Après le déluge médiatique admiratif lors de l’intronisation présidentielle, puis l’interminable attente du gouvernement qui a mis à rude épreuve nos commentateurs, voici fleurir chez certains d’entre eux l’expression « Union nationale ». Les plus avisés corrigent en précisant que la France n’a connu que deux gouvernements d’Union nationale, l’un au déclenchement de la guerre de 1914, et l’autre au lendemain de la Libération.
Le « Bloc national » qui l’emporta aux élections de 1919 n’était en fait qu’une coalition des droites et du centre. Par la suite, et jusqu’en 1940, la France n’a connu que des gouvernements de coalition entre différents partis, les radicaux oscillant de la droite (avant 1936) à la gauche (Front populaire avec les socialistes).
À l’issue de la guerre, de 1944 à 1946, la France connaît un gouvernement d’Union nationale (socialistes, radicaux, communistes, centre droit chrétien du MRP, droite républicaine non compromise dans le pétainisme) sous l’autorité du Général de Gaulle.
La Quatrième République a connu de longues années de gouvernements de coalition : Tripartisme de 1946 à 1947 (socialistes, communistes, centre droit chrétien du MRP), Troisième Force entre 1947 et 1951 (socialistes, radicaux, centre droit chrétien du MRP) tenant à distance les opposants communistes et gaullistes, Front républicain de 1956 à 1958 (socialistes, radicaux, centre droit, une partie des gaullistes) tenant à distance les opposants communistes et poujadistes.
Après le coup de force de 1958 et l’avènement de la Cinquième République, De Gaulle, pourtant pourfendeur du régime des partis, gouverna initialement avec un gouvernement de coalition Gaullistes - Troisième force (socialistes, radicaux, MRP centristes de droite).
De même Mitterrand commencera son premier septennat avec un gouvernement de coalition (socialistes, communistes, radicaux).
Bref, l’histoire de la France contemporaine n’est pas avare de coalitions gouvernementales à géométrie plus que variable. Mais il s’est toujours agi de coalitions de partis clairement identifiés.
L’originalité de la situation actuelle tient au fait que le gouvernement n’est pas un gouvernement de coalition de partis, mais un amalgame, venant d’horizons divers, de ralliements individuels à la personne d’un leader et à sa toute jeune formation.
Dans le registre du racolage d’adversaires politiques, on peut certes évoquer des précédents, ainsi les gouvernements Mitterrand entre 1988 et 1993 avec le très droitier Jean-Pierre  Soisson comme « ministre d’ouverture », ou les prises de guerre de Nicolas Sarkozy avec des transfuges socialistes et Bernard Kouchner. Mais Mitterrand et Sarkozy disposaient de l’assise politique d’un grand parti, enraciné dans la longue histoire nationale. Rien de tel aujourd’hui, où un Président mis en scène puis propulsé par des forces économiques tenant à sauver leurs privilèges,  entend faire exploser les partis dits de gouvernement. Le but, clairement formulé, est de faire advenir un mouvement majoritaire laissant à droite et à gauche des oppositions minorées. Jadis une coalition pouvait exploser sur le désaccord politique des partis sur des points fondamentaux : par exemple la laïcité et l’école privée pour les socialistes et les MRP. Aujourd’hui, le ciment de l’attelage est à l’évidence un « libéralisme » à la sauce bruxelloise, qui doit rallier tous les citoyens de bon sens, car, selon la formule célèbre, « il n’y a pas d’alternative ». Ce qui exclurait le risque d’explosion. Ainsi se concrétise la fameuse formule de Mme Le Pen, UMPS. Mais chacun convient que le pari est plus qu’hasardeux, et que l’harmonie gouvernementale actuelle risque rapidement de rudes épreuves.

À noter que la structure politique verticale, (du chef-manager aux petites mains de terrain, exécutantes), n’est pas l’apanage de « En Marche ». Le Front National, (jusqu’à présent à tout le moins), et la France insoumise connaissent le même rapport vertical à un chef charismatique. Et si, la nature politique ayant horreur du vide, la formation de Mr Macron a pu immédiatement faire son plein de candidatures, le FN et La France insoumise ont de même pu couvrir la totalité des circonscriptions par des bonnes volontés nées du terrain. Ainsi, aux deux flancs de La République en marche se sont cristallisées deux formations procédant de la même démarche organisationnelle. Redoutable perspective pour la démocratie.
Dans le registre du parti classique ne restent en lice que les maigres troupes du PS et du PC, ainsi que ce qui résiste chez LR… Mais peut-être faut-il voir là des raisons d’espérer échapper à ce face à face délétère des Chefs et de LEUR peuple.