suite de : I
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Mi-Mai.

Rai Uno, téléjournal édition du soir. Après le volet politique, la belle présentatrice blonde reprit son souffle, ouvrit ses lèvres naturellement pulpeuses convoitées par des millions d’admirateurs, et annonça d'un ton neutre que le mort de Guardia Piemontese posait problème. Portée par un hélicoptère tournoyant, la caméra zooma sur la pittoresque cité calabraise perchée au-dessus de sa marina, redescendit vers les plaisirs déjà presque estivaux du littoral, pour remonter et se fixer sur le corps recouvert d'un drap autour duquel s'affairaient les carabiniers.

Le corps avait été trouvé au petit matin sur la route, à proximité d’une des entrées de la localité.

- Règlement de compte ? demandait la blonde présentatrice. 

La mutilation est en quelque sorte une tradition calabraise, mais la mutilation utilitaire : un doigt, une oreille à l’occasion. Ce message clair adressé à la famille n’implique pas la mort de l’otage, du moins tant que la rançon est en vue. Cependant il n'est pas dans les usages de la N'Dranghetta calabraise de couper des langues post mortem. On peut toutefois imaginer qu’une telle mutilation punisse quelqu’un de trop bavard, et incite à se taire ceux qui savent quelque chose au sujet du dit bavard.

L’écran présentait maintenant le portrait du mort, brossé au fusain, la blonde présentatrice précisant d’un ton sévère qu’il n’était pas question de montrer la photo d’un visage mutilé.

Mais les enquêteurs avaient gardé pour eux le fait que, sans être Hibernatus, le défunt présentait quelques signes de congélation - décongélation. Pas plus qu’ils ne révélèrent, après autopsie, que l’homme avait été empoisonné.

La victime, un homme d’une cinquantaine d’années, était manifestement étrangère à la petite communauté de Guardia Piemontese. Ses vêtements étaient sans recherche, mais ses mains n’étaient pas celles d’un rude travailleur de la contrée. Et sa barbe poivre et sel mal taillée n’avait rien à voir avec celle, impeccable, des intellectuels et décideurs italiens. Un étranger peut-être, un touriste qui venait à son corps défendant en rajouter sur l’image de la région ?

La présentatrice donna d’ailleurs la parole à un élu local qui indiqua combien la Calabre, en pleine mutation touristique, ne méritait vraiment pas d’être salie ainsi :

- Ensemble, nous exorciserons l’antique et injustifiée mauvaise réputation de la Calabre.

Message reçu, puisque dans la foulée la chaîne s’engagea à enregistrer à Guardia Piemontese une de ses émissions quotidiennes de cuisine régionale. 

Reproduite dans la presse à des fins d’identification, la photo ne suscita pas de réponses, à croire que le mort de Guardia était un inconnu pour toute la population transalpine, ainsi que pour les Européens qui câble et parabole aidant, reçoivent la RAI Uno, porte-parole de la culture de masse italienne.

Cependant, comme il est normal dans une région de vieille culture orale, les langues fonctionnaient. Un pensionnaire de l’hospice prétendait avoir rencontré le défunt. Comme nombre de ses concitoyens, l’ancien avait longtemps travaillé en Argentine, et s’en était revenu à la retraite, une fois ses économies mangées par l’inflation. Il disait avoir été photographié là-bas par la victime.

Ce délire contamina quelques vieillards de l’hospice qui prétendirent avoir conversé à Guardia avec la victime, du temps où elle avait une langue, c’est-à-dire il y a fort longtemps. Mais allez savoir quand. 

Par acquit de conscience, un enquêteur s’en fut en compagnie de deux carabiniers interroger les vieillards. L’ex-Argentin confirma ses dires, la victime était venue en Argentine prendre des photos de la colonie argentine des fils de Guardia, point final. Les autres furent plus diserts. Ils avaient longuement discuté avec le mort, qui aurait même voulu les enregistrer, mais ils n’avaient pas accepté : qui sait alors où votre voix s’en ira promener ?

L’enquêteur était presque ébranlé :

- Vous aviez parlé de quoi avec cet homme ? 

- De tout et de rien... Du bon vieux temps... La guerre, le front russe, l’Albanie, l’Afrique... Mais il s’intéressait à des temps plus anciens encore... En fait, on parlait de ce qu’on voulait, ce qui lui plaisait avant tout, c’était de nous entendre parler...

L’enquêteur était toscan, et il avait du mal à comprendre les propos des vétérans, qui privilégiaient leur dialecte. Un dialecte à ce point éloigné de la langue de Dante que le Toscan demanda s’il ne s’agissait pas de cet albanais antique encore en usage dans quelques localités de Calabre.

Un des carabiniers se récria, il était lui-même originaire d’un de ces villages, et il pouvait attester que le parler de Guardia n’avait rien à voir avec la noble langue albanaise de Calabre, quelque peu déconsidérée aujourd’hui dans la péninsule par les péripéties balkaniques.

D’autre part, bien que vrai locuteur du vrai dialecte calabrais, dialecte italique s'il en est, le second carabinier ne maîtrisait pas le parler assez particulier de la localité, et tout le monde étant fatigué de cet imbroglio linguistique, on versa aux pertes et profits de l’enquête les propos des pépés. D’autant qu’ils affirmaient que si le mort n’était certainement pas italien, il n’en était pas moins, incontestablement, des leurs. Allez comprendre...

Cependant, un Guardiol, ouvrier dans une des prestigieuses usines automobiles de Stuttgart, s’en revint visiter sa famille à Guardia. Le fait est ordinaire. En effet, les hommes de Guardia Piemontese émigrent depuis longtemps en Allemagne, au point qu’au pays, le touriste peut ne croiser que femmes, enfants et anciens... 

Wurmberg n’est pas loin de Stuttgart. Le  visiteur avait donc pris connaissance par la presse wurtembourgeoise du crime de Wurmberg. Il constata les similitudes entre les deux meurtres. Et l’information fit mouche.

Les enquêteurs italiens ne manquèrent donc pas de demander à leurs collègues allemands de suivre cette piste de l’émigration, qui s’avéra vaine. Un enquêteur italien fit même le déplacement. Le mort de Guardia était totalement inconnu dans les milieux italiens de la région de Stuttgart. L’émissaire ne regretta pas cependant le voyage, qui lui permit d’apprécier les collines boisées et le vin blanc du Wurtemberg, de visiter le célèbre musée de l’automobile, ainsi qu’un Eros center des plus intéressants.

 

On sait combien peut être lent et incertain l’acheminement du courrier entre l’Italie et la France. Postée de Paola, Calabre, la grosse enveloppe rembourrée mit une bonne dizaine de jours pour parvenir à son destinataire, ou presque : la lettre était adressée au s.s.s.s.m, avec la mention “personnel”, mais à peine posée sur le bureau, elle attira l’œil suspicieux de la blonde secrétaire. Chat échaudé craint l'eau froide.

La blonde secrétaire n’ouvrit pas l’enveloppe, elle ne hurla donc pas et n’alerta pas cette fois les bureaux voisins. Elle se contenta d’appeler le factotum tamoul :

- Vous allez ouvrir ça s’il vous plaît, mais pas dans mon bureau. À vous de jouer, si c'est la même dégueulasserie...

Et c'était bien la même.

Il n’était toujours pas question de déranger le s.s.s.s.m avec cette abominable plaisanterie, d’autant qu’il était de nouveau en mission, en Asie du Sud-Est cette fois, à l’occasion d’un festival de chorales enfantines au répertoire partiellement français. Le s.s.s.s.m avait même tenté de répéter “Frère Jacques” au ministère avec son staff féminin, afin d’assurer quelques bonnes séquences télévisées : le représentant de la France sonnant les matines avec des enfants vietnamiens, laotiens, ou cambodgiens, la blonde secrétaire ne savait plus trop...

L’enveloppe partit donc droit à l’incinérateur. Personne ne lut la citation biblique à l’identique, précédée de cet intitulé inquiétant : “Guardia Piemontese. Depuis le pays des vivants dorénavant, second préambule. Il en sera ainsi, jusqu’à ce que ton tour vienne”. 

Le factotum tamoul ne prit même pas la peine de vérifier s’il y avait une cassette au fond de l’enveloppe, en quoi il n’eut pas tort, car il n’y en avait pas. 

La blonde secrétaire avait été fort perturbée par l’arrivée de la deuxième langue, et ceci ne facilita pas le contact téléphonique qu’elle eut quelques instants après avec son Ex, Hubert Gattino : le séjour américain de Junior s’achevait et il fallait songer à organiser ses vacances. Elle envisageait de prendre ses congés en juillet et souhaitait donc pendant ce temps confier Junior à son père.

L’Ex renâclait, il était tout à fait heureux de revoir son fils, mais son cœur de père saignait : il lui serait difficile d’accueillir Junior en juillet. Il achèverait en juin son enquête sur les filières de l’immigration clandestine, en juillet il lui faudrait rédiger, car il était sous contrat et il avait exceptionnellement touché une belle avance.

- En plus, dit Gattino, en juillet je serai dans les Alpes-de-Haute-Provence. Pour que je travaille tranquille, un ami qui est en déplacement aux Etats-Unis me prête sa maison de campagne. Junior s’emmerderait prodigieusement en bas. Que veux-tu qu’il y fasse ? Il n’aime pas le V.T.T, il n’aime pas le cheval, il n’aime pas les sports de plein air, il n’aime pas le canyoning, il n’aime pas les randonnées, il n’aimera pas les autochtones...

- Il aimera un peu ce qu’il voudra, mais moi aussi j’ai besoin de vacances... Dis-moi, est-ce que ton ami est équipé en informatique ?

- Il doit avoir tout ce qu’il faut... 

- Tu pourrais utiliser ?

Gattino ne sentit pas le piège.

- Bien sûr...

- Alors ne discutons plus, ce sera en juillet. Tu mettras Junior devant l’ordinateur, tu peux être sûr qu’il ne le quittera que pour aller manger... Pendant ce temps, tu écriras ton livre, et même deux... Ça te permettra peut-être de payer la pension alimentaire en temps voulu...

- Mais je te préviens que je ne serai pas seul...

La blonde secrétaire étouffa un soupçon de jalousie posthume avant de balancer :

- Je lui souhaite bien du courage...

- À Junior ?

- Mais non, à Elle...

Et l’Ex se rappela ce que sa blonde épouse lui avait dit, juste avant qu’ils décident de se séparer :

- Je n’aime pas être seule, c’est pourquoi je suis avec toi, mais quand je suis avec toi, c’est comme si j’étais seule...

Ils trouvèrent ensuite, provisoirement, un terrain d’échanges autour des mérites de Junior, le surdoué. Elle l’informa de l’inscription de Junior en section européenne pour la rentrée, ce qui avait l’avantage, en sus de l’ouverture linguistique, d’échapper à la carte scolaire du secteur. L’Ex ironisa sur le fait que quelqu’un qui manifeste pour les sans papiers ne devrait pas craindre de mettre son fils dans un établissement ethniquement brassé du Paris populaire. Elle lui dit que la section européenne, peut-être moins typée, était aussi par définition ethniquement brassée, et que de toute façon, en tant que père, il était et avait toujours été un irresponsable.

Mais quoi qu’il en soit, le destin de Junior était réglé : il passerait ses premières semaines européennes dans les vastes solitudes bas alpines.

 

Il advint quelques jours après que le jeune pasteur Weiss dut admettre que le vieux Schultz ne déraillait pas complètement. À l'occasion d’une visite au Rathaus de Wurmberg, Weiss apprit, confidentiellement car personne à la mairie n’avait envie d’attirer à nouveau sur la localité des curiosités malsaines, que la police française avait signalé la disparition d’un homme qui pouvait être la victime de la place. Il s’agissait d’un Grenoblois de cinquante-deux ans, Marcel Serre, un bouquiniste spécialisé dans le fonds régional, qui était parti en tournée de prospection, et dont la compagne s’était inquiétée au bout de quelques jours d’absence sans nouvelles. Le portrait apparaissait ressemblant et un examen d’ADN suffit à prouver qu’il s’agissait bien de Serre.

On évacuait donc le règlement de comptes entre immigrés, mais on restait dans la bonne conscience soulagée : il s’agissait sans doute d’une histoire entre Français. 

- Mais pourquoi chez nous ? demanda le jeune pasteur Weiss.

Il s’étonna aussi, incidemment de la curieuse homonymie de la victime avec une des localités de la région.

Les anciens échangèrent quelques regards fatigués, sans répondre, et Weiss n’insista pas.  

De leur côté, les enquêteurs français étaient perplexes. Que pouvait-il y avoir de commun entre ce malheureux bouquiniste et le Wurtemberg ?

Aux dires de sa compagne actuelle (le bouquiniste était divorcé depuis quelques années), leurs tropismes de vacances ne les amenaient jamais en Allemagne. Le travail de Serre le faisait rayonner dans la région Rhône-Alpes et quelques départements voisins, mais jamais au grand jamais outre-Rhin, où Serre semblait n’avoir aucune amitié ou relation. Il ne savait d’ailleurs pas parler allemand.  

La première épouse confirma que les trop rapides études littéraires de Serre n’avaient en rien touché à l’Allemagne. Il avait été quelque temps maître auxiliaire de français, avant de se lancer dans la brocante, puis dans les livres et les documents anciens.  

On ne lui connaissait ni ennemis ni dettes. La police repéra cependant que dans sa période brocante il avait eu quelques ennuis pour des recels suspects : de là à imaginer que d’aucuns auraient pu s’offusquer de confidences faites au juge, en ce temps-là... Mais de toute façon il y avait forclusion, et surtout rien vraiment qui explique un empoisonnement, une langue coupée, encore moins un corps déposé en Wurtemberg.

On montra bien entendu aux deux femmes le visage du mort de Guardia Piemontese. Il leur était parfaitement inconnu.

L’enquête s’arrêta donc là, provisoirement, une enquête à laquelle la presse française ne consacra au mieux que quelques entrefilets.

à suivre :
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