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suite de :  Les socialistes français et la guerre de 1914 - le passage à l'Union sacrée

L'Humanité, 5 août 1914, Obsèques de Jaurès

« Discours de Jouhaux

Jouhaux, secrétaire général de la C.G.T., monte à la tribune. Il parle d’abord en pleurant, mais sa voix s’affermit petit à petit et son improvisation, simple, humaine, est si profondément touchante, elle s’inspire d’une douleur si vraie, si totale, elle trouve des accents d’une noblesse si élevée, qu’elle arrache des larmes à tous les yeux. C’était bien plus que de l’éloquence, c’était le cœur meurtri de la classe ouvrière qui parlait par la voix de Jouhaux.
Que dire à l’heure où s’ouvre cette tombe avant des milliers d’autres tombes ? s’écrie Jouhaux. Que dire dans l’immense douleur ? Jaurès était notre pensée, notre doctrine vivante ; c’est dans son image, c’est dans son souvenir que nous puiserons nos forces dans l’avenir.
On a pu croire que nous avons été les adversaires de Jaurès.  Ah ! comme on s’est trompé ! Oui, c’est vrai, entre nous et lui, il y a eu quelques divergences de tactique. Mais ces divergences n’étaient pour ainsi dire, qu’à fleur d’âme. Son action et la nôtre se complétaient. Son action intellectuelle engendrait notre action virile. C’est avec lui que nous avons toujours communié.
Jaurès a été notre réconfort dans notre action passionnée pour la paix. Ce n’est pas sa faute ni la nôtre si la paix n’a pas triomphé. C’est la guerre qui surgit. Avant d’aller vers le grand massacre, au nom des travailleurs qui sont partis, au nom de ceux qui vont partir, et dont je suis, je crie devant c cercueil toute notre haine de l’impérialisme sauvage qui soulève l’horrible crime.
Ces paroles ont été jetées avec un accent âpre et saisissant qui, malgré la gravité de l’heure et du lieu, provoque un tonnerre d’applaudissements.
Oui, Jaurès, s’écrie-t-il en terminant, ton souvenir impérissable nous guidera dans la lutte terrible où nous entrons. Il se dressera devant nous comme un flambeau que la tourmente ne pourra éteindre. Et je proclame hautement, avant de l’affronter, notre foi dans l’Internationale, notre résolution de conquérir de haute lutte toutes les libertés et de les donner aux autres.
L’émotion est impossible à décrire. Quand Jouhaux quitte la tribune, on ne trouve pas de mots : on lui serre les mains et on l’embrasse. »

 

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On lit en première page, dans l’organe officieux de la CGT, la Bataille syndicaliste, du 8 août 1914, cet article anonyme à bien des égards stupéfiant dans un journal syndicaliste révolutionnaire et libertaire qui jusque là avait pourfendu le nationalisme, le militarisme, et le chauvinisme… Par un retour majeur du refoulé, l’ethnotype du Roman national ressurgit, effaçant toute conscience de classe…

« Du heurt de deux races que la liberté jaillisse !

Paris est toujours sillonné par une jeunesse venue des plus lointaines provinces et par des groupes de gens plus âgés, se dirigeant tous vers les gares pour répondre à leur ordre de mobilisation. C’est l’exode de tout un peuple vers les frontières menacées. Tous ces hommes ont quitté leurs foyers, la mort dans l’âme, mais ils sentent aujourd’hui, quels que soient leurs désirs de paix, qu’il n’est pas d’autre solution possible que de repousser l’envahisseur qui portera dans ses drapeaux le vieil esclavage déjà repoussé par nos ancêtres de 93.

Hier soir, vers six heures, un régiment de territoriaux, complètement équipé pour la guerre, le 32°, a passé sous nos fenêtres. La foule, massée sur les trottoirs, battaient (sic) des mains à son passage. Les hommes, déshabitués de la caserne, gauches sous l’accoutrement, marchaient néanmoins d’un air résolu. Certains ployaient sous le poids du chargement au complet et du lebel. Visiblement, ces hommes n’ont plus l’entraînement nécessaire, mais la conscience des nécessités actuelles leur donne le courage de vaincre – et tout porte à croire qu’ils vaincront.

L’élan est donné, irrésistible. Il s’agit moins de défendre nos libertés et notre bien-être – nous en savons, hélas ! l’inconsistance – que d’empêcher le vieil esprit autocratique et féodal de s’implanter à nouveau sur notre sol et de nous faire tomber dans un pire mal que celui que nous avons cent fois dénoncé.

Dans le conflit actuel, la question ethnique a son importance. Les Germain, de sang plus lourd, partant d’esprit plus soumis et plus résigné, n’ont pas notre esprit d’indépendance. Ceux-là mêmes qui ont su s’affranchir des vieilles superstitions et qui rêvent d’émancipation sociale ont conservé une discipline exclusive de liberté. Ils n’ont pas, comme les Latins, un sang ardent, une âme fière et indisciplinée, un orgueil individualiste, une fièvre de liberté prête à renverser tous les obstacles. Leur militarisation à outrance, leur esprit d’organisation, leur placidité peuvent être, dans la lutte actuelle, des éléments de succès. Mais ils n’auront jamais l’entrain, la gaieté, la vigueur ni les initiatives heureuses de notre race. Si nous n’avons ni le nombre, ni la puissance des armements, nous avons en nous une richesse d’enthousiasme qui peut y suppléer.

Comme il est à souhaiter, en ces heures tragiques, que ces deux sangs différents et hostiles ne s’affrontent pas en vain ! Ces deux peuples, ces deux races n’avaient pas intérêt à faire la guerre. Une caste orgueilleuse et féroce a déchaîné le plus grand malheur qui puisse peser sur l’humanité. Que cette caste, dans la guerre actuelle, soit la seule vaincue. Que les deux peuples gardent intacts, avec leurs différences de tempérament, le goût de la justice sociale et l’amour de la liberté. Quand le cauchemar sanglant aura disparu du globe, il faudra que s’établisse en Europe un régime équitable d’où seront bannis tous les esclavages et toutes les exploitations ! Il faudra bien que la civilisation ait enfin sa revanche ! Le sang répandu aura du moins été la semence féconde d’où sortira le mieux-être humain.

Cette pensée doit animer, aux heures où la barbarie triomphe, tous ceux qui sont entraînés dans la formidable bataille des Civilisés du Vieux Monde. »

 

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