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Tribun romain défenseur et porte-voix (« provoco ») de la Plèbe

À l’heure où j’écris ces lignes, le scrutin n’est pas clos, et je ne sais donc pas si J.-L.Mélenchon réussira son pari marseillais. J’ai voté Mélenchon à la présidentielle, et je voterais pour lui si j’étais électeur dans sa circonscription marseillaise. Ce qui ne fait pas de moi, loin de là, un adepte inconditionnel. Je n’ai pas apprécié par exemple la façon hautaine et sans reconnaissance dont il a traité les communistes, dans une circonscription qui fut pour eux jadis terre d’enracinement, et où ils ne présentaient pas de candidat afin de ne pas le gêner.
Quelques péripéties de cette élection marseillaise m’ont conforté dans mes interrogations, tant sur la vision que J.L.Mélenchon a du peuple et de son rapport au peuple, que sur la vision qu’il a de Marseille.
Non que je me range dans le camp de ceux qui ont reproché à Mélenchon d’être un parachuté. Marseille a toujours reçu des « parachutés » de marque, le dernier en date étant Bernard Tapie. Et j’ai le plus grand respect pour deux « parachutés » communistes, François Billoux, qui mena courageusement, avant la guerre, la lutte contre les sabianistes, et Guy Hermier, élu des quartiers populaires, dont la lucide réflexion a trop tôt manqué à son parti. Donc, je ne vois pas en quoi la « descente » de J.-L.Mélenchon sur Marseille serait condamnable. Et ce ne sont pas les rodomontades localistes de son adversaire socialiste, proclamé « vrai Marseillais », qui  auraient pu me faire changer d’avis.
L’arrivée de Mélenchon à Marseille était un acte politique : faire élire le leader de la France insoumise en tant que représentant de la Nation. Le candidat l’avait clairement signifié en arrivant à Marseille : chaque député porte une parcelle de la volonté nationale, quel que soit son lieu d’élection ; il n’a pas pour fonction de représenter des intérêts particuliers ou locaux.
Et c’était bien dit.
Dans le droit fil de ce propos, dès son arrivée, (après avoir sacrifié à l’ethnotisme intérieur en promettant une bouillabaisse de consolation à Mr Menucci !), J.-L.Mélenchon a rendu une visite de courtoisie au Maire de droite, pour lui signifier qu’il ne serait pas candidat aux municipales. Il l’a encore réaffirmé dans une déclaration à Europe 1 à la veille du second tour.
Mais la suite de la déclaration m’a laissé perplexe. Comme disaient les Anciens, Zeus (ne parlons pas de Jupiter par les temps qui courent) rend aveugles ceux qu’il veut perdre.
J.-L.Mélenchon a en effet poursuivi en expliquant être « venu à Marseille pour y être le tribun du peuple marseillais qui parle au pays », car, ajoutait-il, la classe politique marseillaise très autocentrée se parle entre elle, et non à la France : « Marseille ne parle pas au pays alors que Lille parle au pays par Mme Aubry, Lyon parle au pays par M. Collomb, et Toulouse parle au pays par M. Moudenc »… Et de réaffirmer qu’il serait la voix du peuple de cette ville « qui représente si bien la situation sociale de tout le pays ».
Mais, Cher Candidat, c’est bien parce que Marseille représente, oh combien à l’excès, la situation sociale de tout le pays qu’il est surprenant de parler de « peuple marseillais ». Il y a des Marseillais de toutes conditions sociales que des considérations footballistiques, par exemple, peuvent unir et rendre « Fiers d’être Marseillais », certes il existe, pour le pire et le meilleur, un vrai sentiment identitaire forgé par l’histoire dans cette ville-isolat, mais LE peuple marseillais n’existe pas, partagé qu’il est entre une classe ouvrière en déshérence, (avec la fermeture ou la fuite des usines), une vaste population liée au secteur des services et du commerce, une bourgeoisie campant dans ses riches quartiers Sud, une population très pauvre, issue des immigrations récentes, tristement ghettoïsée, et particulièrement dans les quartiers Nord.
La force des socialistes, à partir de la fin du XIXe siècle, a été d’œuvrer au quotidien pour le mieux vivre dans les quartiers populaires abandonnés, avant de sombrer dans le clientélisme dynastique et de s’acoquiner à la droite. La force des communistes a jadis été de porter la colère et les aspirations du peuple ouvrier, celui du port et des usines. [Sur tout cela, je vous renvoie à ce que j’en ai écrit dans la catégorie « Marseille »]. La force de la grande bourgeoisie marseillaise a toujours été de s’appuyer d’un côté sur le désir de tranquillité d’une toute petite bourgeoisie pieuse et conservatrice, de l’autre sur des éléments violents de l’extrémisme de droite, sur des déclassés, et sur certains éléments de la grande délinquance. Et la force de la délinquance, grand ou petite, est de s’appuyer sur la misère d’une population récemment immigrée, dont les enfants n’ont hélas trop souvent que cette transgression comme horizon de réussite sociale.
Rome avait ses tribuns de la Plèbe, dont le rôle était clair par rapport aux Patriciens, dans l’ensemble du Peuple romain. Mais on ne parle pas ici de tribun de la Plèbe… C’est dire que ce rapport proclamé du TRIBUN à un PEUPLE, qui plus est un Peuple localisé, me laisse perplexe. N'en déplaise à mes amis, Insoumis inconditionnels, ce n’est pas faire un mauvais procès à celui qui emploie cette formule que de lui dire : pareille vision n’est pas vraiment porteuse de recomposition à gauche, travail qui a moins besoin d’un Grand Homme que d’une prise de responsabilité collective …