Cet extrait de « Melancholia » (Victor Hugo, Les Contemplations 1856, livre III), est daté de 1838, au temps où, dans sa prime jeunesse industrielle, le capitalisme le plus sauvage exploitait de façon inhumaine la main-d’œuvre des enfants, jusqu’à les attacher (au sens littéral) à la machine et les fouetter pour maintenir le rendement…
Il s’inscrit dans un mouvement d’opinion affirmé depuis 1835 par une rafale de pétitions, et il anticipe le fameux rapport que le médecin philanthrope Louis-René Villermé publia en 1840 après sa terrible enquête dans l’industrie textile française : Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.

Le morceau est si connu, ne serait-ce que par sa présence régulière dans les programmes scolaires et les examens, qu’il semble ne plus nous concerner, sinon par l’émotion qui en émane, tant il nous renvoie à un « hors-temps » dont le présent de nos enfants est préservé.
Je n’ai jamais pu faire connaître ce poème à des adolescents sans essayer de leur faire comprendre que, si la vie est à certains égards bien douce, ici en tout cas (car le monde est vaste, et si souvent cruel pour les enfants), c’est que génération après génération, des lutteurs courageux ont affronté la résignation (« il en va ainsi, on ne peut rien y faire ») pour faire reculer l’exploitation capitaliste dans ce qu’elle avait de plus directement inhumain. Rien n’a été donné, rien n’a été acquis sans luttes. Et la leçon vaut sans doute encore aujourd’hui, ne serait-ce que pour préserver ces acquis…

 Melancholia (extrait)

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules ?
Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
O servitude infâme imposée à l'enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu'a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
Et qui ferait - c'est là son fruit le plus certain ! -
D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l'homme !
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème !
O Dieu ! qu'il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux !