Au lendemain du coup d’État jupitérien et des désespérantes élections qui l’entérinent, la blogosphère de « la gauche de la gauche » n’en regorge pas moins d'appels à une levée du peuple contre la Crise, la Caste et ses privilèges.
Mais les privilèges ont la vie dure, et il faudra plus qu’un bulletin de vote pour les mettre à bas.
Souvenons-nous de 1789. Sans l'irrésistible levée en masse du peuple paysan et artisan, transgressant la nouvelle légalité bourgeoise, les privilèges n'auraient pas été abolis dans la nuit du 4 août 1789.
En 1789, cette mise à mort des privilèges signa la fin du système féodal.
Pour autant, de 1789 à 1791, un nouveau système était porté sur ses fonds baptismaux par cette même Révolution.
Faut-il rappeler en effet que la France de l'abolition des privilèges, la France de la proclamation des Droits de l'Homme, la France de ces acquis fondamentaux, fut aussi la France négatrice de toute entrave à la « liberté du commerce et du travail », la France interdisant corporations et « coalitions », la France ouvrant le champ à la libre initiative des capitaux, dans  l'impitoyable déploiement du capitalisme naissant. La libre initiative des moutons et des loups.
On conçoit que cette France-là corresponde plus aux aspirations de nos Belles Âmes « démocrates » libérales que la France « montagnarde » de 1793, qui ajouta, oh combien temporairement, à l'officielle devise « Liberté, Égalité » le mot de « Fraternité ». En mettant à bas l’officielle distinction entre « citoyens actifs » et « citoyens passifs », en obtenant l'égalité politique des citoyens, les Sans Culottes de 1793 prolongeaient cette égalité d’une exigence de démocratie sociale, sans craindre de mettre en cause la sacro sainte propriété... Mais on sait que leur idéal de petits producteurs indépendants était à terme condamné par l’évolution du capitalisme, qui généralisa le salariat. Le mode de production capitaliste devait triompher, et il a gagné aujourd’hui toute la planète, y compris les nations qui se réclamaient hier encore de l’expérience socialiste. Et c’est dans ces nations qu’il revêt aujourd’hui son aspect le plus férocement exploiteur.
Devant cette victoire, qui peut apparaître définitive, du mode de production capitaliste, il semble tout-à-fait  légitime de demander à ceux qui veulent « changer la vie », mettre « l’avenir en commun » (la France insoumise) ou « la France en commun » (Parti communiste) : où en est notre levée en masse ? Quel est le levier de cette nouvelle Révolution ? À qui s’attaque-t-elle vraiment ?
Aujourd’hui, pour ces deux principales formations de « la gauche de la gauche », le généreux appel à une abolition des privilèges et à la sortie de la crise vise plus les "excès" du capitalisme financier que le système capitaliste lui-même...

Programme de la France insoumise :

FI

Programme du Parti communiste :

PC

Je sais bien que nous sommes en période électorale, et qu’il est naturel de proposer aux citoyens des mesures immédiatement applicables, ouvrant des perspectives concrètes de mieux-vivre. Dans ces conditions, l’attaque frontale contre le système capitaliste menée par LO et le NPA peut facilement être rangée par d’aucuns du côté des proclamations de sectes ringardes. Nous ne sommes plus, nous dit-on, au temps lointains où la CGT, la CGTU, les socialistes SFIO (section française de l’Internationale ouvrière) et les communistes SFIC (section française de l’Internationale communiste) mettaient en tête de leurs statuts l’abolition du capitalisme et la substitution de la propriété collective à la propriété privée des principaux moyens de production. Désormais, et plus que jamais, il ne serait plus question de supprimer un capitalisme triomphant, mais de l’amender, de l’humaniser, voire de le dépasser… Les mots se laissent dire.
C’est dans ce contexte qu’un programme entièrement et seulement axé sur la lutte contre la finance serait dangereux à double titre. D’une part, il ne jouerait pas le rôle d’éducateur politique sur l’économie qui devrait transcender la campagne électorale, d’autre part il aboutirait à un non sens inefficace. En 2012, le candidat François Hollande déclarait déjà qu’il n’avait pas d’autre ennemi que la Finance. La relève est là : on met à bas la méchante Finance, et adviendra un système sain, permettant le triomphe de la formule généreuse mais creuse : « l’Humain d’abord ».
Certes, à l’évidence, des mesures d’assainissement financier s’imposent au plan national comme au plan européen, les deux étant étroitement liés.
Mais on ne peut considérer raisonnablement qu’il y a d’un côté la mauvaise finance, et de l’autre un capitalisme sain dont il conviendrait de le débarrasser. Tout observateur un peu sérieux conviendra qu’aujourd’hui l’expansion mortifère du capitalisme financier n’est que l’expression d’une tendance inhérente au capitalisme, qui est de rechercher le meilleur taux de profit, surtout dans cette phase de baisse tendancielle du dit profit. Il faudra bien un jour dire la vérité aux citoyens, ne pas les leurrer sur la vertu des réformes qui ne s’attaquent pas à la racine du mal (l’exemple grec en témoigne tragiquement). Et remettre en avant, dans le contexte radicalement nouveau d’un capitalisme mondialisé et « informatisé », l’objectif, peut-être lointain mais indispensable si l’on ne veut pas voir la planète plonger dans le chaos, de la fin du mode de production capitaliste.