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Au matin, il faisait très beau. Nous avons roulé par une plate campagne grasse. Au sud, l’horizon était tranché d'une crête nette, grise et bleue. Notre petite Vendée, me dit Fabre. Il en voulait à un pamphlétaire provençal qui chauffait les paysans avec ses pamphlets royalistes :

- Ce Roumanille fait mal, parce qu'il a du talent. J’aurais préféré qu'il reste à guerroyer contre l’orthographe provençale de ton compatriote Honnorat, d’autant qu’en la matière Roumanille a raison : il faut écrire comme on prononce, et oublier l’étymologie...

J'ai expliqué que nous avons épinglé Honnorat dans notre journal, parce que le vieux Légitimiste allait la nuit par les rues de Digne décoller nos affiches !

Fabre riait :

- Ça alors, ils s'empoignent pour des histoires d’orthographe, et ils sont Blancs tous les deux !

En peu de lieues, nous sommes arrivés à Tarascon. Le soleil plombait des maisons basses au gros appareil de pierres romaines, et une sorte de tristesse m’est venue. Mais Fabre était joyeux, il saluait son monde. Il disait qu’ici on pensait bien.

Nous avons roulé au bord du fleuve, sur une promenade bordée de peupliers mélancoliques. L'eau coulait bourbeuse, sous un château. Fabre disait que les Blancs avaient jadis jeté des Sans-Culottes du haut de ses murs lisses. Il espérait le voir rasé, comme tous les vestiges de la féodalité. 

Devant un entrepôt, des chardons débordaient des carrés de chanvre noués aux coins. 

- Ça monte à Vienne, équiper les machines à carder. Tu sais, le bon vieux drap de l'armée...

Je savais. 

Le pont suspendu m’a coupé le souffle. Bien entendu Fabre l’avait célébré d'une ode provençale. Il m’en a déclamé quelques strophes, et j’ai compris cette fois son enthousiasme. Sans le partager tout à fait, car je me sentais spectateur impuissant de ces maîtrises inouïes de la matière. Je comprenais, mieux que par tous les discours, que je ne participais pas des temps nouveaux, pas plus que mes paysans et artisans de villages, pourtant si réels et si vivants. Que bientôt nous ne compterions plus.

Beaucaire et son pré de foire étaient en face. 

Le frère du Gard est arrivé par le pont, et il s'est passé quelque chose d'incompréhensible. Il m'a regardé, il a dit d'une voix blanche :

- Je ne parle pas avec les “Encouquas”...

Et il est reparti vers Beaucaire.

- Tu aurais pu m'avertir, m'a dit Fabre après un silence pénible. 

J’ai eu du mal à le convaincre que j'ignorais ce que signifiait “Encouqua”, et que le Frère de Nîmes m’avait pris très certainement pris pour un autre... 

Fabre a consenti à me croire. Il m'a expliqué qui étaient les “Encouquas”, les disciples de Cook, des Méthodistes, des Momiers comme on dit ici, qui venaient de Genève endoctriner le vieux pays protestant du Gard. 

- Tu vois le genre : Jésus se tient à la porte et frappe. Qu'on lui ouvre... Ils mettent les femmes en transe. Heureusement les hommes tiennent bon contre ces momeries. D'autant que les “Encouquas” sont allés condamner les courses de bœufs chez nos Protestants de Vauvert ou de Marsillargues, qui en sont fous... Comme tous les Protestants de la vieille roche, Raison et Libre Arbitre, le Frère ne supporte pas les simagrées des “Encouquas”... 

J’ai revu Rambaud m’expliquer la force des prédications de Neff le Genevois, je l’ai revu prêchant aux femmes du village vaudois…Puis la foudre m’est tombée dessus, quand j’ai réalisé que ce Frère avait dû me prendre pour Rambaud.

Nous sommes rentrés sur Avignon. Au loin, le Ventoux se coiffait d'une neige de pierraille. Je n’avais plus cœur à parler, et j’ai laissé Fabre m’expliquer la situation dans le Gard, la haine entre Catholiques et Protestants, l’attachement des Protestants à la République... 

- Les Protestants se souviennent des atrocités blanches de 1815, ce qui peut les inciter à agir avec nous, ou au contraire les inciter à ne rien faire, pour ne provoquer à nouveau la persécution... Je suis sûr que les villages protestants nous suivraient en cas de conflit, je n'en dirais pas autant de Nîmes, où bien des patrons sont protestants et républicains, et bien des ouvriers catholiques et blancs...  

Fabre m’a à nouveau donné rendez-vous pour le repas du soir et a proposé que nous allions demain rencontrer des Rouges du pays d’Arles.

En attendant, j’ai promené en ville. Je n’avais plus ma tête à moi. Le passé était revenu sans être convié, et cela m’était insupportable. Je suis entré dans une librairie aux deux clés croisées surmontées de la tiare, “Aubanel, seul imprimeur de Sa Sainteté”. J’ai feuilleté ces pamphlets royalistes dont Fabre avait parlé. Leur provençal haineux m’a fait sourire d'être si bien enlevé. J’ai reconnu Astruc, l'avocat, qui picorait des livres. Il m’a pris par le bras et nous sommes sortis :

- Fabre m'a parlé des questions que vous vous posez quant à ce que nous devrons faire. Il parle beaucoup...

J’ai compris qu'il pensait : “beaucoup trop”.

- Je peux vous donner mon point de vue, dit Astruc. Mes parents ont été payés pour apprendre la prudence. Ils disaient que quand nous avons été fidèles à Dieu, il a fait pour nous de grands miracles, quand nous l'avons trahi, il nous a punis. Et qu’il faut obéir aux pouvoirs établis comme il faut obéir à Dieu... Mais moi je me demande : quand le pouvoir nous frappe, devons-nous plier en attendant des jours meilleurs, ou riposter au risque de prendre des coups encore plus terribles ?

- Votre réponse ?

- Quoi qu’il en soit, savoir se battre : David a bien vaincu Goliath. Mais laissons cela. Vous pourrez dire à Toulon qu’il existe ici un groupe démocrate plus fiable et plus décidé que celui de l’entourage de Fabre. Mais je n’ai qu’un conseil à vous donner. J’imagine que vous êtes en mission, et je ne veux pas savoir vers où… La police secrète saura vite que vous êtes à Avignon, si elle ne le sait déjà. Peut-être risquez vous ici l’arrestation, sous un prétexte quelconque... Mais sans doute vous laissera-t-on filer, pour mieux connaître votre but... La précaution est peut-être déjà inutile, mais coupez le contact avec ces bavards, changez d’hôtel, ou tout simplement venez passer la nuit chez moi. J’habite en face. Il y a une entrée de service dans la rue de derrière. Je laisserais la porte ouverte. Si vous êtes déjà surveillé, la précaution ne servira à rien. Si vous ne l’êtes pas encore, vous échapperez aux imprudences de Fabre.

J’ai accepté. Je suis allé payer mon hôtel et retirer mon bagage. J’ai décidé de partir vers Lyon dès le lendemain, sans assurer le contact avec les Arlésiens. Je savais qu’il n'y a plus de chemin de fer après Avignon, et que la grand route était en triste état. J’ai choisi la route du fleuve, qui me donnerait le plaisir enfantin de découvrir ces paysages inconnus bien mieux que d’une mauvaise voiture.

Fabre ignorait tout de ma destination. Il pouvait penser que j’étais retourné sur Marseille. J’ai passé la soirée et la nuit chez Astruc. Je n’avais jamais vu une aussi belle collection d’ouvrages sur la Provence. Astruc s’est amusé à me faire lire des vers du siècle passé, écrits dans ce provençal mêlé de mots hébreux que parlaient encore ses parents. Nous avons surtout beaucoup parlé d’Avignon et du Comtat. Astruc démêlait les fils d’une situation que j’avais du mal à comprendre. Je répétais ce que m’avait dit Fabre, que si le Midi bougeait, ici on règlerait d'abord les comptes. Ce pourrait être un bain de sang... 

- Ou une bouffonade, ajouta Astruc. Car quarante ans de collèges, de redingotes et de cafés ont civilisé nos élites... Mais faisons confiance au peuple pour vivre au présent. Nos réseaux se mettent en place d’Orange à Avignon…

Nous nous sommes promis de nous revoir si un jour la situation nous permettait de vivre normalement. 

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