LE COUTEAU SUR LA LANGUE

Fin avril.

Le vieux fourgon avait depuis longtemps quitté Wurmberg pour l’autoroute Stuttgart - Karlsruhe toute proche, et la neige avait recouvert la place où le véhicule avait à peine stationné. Car il avait tardivement neigé cette nuit sur la campagne déjà printanière du Wurtemberg, et quand, tôt comme d’habitude, le jeune pasteur Weiss sortit de chez lui, (en disciple du philosophe de Kœnigsberg, quel que soit le temps, Weiss ouvrait sa journée par une promenade méditation dans les rues de Wurmberg, dont il avait charge d’âmes), quand donc le pasteur Weiss respira l’air froid mais combien salubre du matin, la place était toute blanche. Toute blanche, sauf en son milieu une tache sombre, saupoudrée de neige elle aussi. Et le pasteur Weiss comprit que sa journée risquait de ne pas être comme les autres. 

En s’approchant, Weiss vit qu’il s’agissait d’un homme couché sur le ventre, et quand il retourna le corps, jeans fatigué, vieille doudoune, Weiss recula devant cette bouche ouverte et sanguinolente qui criait dans le vide.  

La victime, qui paraissait avoir une cinquantaine d’années, s’avéra inconnue des habitants de la petite localité. Présenté dans la presse et la télé régionales, son visage ne put être identifié.  

Une chevelure brun corbeau, une peau qui avait du être mate avant d’être bleuie par le froid et la mort : l’homme sans langue était de type européen, comme on dit, mais pas vraiment type nordique. Ce signalement, qui à l’évidence pouvait être celui de bien des Wurtemburgeois dits de souche, renforça l’opinion commune aussitôt induite par la sauvagerie de la mutilation : on avait affaire à un règlement de comptes entre fils de ces pays où est ainsi puni qui parle trop, ou qui parle mal à propos. La victime ne pouvait être qu’un de ces Ottomans, Balkaniques, Ibériques ou Méditerranéens auxquels la grande Allemagne avait accordé une trop généreuse hospitalité, avant de crouler sous les flots migratoires de l’ex-empire rouge.

Pour autant, la police ne reconnut pas un de ses informateurs turcs et/ou kurdes, ex-yougoslaves, albanais, italiens ou espagnols, et les dits informateurs, indemnes donc, ne reconnurent aucun des membres surveillés de leurs communautés.

À la grande surprise des enquêteurs, la mort datait de plusieurs jours déjà : la conservation du cadavre semblait relever d’une congélation sommaire. Et l’autopsie indiqua que l’homme avait été empoisonné. 

Les empreintes de la victime ne figuraient ni au fichier criminel ni au fichier politique. À toutes fins utiles, une routine d’identification internationale fut lancée.

Anticipant sur les conclusions de l’enquête, une équipe de skins neo-nazis pesamment chaussés vint brailler contre la souillure étrangère. Négligeant les très agréables bars à vins du pays, deux d’entre eux s’attardèrent dans un troquet à bière. Ils furent coincés à la sortie et laissés pour compte par des adversaires non identifiés, en fait des étudiants de Tübingen à l’air doux et inoffensif, mais membres d’un groupe d’autodéfense vert-rouge dissident, et performant. Le pasteur Weiss demanda de prier pour écarter la violence de la communauté. Il fut exaucé, car rien ne vint plus désormais troubler la tranquille localité.

Weiss dut pourtant dans la foulée assumer un épisode qu’il aurait préféré éviter. Le prédécesseur du prédécesseur de Weiss, Schultz, un vieillard plus que nonagénaire retiré à Stuttgart, fit savoir à Weiss qu’il désirait le rencontrer. Weiss n’avait guère d’atomes crochus avec ce doctrinaire de la vieille école. Mais comment refuser de satisfaire à la demande d’un homme prêt à quitter notre vallée de larmes ? 

Weiss se rendit donc à Stuttgart, il tournicota longtemps dans le dédale périphérique de blocs proprets et de pavillons, sous l’égide de la tour géante de la télé, pour trouver enfin la maison de retraite. Il arriva plus qu’énervé. Il le fut encore plus quand Schultz expliqua pourquoi il l’avait convié. Schultz reconnaissait dans la victime un jeune Français venu jadis lui rendre visite, un Français qui ne parlait pas allemand. Heureusement que Schultz avait encore en ce temps-là quelques notions de français....

Mais les souvenirs du vieil homme se brouillaient, comme sa parole. Quand avait-il rencontré ce jeune homme ? Était-ce après la défaite ? Était-ce plus tard ? Schultz s’emmêlait dans les dates, s’égarait dans des digressions sur sa guerre en Russie, puis en France : 

- La France est un pays impitoyable... Louis XIV a chassé nos frères protestants, que nous avons su accueillir en nombre. La France a toujours saccagé nos confins. En 1945 elle nous a envoyé ses Nègres et ses Arabes, un souvenir terrible... Mais nous avions fait pire en Russie, si vous saviez...

Weiss avait l'âme oublieuse et quelque peu chauvine, quoi qu’il s’en défendît : il ignora l’incidente finale. Le vieux Schultz se méprit sur sa réserve :

- Ne croyez pas que je ne respecte pas les Français. Certes ils nous ont trop souvent humiliés. Mais c’est quand même Napoléon qui a érigé le Wurtemberg en royaume, et c’est grâce à la victoire française de 1918 que le Wurtemberg a pu devenir une république et le rester, jusqu’à ce qu’Hitler nous annexe...

Weiss, comme les gens de sa génération, n’avait que faire de ces nostalgies, d’autant qu’il était originaire d’une Allemagne du Nord indifférente aux chimères autonomistes suscitées au Sud par l'ennemi héréditaire.

Tant qu’à faire, il tentait de recentrer le propos sur le crime : la victime avait la cinquantaine, elle ne pouvait donc pas avoir fait partie des premiers occupants de 1945. Sa visite à Schultz, si visite il y avait eu, ne pouvait être que plus récente. Était-ce il y a vingt, trente, quarante ans ? S’agissait-il d’un militaire des garnisons françaises d’occupation ? Ou bien ? Le vieil homme ne savait plus. Mais il pensait “généalogie”. Oui, la visite devait avoir un lien avec la généalogie : 

- C’est un homme qui cherchait les fantômes, vous savez...

Schultz se souvenait aussi que le Français lui avait demandé de prier avec lui, dans un étrange langage, ce que bien sûr Schultz n’avait su faire. Alors ce jeune homme avait été très déçu. Il l’avait été encore plus en réalisant que le pasteur, tout wurtembourgeois qu’il fût, n’était pas originaire de Wurmberg, ou à défaut d’autres localités proches, Serres, Perouse, Pinache, Lucerne, Corres...

Maintenant le vieil homme était très fatigué. Il murmura encore :

- Je suis heureux que vous soyez venu. Je voulais parler à quelqu’un de confiance, je devais soulager ma pauvre mémoire. Mais je vous demande le silence, car il faudra faire en sorte qu’on oublie ce Français... Ce n’est pas bon qu’il soit revenu, ce n’est pas bon qu’on l’ait tué chez nous. Surtout n’en dites rien à la police, il faut laisser les morts enterrer les morts.

Le pasteur Weiss prit congé et décida de ne pas donner suite à ces confidences plutôt incohérentes. Il termina l’après-midi à la Staatgalerie de Stuttgart. Il ne s’arrêta pas devant un tableau expressionniste des années vingt qui représentait une espèce de torche humaine, la bouche ouverte et ensanglantée.

 

Avec le délai nécessaire aux voyages du courrier inter frontalier européen, la grosse enveloppe postée à Karlsruhe arriva au ministère de la culture, rue de Valois. Elle avait pour destinataire nominatif le sous-sous-sous-sous-ministre. 

La blonde secrétaire du s.s.s.s.m jouissait d’un tout petit mais assez agréable bureau, car de sa fenêtre, outre le zinc gris des toits et quelques cheminées parisiennes typiques, on apercevait un angle de la place aux colonnes de Buren, un bout des arcades du Palais Royal et un grand ciel aux nuances changeantes. Aujourd’hui un ciel de tendre printemps qui ouvrait les feuilles des marronniers et incitait à tout, sauf à rester enfermée. 

Le s.s.s.s.m était une fois de plus absent, en l’occurrence pour cause de mission en Louisiane, à l’occasion d’un salon du livre francophone. 

La blonde secrétaire n’avait donc pour l’heure qu’à ouvrir le courrier, le classer, préparer quelques réponses, si elles n’engageaient à rien. La budgétisation des dossiers était achevée, les ponts du mois de mai allaient arriver, et très vite on basculerait vers les festivals de l’été, où le s.s.s.s.m promènerait sa grande carcasse, son profil aquilin, sa peau mate, sa longue mèche brune et son sourire trop satisfait. Cependant que la blonde secrétaire prendrait un repos bien mérité.

Si l’absence du s.s.s.s.m en irritait plus d’un/e, la blonde secrétaire était ravie quand le s.s.s.s.m ne traînait pas dans ce cul-de-sac du ministère. Non qu’il la considérât, ce que tant d’hommes faisaient, comme une superbe conne-clone de Marylin. Non qu’il l’enquiquinât, car le s.s.s.s.m était d’une correction extrême, tant au plan du travail, dont il se mêlait peu, qu’au plan de la promiscuité sexuelle (elle avait depuis longtemps découragé toute tentative, et la libido du s.s.s.s.m n’apparaissait pas exacerbée, tout au moins à son égard, car il faisait quand même le beau, comme d'habitude, auprès d'une nouvelle stagiaire). Mais même les exercices de concentration tantrique n’y pouvaient rien : le malheureux l’insupportait par sa seule présence. 

Qui plus est, la blonde secrétaire se révulsait en comparant son cursus au cursus, ou plutôt à l’absence de cursus du s.s.s.s.m : 

- Une outre vide, voilà ce que tu es, Barthomieu, répétait la blonde secrétaire à l’adresse de l’absent, ton C.V est plein de vent, ta liste de publications tient en quatre articles pompés.

Elle n’aurait donc décroché ses diplômes, elle ne s’était donc tapé tous ces séminaires, et à l’occasion un séminariste, que pour s’estimer heureuse de secrétariser sous les ordres d’un tâcheron de la politique. Un minable qui n’avait pas pu accéder au vrai poids dans les vraies décisions, aux vrais revenus occultes, à l’appartement dans les vrais quartiers, mais qui jouissait quand même sur place d’être devenu un vrai petit quelqu’un.

Le seule consolation de la blonde secrétaire était que le s.s.s.s.m n’avait pas d’enfants. 

Mme Barthomieu, à qui il arrivait de passer au bureau, avait un jour expliqué à la blonde secrétaire, avec qui elle semblait sympathiser, que son mari n’avait jamais voulu d’héritiers. 

- Il a toujours été trop occupé pour désirer un enfant... C’est bien dommage, mais il valait peut-être mieux que je n’en aie pas avec lui...

Et la blonde secrétaire s’était sentie solidaire de l’épouse doublement déçue. D’autant que la femme du s.s.s.s.m lui plaisait par sa féminité androgyne. La blonde secrétaire prenait très au sérieux cette femme énigmatique et nette, sauf sur un point, évidemment : de s’être embarquée avec ce con de Barthomieu, et de rester à bord.    

En tout cas, le s.s.s.s.m ne risquait donc pas de fonder comme ses alter ego une dynastie de décideurs, voués à trancher pour la plèbe de ce qui est bien et de ce qui ne l’est pas. Et nonobstant une vieille tendresse trotskiste remontant aux années de Faculté, la blonde secrétaire se jurait que tel serait par contre le destin réussi de la chair de sa chair, Junior, le surdoué. Même si Junior n’avait pas franchement l’hérédité voulue, vu le statut plus qu’incertain et la philosophie anarchisante de son géniteur, Junior serait un décideur, un Attali du XXIe siècle.

- Un Attila, disait son père...

Un père qu’il faudrait d’ici peu contacter, puisque Junior allait terminer son année scolaire passée aux U.S.A. Mais la blonde secrétaire préférait pour l’heure ne pas trop penser à Hubert Gattino, journaliste free-lance, ex-époux cavaleur, et père de Junior. Le temps était loin où la blonde secrétaire, italianophone par sa mère, appelait son mari “petit chat”, “gattino” en italien...  

La blonde secrétaire considéra sa portion de colonnes de Buren déjà surmontées d’écoliers en sortie pédagogique, soupira en direction des Tuileries et du Faubourg Saint-Honoré, puis elle commença à dépouiller le courrier. Quand elle ouvrit la grosse enveloppe rembourrée, la première seconde d’incrédulité se poursuivit en haut-le-cœur : le sachet intérieur contenait une masse sanguinolente et puante. Mauvais réflexe : la blonde secrétaire sortit en courant alerter les filles des bureaux voisins. Leurs exclamations attirèrent aussi le réceptionniste et factotum, un petit homme à la peau grise, aux cheveux noirs et lisses, qui se faisait ordinairement oublier à l’entrée du couloir, bien que de notoriété publique il ait fait partie des fameux Tigres tamouls du Sri Lanka. 

Le factotum était le plus petit de l’assemblée, et le moins qualifié, mais il était aussi le seul homme, et les regards féminins convergents lui intimèrent de prendre l’innommable en main. Il sortit donc de l’enveloppe la viande répugnante et constata :

- C’est une langue. 

La voix était mesurée et polie, mais on sentait comme une ironie devant l’émoi de cet aréopage en tailleurs de printemps.

- On vous a envoyé une langue. Une langue de bœuf, ou de porc, ou peut-être de mouton. Ou alors...

Le Tamoul en avait vu d’autres au Sri Lanka, suffisamment pour ne pas en rajouter. Il esquissa simplement le geste de porter à la bouche deux doigts en ciseaux.

La blonde secrétaire ne comprit pas ou fit celle qui n’avait pas compris.

Le factotum continua à trifouiller l’enveloppe :

- Vous avez vu ? Il y a aussi une clef. Et quelque chose de dur au fond.

Non, elles n'avaient pas vu, et ne tenaient pas à voir qu’il s’agissait d’une bonne vieille clé. Pas plus qu’elles ne voulaient savoir ce qu’il y avait de dur au fond. Pas plus qu’elles ne souhaitaient déchiffrer le papier souillé qui accompagnait l’envoi.

- Une recette d’accommodement, à la sauce piquante, par exemple ?

La fille qui voulait détendre l’atmosphère n’eut aucun succès. Le Tamoul fut amusé, mais il garda le contrôle du masque. 

Personne donc ne lut, sous l’intitulé : "Wurmberg. Depuis le pays des Morts, voici : en préambule”, cette curieuse citation biblique (Proverbes, 10-11) : “La balance fausse est en horreur à l’éternel. Mais le poids juste lui est agréable”.

Une fille demanda :

- Mais qu'est-ce qu'on va faire de cette saleté ? Il faudrait prévenir...

- Il n’en est pas question, dit la blonde secrétaire.

À vrai dire, sans aller jusqu’à approuver l’expéditeur de manifester ainsi à l’égard du s.s.s.s.m ce qui semblait être de l’hostilité, la blonde secrétaire n’aurait pas été mécontente de balancer le paquet sur la table du s.s.s.s.m et de l’y laisser pourrir jusqu’à son retour.

Mais elle ne laissa rien paraître de ces sentiments :

- Vraiment, il y a des plaisanteries minables qu’il vaut mieux ignorer...

Et retrouvant l’autorité inhérente à sa fonction, la blonde secrétaire intima au petit bonhomme l’ordre de porter “ça” dare dare à l'incinérateur.

Le Tamoul s’en fut donc vers l’incinérateur. Mais avant de procéder à l’autodafé, le factotum tâta encore le fond dur de l’enveloppe, et en retira une cassette audio, qu’une curiosité légitime l’empêcha de détruire.

Il l’essuya soigneusement, et une fois réinstallé en vigilant au bout du couloir, il l’installa dans son baladeur. Sa connaissance des langues se bornant au tamoul, à l’indi, à l’urdu, à quelques autres langues dravidiennes et indo-européennes du sous-continent indien, ainsi bien entendu qu’à l’anglais et au français, il ne put comprendre ce qui se récitait là. Son oreille lui disait cependant qu’il entendait deux langues alternées. On semblait parler en prose dans la première, il y avait dans la seconde des formules rimées et rythmées, scandées par des voix qui paraissaient être celles de personnes âgées. 

Son intérêt tomba, il mit la cassette dans son tiroir et n’y pensa plus.

à suivre :
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/07/16/35480117.html