Capture d’écran 2017-05-03 à 15

Je donne ici les recensions de deux quotidiens fort répandus, et l’on mesurera la différence d’appréhension des deux journalistes d'avec l’approche de Jean-Richard Bloch. [http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/05/02/35239144.html]
La profonde critique sociale qui imprègne ce marivaudage tragique et désabusé est ici quasi complètement ignorée, et peut-être même non ressentie. Le film est vu au premier degré, positivement dans la première recension, et de façon plus mitigée, c’est le moins que l’on puisse dire, dans la seconde.

 

Capture d’écran 2017-05-02 à 18

 

Voici donc d’abord l’article de L’Œuvre, quotidien populaire de tendance plutôt radicale, 11 juillet 1939.

« La Règle du Jeu au Colisée.

Un chef d’œuvre authentiquement français.
Ouf ! On respire : M. Jean Renoir a renversé la vapeur, il a exorcisé le cinéma. Il ne fallait pas moins que son autorité pour mettre fin à la série des histoires de films d’assassins, de marlous et de déserteurs.
La Règle du Jeu fait penser à Beaumarchais et à Marivaux. Après la Grande illusion, c’est encore Jean Renoir qui nous donne, sur un autre ton, le second chef-d’œuvre du cinéma français.
Le marquis aime sa femme, mais il la trompe. C’est l’usage. La marquise n’aime pas son mari, mais elle lui est encore fidèle. Pourtant, elle rêve d’amour. Aimera-t-elle l’illustre aviateur qui la courtise désespérément ou le vieil ami un peu ours, familier et attendrissant ?
Le garde-chasse est marié avec la soubrette. Celle-ci a des faiblesses pour le braconnier, devenu valet de pied.
Les deux drames parallèles éclatent au cours d’une brillante soirée, qui suit une grande chasse. (Cette scène nous vaut, dans de magnifiques paysages solognots, des tableaux d’une surprenante virtuosité). Le garde-chasse poursuit dans les salons, à coup de carabine [non, pistolet], l’ex-braconnier, tandis que le marquis se collette avec l’aviateur.
La marquise est décidée à parler [partir ?] cette nuit. Mais elle ne sait pas avec qui. Ce qui est certain, c’est que quelque chose doit arriver. L’aviateur la rejoint dans la serre. Elle porte le capuchon de la soubrette. Le garde-chasse jaloux tue l’aviateur.
Comme nous sommes dans le monde, ce « regrettable accident » sera un drame de braconnage. La vie sociale continue…
Comment expliquer avec quelle subtilité, Jean Renoir a traité ce thème ? Chaque personnage est magistralement typé. Le dialogue est d’une étonnante pureté. Les répliques, dépouillées d’effets voulus, cinglent. La soirée mouvementée est une brillante réussite de cocasserie tragique. Du René Clair supérieur.
C’est aussi bien joué qu’heureusement conçu. Dalio est si intelligent et si sensible ! Il est magistral. Carette, un braconnier promu en domestique, l’égale en vérité. Jean Renoir est un acteur savoureux. Paulette Dubost, Roland Toutain, Gaston Modot, Eddy Debray, Mlle Parély, sont tous excellents.
Que ce film n’ait pas obtenu le grand prix du cinéma français, c’est incompréhensible ! Qu’importe, d’ailleurs ? La Règle du Jeu prend sa place à côté de la Grande Illusion dans l’histoire du film français.

Jacques CHABANNES »

[on sait quel homme de radio et de télévision deviendra le journaliste et écrivain Jacques Chabannes]

Voici maintenant la présentation du grand quotidien populaire Excelsior :

 

Capture d’écran 2017-05-03 à 15

 

« Les films nouveaux. La Règle du jeu.

Ce film de M. Jean Renoir comporte des passages magnifiques, mais il hésite entre plusieurs genres au point non seulement d’en paraître confus mais de gêner dans sa seconde moitié des interprètes excellents jusque là et qui donnent l’impression de perdre une partie de leurs moyens.
Le scénario est assez compliqué, menant parallèlement plusieurs conflits ; Le premier oppose la marquis de La Chesnaye, riche collectionneur, sa femme Christine, une Autrichienne du Tyrol, et un aviateur célèbre : André Jurieux. Christine n’est pas heureuse, car la vie mondaine n’est pas faite pour elle. Sa femme de chambre Lisette et le bohème Octave, un ami d’enfance, n’ignorent rien de ses malheurs.
A sa descente d’avion, Jurieux, qui vient de traverser l’Atlantique et qui pensait trouver Christine, déclare devant le micro, avec un manque de tact évident, qu’il a tenté son exploit pour une femme, qu’elle n’est pas là et qu’elle manque de loyauté. Scandale. Pour arranger les choses, La Chesnaye invite Jurieux à une grande chasse dans son château de Sologne. Christine pardonne à Jurieux.
Dans le même temps, le garde chasse Schumacher, mari de Lisette, épie le braconnier Marceau que le marquis a pris à son service et qui courtise manifestement la servante.
Il finira par tirer des coups de revolver sur Marceau durant une fête costumée et les invités prennent cette scène pour une attraction. L’attitude d’une ancienne amie du marquis décide Christine à fuir avec Jurieux. A la suite d’une série de méprises, Schumacher tire sur l’aviateur et le tue. Christine restera au château près de son mari.
J’ai tenté de simplifier cette histoire touffue où les effets sont souvent terriblement appuyés, où le grotesque et le drame se mélangent de façon déconcertante. Les cènes de la fête improvisée et costumée visent à la satire. Elles passent à côté du but et trébuchent dans une certaine vulgarité. Celles de la chasse sont très belles. A côté de remarquables morceaux de pur cinéma, où se retrouvent toutes les qualités de M. Jean Renoir, il y a des passages relevant plutôt du théâtre et qui étonnent.
Mme Nora Gregor joue avec beaucoup de charme l’Autrichienne déracinée et Mme Mila Parély est, avec sincérité, l’ancienne amie qui ne recule pas devant le scandale. MM. Dalio, Roland Toutain, Gaston Modot, Carette flottent un peu sur la fin, ayant perdu pied dans la mêlée. M. Jean Renoir, qui personnifie lui-même le bohème Octave après avoir composé le scénario de son film, reste, surtout après cette tentative, un très bon metteur en scène.

André REUZE. »

[Le journaliste et auteur polygraphe André Reuzé, alias Reuze].