mistralienne" ; le Félibrige est organisé en "escolo" locales. La "Coupo santo" est l'hymne du félibrige provençal]
Le Chef de l’État passe en revue la compagnie du 21e Colonial, et, précédé des gardians, il descend l’allée de la gare, au milieu d’une population enthousiaste qui ne cesse de crier : « Vive le Maréchal ! Vive la France ! »
Sur la place Lamartine, le spectacle est grandiose. Les deux tours forment au fond un magnifique décor ; elles sont noires de gens qui se sont juchés là Dieu sait comment. Le soleil s’est levé. Les drapeaux flottent. Aux fenêtres des immeubles, ce sont des grappes humaines qui crient leurs vivats. Une longue clameur accueille le Maréchal qui fait le tour de la place. Il s’arrête et adresse quelques paroles d’encouragement et d’espoir aux réfugiés. Il félicite les Félibres, et le voici avec les anciens combattants et les mutilés. Son paternel sourire aux lèvres, et avec les paroles qui montent de son cœur, le Maréchal s’entretient avec « ses bons compagnons d’armes », comme il dit. Il les touche profondément et, sur ces faces ravagées par l’émotion, rires et pleurs alternent. Mais avant que le Maréchal ne les quitte, ils entonnent la « Marseillaise ».
La compagnie du 21e Colonial défile ensuite devant lui et le cortège reprend le chemin de la gare.
Le Chef de l’État, toujours salué par les vivats, s’adresse familièrement, çà et là, à de braves femmes. A l’une d’elles, qui lui dit qu’elle a eu cinq enfants sous les drapeaux, il déclare : « Je vous félicite. Avec des mères de famille comme vous, je ne m’étonne pas qu’Arles soit si peuplée ». A des jeunes filles qui lui offrent des fleurs et lui adressent un compliment, le Maréchal dit : « Je vous remercie de vos bons vœux et je vous félicite d’avoir souligné que ma tâche vise sur tout au redressement de la France. Oui, c’est pour que vous et vos enfants puissiez vivre dans la sécurité que je consacre toutes mes forces au salut du pays. »
- Que Dieu vous garde, Monsieur le Maréchal, crie alors une brave vieille.
Avant de pénétrer en gare, le chef des Gardians remet au Maréchal la corde qui attache les chevaux en Camargue et lui dit : « Ce modeste présent, Monsieur le Maréchal, est le symbole de notre attachement à la France et à votre personne. »
« Merci, dit le Chef de l’État, dont l’émotion est visible. Je le garderai en souvenir de cette réception inoubliable. »
Le Maréchal prend ensuite congé des personnalités présentes, pendant que l’ "Escolo Mistralenco" entonne un air provençal.
Le train se remet en marche, et, à l’heure prévue – 9 heures trente – il arrive en gare Saint-Charles à Marseille. "

L'utilisation des symboles présumés identitaires de la provençalité ne sont certes pas l'apanage du pétainisme. On avait même vu des Gardians défiler aux Arènes lors du Congrès du P.C.F. en décembre 1937. Mais ici cet enthousiasme folklorique et félibréen est directement lié au ralliement inconditionnel de la très grande majorité des félibres et/ou des occitanistes, au nouveau régime, qui les gratifie par ses positions sur la langue et la culture régionale. D'autant que, dans la "Vendée provençale" toute proche, il n'avait pas fallu violenter quelques figures historiques du provençalisme (dont Maurras) pour qu'ils saluent la fin de la République. Les années suivants verront s'opérer clarifications, prises de distance ou, le plus souvent, adhésions maintenues.

 

Marseille

 

L’Action Française. Organe du Nationalisme intégral. Directeurs politiques : Léon Daudet et Charles Maurras. Mercredi 4 Décembre 1940. 
« …ET TOI, MARSEILLE… »

La marche triomphale du Maréchal en Provence, à Arles et dans Marseille coïncide avec les nombreux défilés par lesquels s’écoulent et sont répartis à travers la France libre, les milliers et milliers de fidèles Lorrains qui ont choisi d’être Français ; ce n’est point par hasard mais, certainement, par une harmonie volontaire que le Chef se porte ainsi vers nos paradis du midi pour y montrer le deuil et les blessures de la patrie, y prêcher entr’aide et secours, et affermir les liens de l’unité morale, comme il a resserré ceux de l’unité nationale.
Déjà, l’acte du 8 septembre, l’hommage rendu dans Maillane au génie bienfaisant de Mistral, établissait combien la plus ancienne et la plus juste des idées de la France préside à toutes les vues politiques du Maréchal. 
La France serait moins belle si elle correspondait à l’idéal jacobin de l’uniformité. Elle serait aussi moins riche. Elle serait moins généreuse. Les amitiés séculaires qui la soutiennent, supposent ces variétés de conditions, très complémentaires, ces nuances de goûts, ces différences d’activité et de travaux, qui, n’ayant rien de monotone, favorisent l’échange, et inspirent les sympathies les plus inattendues.
Comme Platon faisait naître l’amour de l’abondance et de la pauvreté, la charité divine sortira du concours des pays du soleil et de ces terres grises que l’exil et la mort ont encore voilées.
Il suffit d’embrasser du regard le site marseillais, soit au débouché du tunnel de la Nerthe (disons, du Myrte), [Maurras traduit le mot provençal, "Nerto". Maurras est provençal, félibre et provençalophonesoit, mieux encore, des superbes hauteurs de la montée de la Geneste [Gineste(disons : du Genêt) [là encore, Maurras traduit le mot provençalpour avouer que ces splendeurs réunissent aux fastes de la nature ceux des arts de l’humanité. Golfes, bassins, vaisseaux, forts, églises avec leurs clochers et leurs tours, et la haute chapelle de la Garde élevée comme la sentinelle unique de l’horizon, [consacrée en 1864, mais après 1871, emblématique expiatrice de la Commune révolutionnaire de Marseillesur la rumeur grondante des efforts du commerce et de l’industrie, effusion régulière d’un peuple immense, c’est le plus excitant des spectacles, celui qui ne permet point de désespérer du bonheur. Le vent, la mer et le soleil, y font entendre le même chant de vie élancée. Est-ce la joie ? Pas tout à fait. C’est le sentiment de la force, de ses buts naturels, des lois qui la fécondent et de leurs magnifiques effets.
Ainsi, la magnificence est-elle un caractère de Marseille. S’il est peu de villes plus riches, il en est peu qui soient plus traditionnellement aumonières. Le Marseillais donne largement : par bonté, mais aussi par une sorte d’aversion secrète pour la peine et pour la douleur, qu’il veut faire cesser comme une offense et un obstacle à l’expansion et au développement de son alacrité naturelle.
La peur de manquer ne le trouble guère. Il sait ce que c’est que la richesse, il la fait. Peu ou beaucoup, il a de quoi donner, et l’on peut calculer sans faute que les grands pauvres de la patrie ne tarderont pas à s’en apercevoir. La rapide souscription de plus de quatre millions de francs par deux journaux marseillais montre ce dont ce grand peuple heureux est capable. Patience ! avec le temps, cela se verra encore mieux.
En des jours moins troubles, Lamartine chantait déjà :

Et toi Marseille, assise aux portes de la France
Comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux… 

Il fallait que la Ville Reine, la Ville Impératrice, eût pour hôte le Maréchal. Le Chef de l’État français a vu que, là étant gardées les clés morales de l’Empire, devait surgir un acte de présence de sa personne et de sa parole, de sa gloire et de son autorité. A l’heure où d’anciens alliés affolés et des Français parjures essaient de rompre le faisceau, son arrivée et son séjour le resserrent, le scellent, et ce sera compris de loin.
Tout ce qui nous est dit de la décoration officielle, très sobre, et du somptueux pavois populaire correspond à ce qu’on attendait d’une ville dont la structure prête aux plus vibrantes formes de l’ornement. Et l’on ne prévoit point sans un frisson de joie très fière ce que sera, sur la Corniche, devant la Mer, l’hommage au monument des morts de l’armée d’Orient. L’arcade ouverte sur l’espace pourrait être un peu plus ample il est vrai. N’importe. Les libres eaux, le vaste ciel recueillis dans un cadre auguste, rediront au cœur de la France l’éternelle fidélité de ses enfants le plus lointain [sic].
Ce ne sera pas sans émotion que l’on verra le vainqueur de Verdun, le sauveur de l’Armistice, debout dans cet ensemble qui part de nos rivages pour atteindre et toucher au plus extrême Orient. Encore une fois, le souffle de l’unité passera par là.
Ne nous le dissimulons pas : il le faut plus que jamais.

Charles MAURRAS.

Nous sommes ici dans un registre apologétique bien différent de ce que l'on pouvait lire assez fréquemment dans la presse de droite sur Marseille populaire, métissée, sa légèreté coupable, ses turpitudes... C'est le registre, mis au service de l'Ordre nouveau, de la fierté bourgeoise, commerçante, coloniale et impériale, le registre des décideurs qui ne se salissent pas les mains et, en ces temps de répression, laissent agir les activistes de Sabiani et du P.P.F.

 

L’Action Française. Organe du Nationalisme intégral. Directeurs politiques : Léon Daudet et Charles Maurras. Jeudi 5 décembre 1940.

LE MARÉCHAL À LA FOIRE AUX SANTONS.

[organisée traditionnellement en décembre sur la Canebière, à Marseille. Plongée dans la ruralité, la tradition, et "le bon peuple", au cœur même de la grande ville. La "foire aux santons" en soi n'a rien d'une manifestation "réactionnaire" : elle pointe seulement l'importance de la tradition de la Crèche de Noël, à laquelle sacrifiaient bien des familles athées : la mienne par exemple.]

Mardi, à la fin de l’après-midi, après avoir visité les chantiers et le port, le Maréchal Pétain a voulu faire un accroc au programme officiel. Avec sa suite, il a voulu se rendre à la foire aux Santons – ces petites figurines si originales enluminées par les paysans et où s’exprime avec grâce le génie artistique des Provençaux [La "foire aux santons" n'a rien d'une manifestation "réactionnaire" : elle pointe seulement l'importance de la tradition de la Crèche de Noël, à laquelle sacrifiaient bien des familles athées : la mienne par exemple]. Le Maréchal a décidé de distraire une demi-heure sur le temps de son repos pour encourager par une visite impromptue cette manifestation si typiquement régionaliste. [on notera le glissement de "régionale" à "régionaliste"]
C’est mêlé aux groupes de promeneurs qui reviennent de la revue que le Maréchal passe, de baraque en baraque, conduit par le président des Santonniers, M. Véran.
Là, c’est une petite fille qui veut à toute force embrasser le Maréchal et qui, ne pouvant y parvenir, éclate en sanglots. Tant et si bien qu’il faut que le Maréchal se laisse embrasser.
Tous ces braves gens s’efforcent de donner au Maréchal le plus précieux qu’ils puissent lui offrir, le fruit de leur travail et de leur goût.
- Choisissez, dit celle-ci, choisissez celui qui vous plaira le mieux.
Et, comme le Chef de l’État voudrait refuser, elle choisit elle-même le plus beau, le « Bartomieu » [personnage sympathiquement ridicule de la Pastorale], longuement façonné au cours des veillées d’hiver. [en fait, "santonnier" est un métier, dont la proche ville d'Aubagne s'était fait une spécialité]
 - Prenez celui-ci, vous serez gentil. Vous n’allez pas me le refuser !
Et le santon passe dans la main du Maréchal.
Un autre offre un groupe assez important :
- Il est beau, dit le Maréchal, ce sont deux bons vieux de chez nous. Lui, songe, appuyé sur sa canne. Il a l’air de se demander s’il a bien rempli sa vie ; elle si elle l’a bien aidé.
Et, se tournant vers ceux qui l’entourent :
Voyez-vous, conclut le Maréchal, il faut toujours respecter la vieillesse.
Plus loin encore, il s’enquiert :
Qui donc peint les santons ?
- C’est nous, monsieur le Maréchal. Nous faisons cela le dimanche ou le soir, au lieu d’aller au cinéma.
Ah bah ! répartit le Maréchal avec mesure. Faire de la peinture, cela n’empêche tout de même pas d’aller au cinéma de temps en temps !
Et son interlocuteur d’en convenir :
- Que voulez-vous, nous sommes à Marseille… Il faut bien que nous exagérions un peu. [Ah, l'ethnotype...]
Ainsi, devisant familièrement, tout protocole oublié avec ceux et celles qui l’entourent, le Maréchal est arrivé au bout de la foire. Il remercie M. Véran, et sous de nouvelles ovations, reprend, en voiture, le chemin de la Préfecture.

 

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L’Action Française. Organe du Nationalisme intégral. Directeurs politiques : Léon Daudet et Charles Maurras. Jeudi 5 Décembre 1940.

L'APOTHÉOSE DE MISTRAL ET DE PÉTAIN

Les fêtes délirantes de Marseille et d’Arles, venant après celles de Lyon et de Toulouse, accentuent le caractère mistralien de cette résurrection de la France traditionnelle dans la personne du Maréchal Pétain. L’effroyable confusion politique qui s’était abattue récemment sur la France et qui fut la cause profonde de la guerre et de la défaite, les vaines convulsions des fantoches politiques entre les mains desquels nous nous étions laissés tomber accentuent le caractère de brusque retour à la vérité naturelle, qui est aussi la vérité poétique, de ce retour au sentiment provincial qu’apporte avec lui le nom intact et pur du vainqueur de Verdun. C’est, comme on dit, le renouveau dans ce qui aurait pu être la pire détresse et l’on saisit ainsi pleinement le véritable sens du lyrisme du génie de Maillane, remplaçant, dans un tour de rein inouï, le faux lyrisme du romantisme, tel que nous le signifie le retentissement révolutionnaire de Hugo. Retentissement tout verbal, père, si l’on y regarde bien, de toute la rhétorique désordonnée d’une époque que tentait en vain de ramener au calme, à la sérénité champêtre et agricole un vrai grand homme, né modestement au village, dans une ferme soustraite au fracas de la grande ville et qui a vécu ses jours magnifiques à l’abri de la fausse renommée, de ses vaines clameurs, de ses poncifs de place publique.
Maurras vous a dit hier ce que signifiait la ville de Marseille et le don d’elle-même qu’elle fait chaque jour à la Patrie par ses femmes, fleurs aux longues tiges droites, ses monuments, ses souvenirs mêlés, mais où domine la ceinture bleue, étincelante « qui relie entre eux les peuples bruns ». Elle en a fait don hier au Maréchal dans une projection de toutes ses joies qui effaçaient un malheur à peine sec et dont coulaient encore les larmes sanglantes. Au-delà des acclamations et des vivats, il y a en elle, comme dans toute la Provence, un son grave et qui rappelle des fastes attardés.

Voyez Toulon, voyez Marseille,
Voyez la Seyne et la Ciotat

[citation de Mistral traduite du provençal]

« Marseille, porte de l’Orient… Marseille colonie grecque », a dit de son pinceau chargé d’histoire Puvis de Chavannes. Car entre tant de Marseille, distinguées chacune par un haut fait (« toujours par ses grands faits, a resplendi Marseille »), un beau visage, un chant d’amour, un coquillage piquant et doré, il en est une que les hommes de mon âge ne sauraient oublier, celle qui veille, resplendissante, à la garde du littoral sacré et qui nous rend la force avec l’espérance.

Léon DAUDET

 

L’Action Française. Organe du Nationalisme intégral. Directeurs politiques : Léon Daudet et Charles Maurras. Jeudi 5 Décembre 1940.

LE CŒUR ET LA RAISON

On disait : « Marseille voudra faire mieux encore que Lyon ». Tous les récits concordent. Déjà Lyon avait surpassé Toulouse. A chaque voyage du Maréchal, l’enthousiaste s’accroît.
Un ancien ministre, dépité de ne plus l’être, écrivait en septembre qu’on ne fait pas une révolution à coups de décrets, qu’un gouvernement n’est pas durable s’il n’a pas pour lui l’adhésion ardente et chaleureuse d’un peuple entier. Cette remarque laissait percer quelque mauvaise humeur. L’ancien ministre s’aperçoit-il aujourd’hui qu’il s’était trompé ? Il avait pris pour de l’indifférence une sorte de recueillement qui hésitait à s’exprimer par des acclamations. La France avait tant souffert qu’elle demeurait muette. Elle ne regrettait pas le régime déchu ; elle se donnait au nouveau, avec la plénitude de sa raison. S’il semblait qu’elle fit taire son cœur, c’est que, dans une situation aussi grave, la réflexion l’emportait sur le sentiment.
Et puis la raison a entraîné le cœur. C’est beaucoup mieux ainsi. On a connu des époques d’ « emballement », celle entre autres que Barrès a retracée dans l’Appel au soldat. Boulanger ! Boulanger ! Des millions d’hommes élevaient au pavois la général blond. Que valait-il ?  Quelles étaient ses pensées secrètes, ses intentions profondes ? Ils ne s’en souciaient pas. Boulanger ! Boulanger ! Un nom, un visage sympathique, et cela suffisait à susciter une belle fièvre. Mais éphémère. Mais qui devait s’évanouir aussi vite qu’elle était venue.
Si la collaboration des cœurs est nécessaire, il n’est pas moins nécessaire qu’elle soit précédée par une opération de la raison. Cet enthousiasme, cet amour qu’éveille partout le Maréchal Pétain ne sont pas des mouvements superficiels. Les Français mûris par l’épreuve ne vont pas inconsidérément vers lui. Un polémiste avait inventé autrefois la théorie du « n’importequisme » : n’importe qui pour nous débarrasser de la République des parlementaires ! Théorie séduisante au premier abord et qui enchantait les cervelles légères ; théorie dangereuse, parce qu’elle était à base de négation. Unir les Français contre quelqu’un ou quelque chose, en apparence quoi de plus simple ?
Jeter bas un régime détesté en incarnant l’horreur qu’il inspire dans n’importe qui, c’est marcher à l’aventure, c’est sacrifier le dessein de construire à un appétit, fût-il légitime, de destruction. La France aime précisément le Maréchal Pétain, parce qu’elle voit en lui un bâtisseur, parce qu’il représente, non le négatif, mais le positif.
Une destruction préalable s’imposait, et la Troisième République est tombée sans fracas, presque sans phrases. Mais le plus difficile n’était pas fait. La besogne ardue commençait au lendemain du 10 juillet. [pleins pouvoirs à Pétain] Il fallait construire. La France a donné une grande preuve de sagesse en attendant que la maison neuve ait pris forme. Premièrement, l’acte de raison qui faisait confiance au plus digne ; secondement, les cris du cœur qui lui témoignent leur admiration, leur gratitude, leur affection.
Toulouse, Lyon, Marseille… Par leurs voix, toute la France s’est épanchée. Leurs ovations, plus magnifiques d’une ville à l’autre, ont traduit une adhésion réfléchie, bien plus forte que les ivresses sans consistance de 1888-1889 [crise boulangiste ] ou de 1851-1852. [Louis-Napoléon, après son coup d'État demeure formellement Président de la République, jusqu'à la fin 1852 où il se fait "élire" empereur]
Le Maréchal Pétain règne à la fois sur les intelligences et sur les cœurs, et les cœurs lui sont d’autant plus rivés qu’ils sont commandés par la raison. Entre la France et lui, on ne pouvait imaginer de lien plus parfait. 

R.HAVARD de la MONTAGNE. [journaliste de l'Action Française]

Voilà donc terminé ce rapide regard, par Action Française interposée, sur le voyage de Pétain en Provence, qui précède de peu le limogeage de l'impopulaire Laval, dans le désir de mieux reprendre en main l'opinion.

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Toulon, place de la Liberté

Au lendemain de Marseille, le Chef de l'État était à Toulon. Même scénario, mêmes vivats montés de milliers de poitrines, et pas seulement de la brigade des acclamations... Citer le journal serait redondant... Ma famille n'était certes pas parmi cette foule. J'essaie d'imaginer ce que mes parents pouvaient penser, en ces mois qui préparaient l'entrée en résistance de mon père, jusqu'alors socialiste, bientôt contacté par des militants communistes, et devenant un des leurs... J'essaie d'imaginer ce que pouvait être la solitude et la déréliction de ceux qui n'approuvaient pas, en ce décembre 40, ce qui semblait enthousiasmer le "bon peuple" ; je me demande comment ils voyaient l'avenir...
Tout cet épisode du voyage nous éclaire évidemment sur ce qui constitua, et constitue encore, l'idéologie de cette droite proclamée alors nationale, qui prenait enfin sa revanche sur la République abhorrée.
Il nous éclaire aussi sur la notion récurrente de "Sauveur" régalien, dont le dernier des sept articles précise clairement la nature. Un peuple, un Guide...
Au plan général, l'épisode peut bien sûr nous faire réfléchir sur les phénomènes d'attentisme, de suivisme, de grégarisme, de conformisme, bref, à tant de thèmes qui nous touchent à vif aujourd'hui...