Ce n’est pas aux lecteurs de mon blog linguistique que j’apprendrai comment, à la fin des années 1860 et au début des années 1870, une floraison de chanteurs-diseurs bilingues (provençal – français) firent florès sur les scènes marseillaises, en portant souvent une critique politique et sociale qui recevait un grand écho populaire.
Mais nous sommes sur mon blog généraliste, dont la grande majorité des lecteurs ignore tout du provençal et de ses pratiquants d’antan…
Mais peut-être ces lecteurs comprendront-ils pourquoi, par les temps qui courent, où sont lancinantes les interrogations sur l’avenir, je ressors de mes archives-papier cette chanson provençale, datant probablement de 1873, adressée "aux républicains".

 

Capture d’écran 2016-08-02 à 15

 

J’en donne ici quelques extraits, mais vous pouvez consulter l’intégralité du texte sur Gallica. (Désolé pour les tenants de la graphie mistralienne et de la graphie occitane, je respecte sa graphie originale.) Jean des Goudes – quartier de Marseille - est censé être un pauvre éclaireur des vieilles rues qui s’adresse aux pauvres gens qu’il éclaire – au sens immédiat comme au sens métaphorique :
La chanson commence ainsi :

 

intro

 

« Je ne fais pas de mal en disant au pauvres gens / un jour viendra où ils te feront ton droit. / Tous les « Gras » qui font la sourde oreille / ne peuvent ni te tuer ni tuer le progrès… »
Nous sommes aux lendemains des Communes insurrectionnelles écrasées dans le sang, celle de Paris mais aussi celle de Marseille. L’ordre moral et la censure sévissent, et les prisons sont pleines. Aussi l’auteur continue-t-il ainsi son second couplet :

 

fusil

 

« Je ne fais pas de mal en te criant : Patience, / Non, plus de sang, brise ton fusil ; »

Il met désormais ses espoirs dans le travail, l’éducation et le progrès pour améliorer le sort des malheureux.

Je donne in extenso le quatrième et dernier couplet :

 

couplet

 

« Je ne la verrai pas, la sainte, la grande aube, / Je mourrai avant… Mais au moins j’aurai jeté / un peu de fleurs pour lui bâtir sa robe, / un peu de bien sur la pauvreté… / Espérez, mes bons frères, / Songez à nos pères, / Ils ont tressailli dans leurs trous sans croix [les sépultures des insurgés d’antan, et d’hier]. / Viendra le jour où les malheureux / récolteront : nos enfants grandissent, / Comme au printemps les arbres reverdissent. / En attendant, oh graine d’hôpital, / Le pauvre Jean vous tend son fanal ! » [Jean, rappelons-le, est un pauvre éclaireur des vieilles rues]

On ne saurait mieux marquer la rupture avec la tradition insurrectionnelle, et la foi dans une évolution pacifique, (mais au terme bien lointain), vers une société plus juste. C’est poser, à l’aube de la Troisième République, le débat qui partagera la gauche radicale, puis bientôt l’extrême gauche socialiste naissante. Réforme progressive ou Révolution ? Jean dei Goudé choisit son camp, mais n’en conserve pas moins l’idéal de la République démocratique et sociale.

Bientôt 150 ans après, on peut penser que les interrogations de ce texte sont toujours d’actualité…