Suite de : http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/07/16/35480117.html

 

Fin juin.

Imperia, Riviera ligure. L’inspecteur Novelli et Hubert Gattino, ex-époux de la blonde secrétaire, et père du génial Junior, faisaient un sort à une excellente friture de poutignes, accompagnée d’un vin blanc local servi en carafe. “Poutignes”, pour qui en ignorerait, désigne les délicats alevins de poissons blancs, anchois de préférence, que l’on capture en laitances précieuses au moment voulu.  
Comme tout le monde ou presque sur ces confins italo-français, l’inspecteur Novelli parlait français, et il le parlait avec cet accent qui rendait le français si vivant, si assuré, si différent de la soupe qu’on nous sert de plus en plus dans les médias. Et d'ailleurs tout le monde parlait français ici: pendant sa semaine d’enquête en Ligurie, Gattino n’avait guère eu l’occasion de mettre à profit le peu d’italien qui lui reste de ses grands-parents lorrains, sidérurgistes comme il se doit. Et il le regrettait. Car, comme il se doit exclusivement francophone et pratiquant par nécessité le basic anglais international, Gattino n'en gardait pas moins un petit faible pour la langue de ses aïeux.
Gattino avait fait la connaissance de Novelli il y a quelques années, en couvrant l’assassinat d’un célèbre truand varois en cavale, abattu devant son domicile à Vintimille. Novelli suivait l’affaire et l'avait bien renseigné.
Mais aujourd’hui Gattino n’avait pas parlé immigration avec Novelli, ni métier. Non, ce midi ils n’avaient parlé que de tourisme, Novelli avait décrit la splendeur des Cinqueterre voisines, dont il est originaire, et avait garanti pour septembre à Gattino une location les pieds dans l’eau : un appartement dans un port de pêcheurs adossé à l’abrupt du massif, une façade de maisons ocre avec barques sur la grève, un vrai bout du monde pour amoureux. 
Gattino voulait offrir cette escapade à la Nouvelle Conquête, pour la dédommager d’un début d’été mangé par l’achèvement du livre sur l’immigration, et surtout par l’arrivée inopinée de Junior.

- Elle est comment, demanda Novelli ?

- Miravigliosa, dit Gattino. 

Et c’est vrai. Il sort la photo de la Nouvelle Conquête, une brune laiteuse aux yeux bleus.

- Mannequin ? demande Novelli.

- Non, maître de conférences. Elle est philosophe. Métaphysicienne. Un secteur d’avenir.

- À n’en pas douter, dit Novelli. Mais vous savez, chez nous, la philo...

Et il eut un geste qui aurait découragé même Luc Ferry, Comte Sponville et autres médiatisés de l'hexagone.

Novelli s'adressa au serveur dans un parler incompréhensible à Gattino, mais compréhensible au serveur qui revint avec une nouvelle carafe de blanc. Gattino en déduisit qu'ils parlaient le dialecte ligure, et en son for intérieur regretta cette persistance des dialectes au pays de la belle langue de Dante. Grâce au ciel, et à Jules Ferry, nous avons depuis longtemps tourné cette page en France, pensa-t-il.


Les poutignes liquidées et la carafe vidée, Gattino quitta les arcades du port, et reprit la voiture, direction Vintimille. L’enquête en Ligurie, une des dernières pièces de son puzzle, était achevée.
Pendant cette semaine italienne, Gattino avait logé dans un hôtel vieillot tellement fin ottocento qu’il n’aurait pas été étonné vers minuit de croiser quelque spectre verdien dans les couloirs. La chambre était immense et boursouflée, le lit haut sous un crucifix.  
Gattino s’était dépaysé, et ressourcé. Si près de l’hexagone, il s’était senti ailleurs, et chez lui en même temps. Il avait aimé les façades ocre, demi-persiennes soulevées, le baroque des églises, la rude alignée d’usines et de rails le long des plages de galets gris, les demi-taudis entourés de maraîchages, au débouché de fleuves côtiers au lit trop large.  
Mais il savait que cette Italie mythique et pasolinienne, populaire et combative, n’existerait plus bientôt qu’en souvenir neo-réaliste, dans les cinémathèques.  
À Imperia, San Remo, Vintimille, Gattino avait observé le manège des passeurs contactant autour de la gare les Maghrébins, les Balkaniques et autres candidats au voyage, il avait rencontré des confrères et des hommes de la police des frontières. Sentiment général : on fait ce que l’on peut, mais on ne peut pas grand-chose, et si ces gens-là veulent aller en France, ce sera autant qu’on n’aura plus sur le dos.
Il avait poussé jusqu’à Gènes, où de vieux communistes lui avaient expliqué la révolte des quartiers hauts contre l’invasion des Africains, des dealers et des putes étrangères. En 1960 la ville s’était levée contre les tentatives de manifestations neo-fascistes. Autres temps, autres mœurs...

 

Vintimille. Gattino récupère ses affaires à l’hôtel. Il traverse le marché hebdomadaire où les cars venus de tout le Sud-Est de la France déversent les amateurs de pastis, il croise à nouveau des retraités marseillais déjà rencontrés au marché de Strasbourg en quête de la bonne affaire frontalière : le troisième âge est d’une mobilité redoutable.
Il prend sa voiture, et en quelques lacets bordés par les étalages de plantes grasses teintées, il se retrouve sur l’autoroute aux cent tunnels. Ciao l’Italie. 
Il ralentit machinalement au poste frontière : on passe pourtant dans l’indifférence officielle. C’est ailleurs que se jouent les coups, ou autrement : sentiers dans la montagne, caches dans les camions... 

Menton. 

La semaine dernière, avant de passer en Italie, Gattino avait reçu un accueil poli, mais sans enthousiasme, du côté français : un journaliste de plus pour un sujet archi-usé. On lui avait proposé de partager à son retour d’Italie la routine d’une patrouille de nuit, au-dessus du poste frontière routier. 
On le lui confirma au bureau : ce serait pour cette nuit, comme convenu. 
En attendant l’embuscade du soir, il prit ses nouveaux quartiers dans un hôtel où on parlait russe, haut et fort.  

Pleine nuit et pleine lune, mauvais temps pour les clandestins.

Le véhicule banalisé s’était garé au bout de la piste forestière. Maintenant les hommes avançaient lentement dans la restanque abandonnée, squattée de mimosas. Du côté italien, les serres brillaient doucement sous la lune ; le versant français était abandonné à la végétation revenue. Ça veut dire quoi, se demandait Gattino, quel est le pays le plus avancé ? Celui où on travaille encore ou celui voué aux résidences secondaires ?
On dominait Menton, tout en bas, dans sa beauté nocturne : la merveille baroque des toits serrés et du campanile, reflétée dans l'eau noire. 
Les infos reçues de Vintimille étaient sûres. Même avec la pleine lune, les Tunisiens avaient dû commencer à monter... Il ne resterait qu’à les cueillir au passage. C'étaient des amateurs. Gattino savait qu’on ne l’embarquerait pas dans un coup dur avec des réseaux plus méchants, balkaniques ou turcs. 
La patrouille n’avait pas fait cent mètres qu’on était sur la frontière. Le chien stoppa, il grognait : il y avait un type en travers du passage, et il était drôlement froid pour une nuit d'été.

- Merde, c'est pas vrai, dit un des hommes, c’est pourtant pas l’endroit où ils pouvaient tomber des rochers...

Ils eurent un recul en retournant le corps : le mort avait la bouche ouverte, gonflée et sanglante. Le chien geignait doucement.

Le type n'avait pas de papiers d'identité sur lui. Mais manifestement ce n’était pas un Tunisien. 

- Encore une histoire de Kossovars, dit le chef.

Et connement, histoire de ne pas vomir, Gattino se surprit à penser :

- Si ce type est kossovar, il y a des chances qu’il soit dolichocéphale.

“Dolichocéphale, type dinarique de Yougoslavie-Albanie”, souvenir de vieilles études de géographie humaine, renforcé par les images du Kossovo. 

Mais le défunt quelque peu décongelé ne se révèla pas vraiment dolicocéphale, mais plutôt brachicéphale standard comme on aimerait en rencontrer plus souvent alors que s’épuise dans le métissage notre vieux fonds celtique hexagonal... 

Là-dessus les Tunisiens se sont pointés comme des fleurs et, bien entendu, se sont éparpillés dans la colline en voyant l’agitation autour du cadavre. 

Bref, une sortie particulièrement ratée.

Le lendemain aucun des informateurs des douanes, de la police des frontières ou des stups ne reconnut quelqu’un lié aux activités coupables, mais combien fructueuses, qui sévissent dans la zone encore provisoirement frontalière. Même réponse dans le monde des protecteurs de prostituées albanaises et slaves qui pullulent sur la côte après un stage de formation intensive en Italie.
La victime paraissait avoir une cinquantaine d’années. Le vol ne semblait pas être le motif du crime, puisque, d’une part, l’homme n’avait pas été dépouillé de sa montre de prix, de sa gourmette et de deux bagues en or, et surtout parce qu’il avait été empoisonné et congelé depuis un moment déjà.. 

Cependant Hubert Gattino avait fait sa valise. Sans qu’on le lui dise, il avait compris que les hommes pensaient qu’il leur avait porté la scoumoune. Il ne lui restait qu’à se faire oublier et poursuivre l’enquête sous d’autres cieux.
Le surlendemain Nice Matin publia le portrait de la victime, publication dont les enquêteurs n’attendaient pas vraiment des résultats immédiats.
Ils furent heureusement et immédiatement détrompés : une avalanche de coups de fil donnaient la même identification, bientôt vérifiée : Marcel Borelli, le dynamique premier magistrat, plutôt à gauche, d’une commune du Haut Var. 
L’élu n’avait jamais été compromis dans la moindre affaire, et Dieu sait pourtant si ce département en regorge. Les seuls ennemis qu’on lui connaissait ne méritaient que des guillemets : fâcheries autour d’un emploi non attribué, d’une demande d’intervention non satisfaite. Pas vraiment de quoi empoisonner quelqu’un et lui couper la langue. Les zizanies au sein de la famille politique de Borelli, si elles pouvaient aller jusqu’aux coups bas, ne semblaient pas non plus pouvoir aboutir au crime.
Borelli avait quitté son domicile depuis plusieurs jours déjà, sous le prétexte d’une invitation chez des amis. Il n’était pas réapparu, mais sa femme n’avait pas osé se donner le ridicule de lancer un avis de recherche si fugue il y avait, car Borelli et elle s’étaient sérieusement engueulés avant qu’il disparaisse. Le ménage battait de l’aile, mais elle avait quand même cru au retour...
Depuis Modane (Savoie), où il poursuivait son enquête sur les filières transfrontalières, Hubert Gattino accorda à cette information l’attention qu’elle méritait, mais elle n’était pas au cœur de ses préoccupations migratoires. Il envoya cependant sa carte à la veuve, avec un mot de sympathie, réflexe de témoin du drame, mais aussi réflexe professionnel, on ne sait jamais...

Il y a des détails qui risquent de faire rater une grande entreprise, par exemple que, sous l’influence d’éléments anarcho-syndicalistes irresponsables, le tri postal se soit mis en grève en cette période pré-estivale.
La grosse enveloppe avait été postée à Menton, avec langue et message biblique. Mais le sac qui la contenait vint atterrir sur d’autres sacs dans un hangar où il fut à son tour recouvert par d’autres sacs encore, jusqu’à ce que l’intervention nocturne d’éléments non identifiés, mais solidement équipés, chassant le piquet de grève, entraînât la destruction partielle par incendie d’une partie du courrier accumulé, et par voie de conséquence la disparition de l’enveloppe sanglante.

Comment donc le s.s.s.s.m aurait-il pu se douter, ainsi que le billet accompagnant la langue l’en informait, qu’après les préambules de Wurmberg et de Guardia Piemontese, la phase active de l’opération avait commencé sur le territoire national ? Comment pouvait-il imaginer qu’à son aboutissement la dite opération le concernerait tout particulièrement ? 
L’équilibre psychologique du s.s.s.s.m ne fut donc pas troublé, au moment même où tout le service le soupçonnait de remplacer les week-ends familiaux en Luberon par le testing des auberges d’Ile-de-France, en compagnie de la nouvelle stagiaire.
La blonde secrétaire redoutait de recevoir de ce fait la visite de Liliane Barthomieu née Labrunie, présentement épouse du s.s.s.s.m. 
Le dernier épisode de ce type, stagiaire accompagnée, datait d'un peu plus d’un an, et c'était pour la blonde secrétaire un très mauvais souvenir : autant elle comprenait la jalousie de l’épouse, autant elle refusait ses lamentations résignées. Avec quelques adoucissements, elle lui avait donc délivré le message, restitué ici brut de décoffrage : “Liliane, si tu en as marre de ce type, tu te casses. Laisse tomber ce connard”... 

- Quand je pense, lui avait dit l’épouse, que j’ai connu Barthomieu, à l’occasion d’une sorte de stage où j’avais accompagné mon ami d’alors, un type si gentil... J’aurais mieux fait de me casser la jambe.

Elle rit :

- Vous n’imaginerez jamais sur quoi mon ami travaillait.

De fait, la blonde secrétaire aurait eu du mal à imaginer. Car celui auquel la mèche brune et le profil aquilin du futur s.s.s.s.m avaient arraché Liliane Labrunie œuvrait sur une partage occulté de la sensibilité nationale.

- Voilà, son truc à lui, c’était “Merde pour celui qui le lit - Merde pour celui qui le lira”.

Stupeur de la blonde secrétaire.  

Le thésard se consacrait donc au relevé de ces inscriptions fréquentes encore dans les années 50 du siècle XX, et aujourd’hui heureusement disparues au profit de nouvelles formes d’art mural. 
En ce temps sans ordinateurs, ce laborieux rangeait ses fiches cartonnées dans des boîtes à soulier, et Liliane l’aidait à les interpréter, pour aboutir à une typologie géo-sociologique signifiante. 
Le futur s.s.s.s.m avait fracassé cette idylle tranquille. Ce dont Liliane ex-Labrunie se repentait aujourd’hui. Non qu’elle s’inquiétât du résultat final de la recherche : nul doute que le thésard avait réussi à départager ceux qui se projettent dans le futur du passant à venir (“Merde pour celui qui le lira”), et ceux qui sont déjà dans l’anticipation de ce présent (“Merde pour celui qui le lit”). Quand elle avait quitté son ami, l’interprétation était bien avancée dans un partage ethnotypal Nord-Sud. Mais elle ignorait s’il avait publié : elle n’avait rien vu sur le catalogue de l’Harmattan, qu’elle dépouillait régulièrement...
Après la rupture, elle n’avait plus eu de nouvelles de son ancien ami. Elle avait bien essayé, sans succès, de le retrouver dans la Creuse, dont il était originaire... Elle savait qu'il y possédait une vieille maison familiale, héritée d'une lignée paysanne. Le grand père était rebouteux et grand connaisseur en simples, herbes et champignons, et le thésard se disait initié…

- Ce n’est pas lui qui m’aurait abandonné le dimanche, avait conclu l’épouse délaissée. Tout cela est de ma faute, je n’aurais jamais dû m’embarquer avec Barthomieu.

La blonde secrétaire avait approuvé avec une sincérité qui n’était pas feinte.

Mais les craintes de la blonde secrétaire quant aux nouvelles lamentations de l’épouse n’étaient pas fondées. Si, en cet été commençant, Liliane Barthomieu passa effectivement au bureau, l’air de rien, elle ne pleura ni sur son conjoint volage, ni sur un ancien amour. Elle but un thé avec la blonde secrétaire et lui précisa seulement que son mari voyagerait cet été, séjour américain puis islandais, et que, de son côté, elle profiterait pleinement de la résidence familiale du Luberon.

- Une merveille... Si vous passez par là, la maison vous est ouverte, avait-elle même ajouté.

 

Le vieux fourgon a tournicoté dans les dernières vignes du Médoc, il s’est arrêté en bordure de l’immense estuaire. La nuit est claire. Le type est descendu faire quelques pas sur le parking, et les gendarmes se sont arrêtés presque aussitôt.

- Tout va bien, Monsieur ? 

Le gendarme s’enquiert des raisons de l’arrêt nocturne : un arrêt pipi.

- Ne traînez pas trop par ici, Monsieur. 

- Il y a un problème ?

- Un couillon qui a laissé échapper son léopard, soi-disant apprivoisé... Vous voyez le tableau.

Le type remonte dans son fourgon et s’en va. Quelques kilomètres plus loin, il s’arrête, pointe sa lampe sur une carte surchargée d’un grand tracé au feutre rouge. 

Puis il file vers Bordeaux où il franchira le fleuve.

Grand beau petit matin vert, très calme, quelque part au nord du département de la Gironde.
La rivière coule calme et limoneuse, dans un écrin de feuillages foisonnants. La berge quasiment privatisée attend les pêcheurs, avec ses avancées sur pilotis, numérotées, et ses filets suspendus à des perches. 
L'église est derrière, sur une petite place vide, une église basse en pierre blonde usée. En face, à toucher le porche roman, le monument surmonté d’un coq aligne les noms de la première guerre, plus de noms qu'il ne doit rester d'hommes au village. Il y a aussi quelques noms de la seconde guerre, et même, presque en s’excusant, un nom pour la dernière, qui n’a longtemps été qu’opérations de pacification. 
Le pêcheur avait l'habitude d'arriver très tôt, et de s’installer là, à son poste, le transistor à peine bourdonnant.
Mais il y avait ce matin quelque chose d'inhabituel, un homme à plat ventre sur son ponton, un homme qui ne bougea pas et pour cause, quand le pêcheur le salua d'un ironique :
- Vous n'avez pas trouvé d'autre endroit pour dormir ?
Et quand le pêcheur le retourna, l'homme avait la bouche ouverte, une bouche terrible, gonflée, ensanglantée, mais d’une sanguinolence étrangement figée, comme celle d'une viande froide de boucherie. Et de fait, quand les gendarmes arrivèrent, le corps continuait à se décongeler aux doux rayons du soleil de huit heures.
La victime paraissait âgée d’une cinquantaine d’années. La publication de son portrait dans Sud-Ouest ne suscita pas d’identification. Une dame d’Angoulême crut reconnaître son mari disparu avec leurs économies, mais il s’avéra vite que celui-ci refaisait sa vie à Bordeaux.

Les lycées nouveau régime se ressemblent tous plus ou moins. Celui-ci était aux portes du Luxembourg (le mini-état tirelire, pas le jardin), deux blocs en angle, un grand parking-pelouse, et des grilles autour.  
Avec le départ pour révision des premières et des terminales, la baisse d’activité des secondes aurait nécessité un regain d’activité du foyer socio-éducatif dont le professeur de philo était la cheville ouvrière, et voilà qu’il avait choisi ce moment pour s’éclipser. Sans doute pour s’occuper à plein temps de ses copies. Mais plus grave, le jury de bac fut bloqué quand le professeur de philo n’envoya pas ses notes d’écrit par minitel. Son téléphone ne répondait pas. On dépêcha plusieurs émissaires, la porte resta close. On vérifia si, par inadvertance, il n’était pas parti en Aragon faire du canyoning avec sa jeune copine du moment. Mais ce n’était pas le cas. Il était originaire du Médoc : on s’enquit en vain chez ses parents et ses cousins. On pensa à un suicide, on fit ouvrir la porte par un serrurier, qui râlait, “c’est toujours sur moi que ça tombe les bonnes corvées”, mais l’appartement était vide. Heureusement, les copies furent retrouvées à côté d’une pile de Télérama. Malheureusement, elles n’étaient annotées, au crayon, que de signes cabalistiques attendant la seconde lecture et la notation définitive. Il fallut réquisitionner trois professeurs qui se croyaient tirés d’affaire pour éviter le scandale d’un bac sans notes.
Comme on ne lit pas particulièrement Sud-Ouest dans ces marches de l’Est, il fallut quelques jours pour comprendre que le mort de la Gironde était le correcteur défaillant. Et personne ne comprit par quelle aberration après l’avoir empoisonné, et lui avoir coupé la langue, on l’avait transporté si loin. De mauvais esprits insinuèrent que la langue tranchée interrompait heureusement les séances du café philosophique local, mais pourquoi ensuite se taper un tel voyage ? Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas l’avoir ramené chez lui, dans le si proche Médoc, puisque de toute façon c’est là qu’il devait être enterré.  

Le s.s.s.s.m annonça qu’il filait au Mexique : un congrès de traducteurs auquel il apportait, outre sa présence, celle de quelques relations parisiennes plus ou moins hispanisantes, plus, bien entendu, la nouvelle stagiaire. La blonde secrétaire pensa que ce dépaysement profiterait au s.s.s.s.m, car il avait vraiment besoin de brunir : son dernier ensoleillement datait de la mission dans le Sud-Est asiatique. On sait que pour des raisons sentimentales et/ou hormonales il n’avait pas entretenu ce bronzage en Luberon, et sa peau naturellement mate apparaissait grise sous le hâle flétri.   
Le s.s.s.s.m parlait toujours avec une emphase insupportable, même en tête à tête. Comme d’habitude, il s’exprimait sans vraiment regarder en face la blonde secrétaire, tout en vérifiant dans le grand miroir si sa mèche noire pendait convenablement sur son profil aquilin. Content de lui, toujours content de lui...
La voix du s.s.s.m avait une pointe d’accent méridional, presque imperceptible, sauf pour les initiés, mais suffisante pour que la blonde secrétaire ne le prenne pas vraiment au sérieux. Car elle partageait, sans même s’en rendre compte un préjugé commun à l’égard des Méridionaux : mélange de sympathie amusée et de sentiment de supériorité. À vrai dire, la blonde secrétaire ne se souciait guère des origines exactes du s.s.s.s.m. Il avait dû naître quelque part très au sud. Il lui avait expliqué une fois comment dans sa tendre jeunesse, il chassait dans la montagne avec son père. Chasse au chamois dans le Mercantour ou chasse à l’isard dans les Pyrénées, elle ne savait plus et s’en contrefichait. Et en plus elle était anti-chasse.

- Je vous laisse maîtresse des lieux, dit le s.s.s.s.m.

Et d’un geste circulaire il désigna le bureau, pas vraiment ministériel, qu’en prenant ses fonctions il avait cru devoir agrémenter de la langue rouge et pendante, dont Andy Warhol et les Stones avaient jadis fait emblème. Langue qui pour le s.s.s.s.m était emblématique de son filon de carrière. Dans sa première période militante, gramscienne, il avait œuvré pour la réparation historique devant être faite aux langues de France, ce qui lui avait valu une petite notoriété dans l’appareil du parti en attente de pouvoir, puis un poste officiel dans la première cohabitation. De là il avait rebondi sur une position de repli au temps où le parti n’était plus aux affaires. Il avait sévi dans une annexe linguistique du Conseil de l’Europe, secteur langues minoritaires et régionales.... Idiomes vaincus par l’histoire, submergés par les langues nationales, abandonnés aux ultimes rustres et aux neo-poètes dialectaux, idiomes au contraires revivifiés de rages identitaires ou nationalitaires, tous, quoi qu’il en soit, classifiés et cartographiés à coups de dictionnaires par les soins du futur s.s.s.s.m. Et puis, après le dernier et inattendu succès électoral, on avait fini par récompenser sa ténacité d’une charge en apparence contradictoire avec ses fonctions antérieures : francophonie. 

- Maîtresse des lieux ? Maîtresse provisoire, oui, dit la blonde secrétaire... 

Ce con de s.s.s.s.m qui avait déjà oublié ! Car comme convenu, après avoir accueilli ce soir même Junior l’Américain, elle conduirait le jeune génie chez son père, dans les Alpes-de-Haute-Provence, et filerait prendre un avion à Marseille pour un dépaysement modeste : un amant du moment qui avait acheté aux Canaries un de ces appartements dont on dispose par périodes annuelles : grand standing, parc privatif, plage privative, voisins exclusivement germanophones mais de bonne compagnie.
En partant, fidèle à une coquetterie qu’elle ne trouvait plus amusante, le s.s.s.s.m ajouta un au revoir et un souhait de bonnes vacances dans un des parlers dont l’existence méconnue avait soutenu sa carrière pré-francophone.
Il ajouta modestement :

- C’est du romanche... 

- Quel romanche ? Surselvan, sutsilvan, surmeiran ou vallader ?

Le s.s.s.s.m vacilla sous le choc et se reprit :

- Romanche standard...

Le s.s.s.s.m avait oublié, ou peut-être l’ignorait-il, que la blonde secrétaire descendait par sa mère d’une famille italo-alpine migrante, dont un rameau laborieux s’était fixé dans l’hôtellerie du canton suisse des Grisons.

Elle ajouta :

- Je n’aurais jamais cru qu’en romanche “bonnes vacances” se dise “joyeux noël”.

Mais le s.s.s.s.m était déjà loin, ou peut-être n’avait-il pas voulu entendre.

Elle se retrouva seule, en se demandait comment réagirait Junior tout à l’heure en apprenant qu’elle allait le conduire chez son père. 

Par la fenêtre, elle vit la silhouette du s.s.s.s.m traverser à grandes enjambées les colonnes de Buren. Elle se retourna vers le factotum tamoul qui apportait le courrier, et elle comprit la raison de son sourire inhabituel : il tendait une grosse enveloppe molletonnée. Elle pensa qu’elle n’aurait pas aimé être un soldat srilankais tombant dans les pattes de ce type.

- Vous allez me flanquer ça au feu tout de suite, dit-elle.

Le Tamoul en profita pour solliciter après destruction le congé de l’après-midi : raison familiale urgente.

- C’est ça, va comploter en paix, Tigre de mes deux, murmura la blonde secrétaire. 

Et elle accorda le congé.

La blonde secrétaire se retrouva seule avec sa bouteille d’eau minérale, et se dit que, le service étant pratiquement déserté, c’était peut-être le moment de s’accorder une petite clope. Malheureusement elle avait oublié son briquet, et pas moyen de mettre la main sur des allumettes dans ces lieux résolument anti-tabac, le panneau (cigarette barrée) en attestait à l’entrée du couloir.
Peut-être trouverait-elle son bonheur dans les affaires du Tamoul ? On ne l’avait jamais vu fumer, mais il était de notoriété publique qu’à des heures réglées par un culte exotique, il allumait des baguettes d’encens. Pratique qui lui attirait la sympathie d’une partie du personnel, mais aussi la méfiance de ceux que hante la menace des sectes.
Le factotum n’avait pas fermé son tiroir à clé, et pour cause, le tiroir de sa petite table d’accueil n’avait pas de serrure. La blonde secrétaire trouva ce qu’elle cherchait après avoir remué quelques mini-livres en caractères étranges, ainsi qu’un nombre impressionnant de bulletins de tiercé, de loto, et de billets de loterie. Il y avait aussi une cassette qu’elle empocha : il serait sympathique de se faire une petite décontraction tamoule, et elle remettrait la cassette en place avant de partir.
Elle mit les pieds sur la table, mit la cassette dans son baladeur et commença à écouter. À sa grande surprise, au lieu des ragas espérés, elle entendit un type qui parlait allemand, d’une voix assez solennelle. Elle comprenait vaguement ce qu’il disait, puisqu'elle s’était frottée à l’allemand, par force, à l’occasion de ses séjours chez ses oncles, dans l’Engadine, où l’allemand était langue officielle et le romanche langue familiale. 
Elle s’amusa du décalage entre le sérieux de la voix allemande et la puérilité du propos, une sorte de comptine enfantine ni faite ni à faire, ni rimée ni rythmée. Ensuite venait une récitation dans une langue qu’elle ne comprenait pas, une langue vaguement familière parfois pour certains mots. Une langue qui n’était pas sans rapport justement avec le romanche que parlaient ses oncles de Suisse. Les voix étaient sans conteste des voix de vieilles personnes. La blonde secrétaire arrêta la cassette car son esprit s’était évadé vers les hautes façades peintes du village romanche où elle avait joué enfant, et quand elle sortit de son rêve éveillé, il était temps de partir.
Elle rassembla les quelques affaires qu’elle ne voulait pas laisser traîner au bureau, machinalement elle fourra le baladeur dans son sac en oubliant de remettre la cassette dans le tiroir.
Si, comme il était de son devoir, elle avait eu la curiosité de consulter la boite à lettre électronique le mail du s.s.s.s.m, elle aurait pu y voir apparaître deux messages.
Le premier, qui provenait d'un cyber-café de Lyon, donnait un texte qu’une note disait extrait d’un ouvrage de 1934, Il Duce e il fascismo nei canti dialettali. Milan, 1934. Un hommage à Mussolini dans une langue qui pouvait ressembler à l’italien, mais qui n’était pas de l’italien. Et pour cause : la note précisait qu’il s’agissait du dialecte de Menton. Le texte était accompagné d’une vue de Menton, curieusement orthographié en dialecte : “Mentan”. La légende disait : “ La frontière des langues importe peu, puisqu’il y a des fascistes des deux côtés”...
Le second message, émanant d'un cybercafé de Saint-Étienne, présentait une photo : des soldats à l’équipement disparate, brassard F.F.I, et la légende disait : “F.F.I du Médoc sur le front de la Poche de Royan, 1945”.
La blonde secrétaire aurait pu à la rigueur s'intéresser au premier, puisque la branche italienne de sa famille l'avait nourrie à la haine du Duce. Mais l'allusion du second à cette inébranlable poche de résistance allemande dans la France libérée lui aurait été incompréhensible.
Mais la blonde secrétaire n’ayant pas de remplaçante, et le factotum n’ayant pas accès à l’e-mail, il était dit que ces messages resteraient enfouis dans la mémoire de l’ordinateur jusqu’au retour du s.s.s.s.m.

 à suivre :
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/07/18/35483145.html