berlinguer

Berlinguer
dessin communiqué par l'ami Louis Vaïsse.

Dans le contexte actuel de la soi-disant recomposition à gauche, il n'est peut-être pas inintéressant de regarder du côté de l'Italie, où le Parti démocrate, né de la fusion des ex-communistes et des ex-démocrates chrétiens, gauche et droite "modérée" donc, plonge dans la plus lamentable social-libéralisme. Je reprends donc ici un article que j'avais publé sur mon blog précédent, en mars 2013.

Le spectre de Berlinguer hante la Gauche italienne, et bien au-delà. Je ne parle pas de l'icone consensuelle affichée par les dirigeants du Centre Gauche afin de couvrir les reniements de leurs idéaux des années de lutte. Mais ce qu'évoque le dessin ci-dessus, et le propos du fossoyeur, ("Monsieur Berlinguer, s'il vous plaît, arrêtez de vous retourner dans la tombe, car vous me répandez de la terre partout !"), c'est le vrai Berlinguer, qui dans ses dernières années [il est mort en 1984] s'interrogeait avec angoisse sur les avenirs possibles de son parti et de son pays. Et en effet, en réalisant ce que sont devenus son parti et son pays, Berlinguer a de quoi se retourner dans sa tombe, et d'en sortir pour intervenir.

Aux pressantes injonctions du puissant groupe de presse du Centre gauche "comme il faut" (la Repubblica, l'Espresso), qui le sommaient de transformer son parti en un "vrai" et "sérieux" parti socialiste, dont la perspective ne serait plus de vouloir construire... le socialisme, Berlinguer répondait que le parti communiste ne devait pas devenir un parti "comme les autres", et encore moins un parti socialiste. Réponse qui valait, et qui vaut encore, pour les autres partis communistes d'Europe occidentale, (et en particulier pour le parti français), enterrés médiatiquement.

Tout en portant un regard extrêmement critique sur la construction du "socialisme réel" en URSS et dans les pays de l'Est, Berlinguer ne reniait rien, ni des engagements passés du PCI, ni d'un léninisme dont il se sentait le continuateur, à condition de ne pas l'ossifier. À ceux qui l'accusaient alors de persister dans une voie qui bafouait la démocratie, Berlinguer répondait qu'au contraire c'était justement pour sauver la démocratie qu'il fallait dépasser le capitalisme. Mais l'alternative démocratique qu'il proposait, - ouverte au dialogue avec les pacifistes, les féministes, les écologistes, en prise avec les revendications ouvrières (que le gouvernement socialiste niait déjà au nom de la bonne gouvernance), mais aussi résolument du côté des exclus, des sans travail, des immigrés -, avait de plus en plus de mal à passer dans son parti : un parti communiste électoralement puissant (près d'un électeur sur trois), mais coupé de ses fondamentaux, enlisé dans la politique du compromis par l'accès à d'innombrables pouvoirs locaux et gestionnaires, un parti dont en même temps les rigidités d'analyse avaient empêché de vraiment comprendre, et encore moins de prendre en compte les nouvelles aspirations de la jeunesse ; un parti par ailleurs envahi par de jeunes cadres carriéristes qui ne se souciaient guère d'un possible avenir vraiment socialiste. Et d'ailleurs, que signifiait concrètement, dans la perspective ouverte par Berlinguer, avancer vers une société socialiste ? Quel programme à établir ? Quelles réformes à entreprendre dans l'immédiat et dans le futur ? 
Ce qu'ébauchait ambitieusement Berlinguer (la possibilité d'un projet communiste concret en phase avec les nouvelles réalités de son pays et de l'Europe) se résoudra après sa mort, on le sait, par la transformation du PCI en un parti "comme les autres", dans une Italie bouleversée tant par la nouvelle stratégie industrielle (la fameuse "usine diffuse" signant la fin des forteresses ouvrières et de la conscience de classe) que par la montée irréversible de l'individualisme consumériste et hédoniste que dénonçait Pasolini.
Et ce nouveau parti, bientôt adhérent de l'Internationale socialiste, se muera vite et sans états d'âme en un parti "centre gauche", un parti démocrate à l'américaine, le PD.
Son accession au gouvernement, si désirée par tant de jeunes loups carriéristes, fut un fiasco dont profita l'insubmersible Berlusconi.
Aujourd'hui, après l'échec de Bersani, ce PD semble vouloir sortir de son impuissance en portant aux affaires du pays le très médiatisé et "post-moderne" maire de Florence, c'est-à-dire s'enfoncer encore plus dans l'ornière du réformisme et de l'européanisme les plus plats. Oui, il y a de quoi faire se retourner Berlinguer dans sa tombe ! En sortira-t-il ?