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lu le 8 juillet 2014, sur http://www.encoredunoir.com

" Le couteau sur la langue, de René Merle

J’ai découvert un peu sur le tard et à l’occasion de quelques échanges sur son blog, que René Merle n’était pas seulement cet historien et chercheur en domaine d’òc dont je fréquentais la prose scientifique depuis quelques années déjà, mais aussi un auteur de romans noirs. Si je n’ai pas encore mis la main sur toute sa production (mais ça ne saurait tarder), j’ai néanmoins pu trouver ce Couteau sur la langue [fin de l'interlude autobiographique]. J’aurais pu plus mal tomber puisque, me semble-t-il, ce roman fait idéalement le lien entre les travaux scientifiques de René Merle, son occitanisme et son œuvre de romancier.  
Car en effet, voir un sous-sous-sous-sous-ministre de la culture délégué à un quelconque bureau chargé de la francophonie recevoir par courrier les langues coupées de cadavres retrouvés en Allemagne, Italie et sur la frontière de l’Occitanie se révèle, malgré la violence de l’acte, plutôt amusant. Surtout quand le sous-sous-sous-sous-ministre en question, grâce ou à cause d’une secrétaire peu adepte des abats et assistée d’un concierge tamoul, n’est aucunement au courant de ce qui se passe et que c’est le fils adolescent de ladite secrétaire qui va mener l’enquête.
On l’aura compris, on n’est pas là dans le procedural ou même, malgré la présence évidente d’un tueur en série, dans un de ces thrillers soi-disant ultra documentés. On ne cherchera donc pas un quelconque réalisme dans la manière dont la police peut mener l’enquête ou même dans celle dont Junior, l’ado surdoué suit la piste car, de fait, Le couteau sur la langue est une joyeuse évasion, un amusant suspense, une léger roman à énigme.
Pour autant René Merle, qui ne dissimule pas, par le biais de quelques références, ses lectures de d’Andrea Camilleri ou de Manuel Vásquez Montalbán, ne se contente pas ici d’écrire une sympathique petite enquête sous le soleil méridional. Le divertissement qu’il offre au lecteur est aussi l’occasion de poser en filigrane quelques questions qui tiennent à cœur à l’auteur : cette égale dignité des langues qui, paradoxalement, est ici mise en avant par ce Junior élevé par ses parents dans le culte de l’anglais, mais aussi dérives nationalitaires et déviances idéologiques ou, par le biais d’une conversation de deux personnages à propos de la Catalogne, changement de statut et de  valeur intrinsèque de la langue quand elle devient celle du pouvoir en place.
Ainsi, sous le vernis de l’aimable enquête baignée d’humour et d’un peu de gastronomie, René Merle pose un regard un peu désabusé sur l’abandon des idéaux et leur dure confrontation à la réalité qui, s’il porte aussi sur l’engagement en faveur de la langue d’oc, est transférable à bien d’autres combats politiques, sociaux ou culturels. C’est pour cela que Le couteau sur la langue, s’il permet de passer un moment de lecture des plus agréables laisse aussi cet arrière goût doux-amer qui lui donne plus de relief qu’une simple farce policière.

René Merle, Le couteau sur la langue, Jigal Poche, 2001."

 

Le Couteau sur la langue, primé à Guardia piemontese :
René Merle, "Le couteau sur la langue", Guardia Piemontese in giallo 2004
http://archivoc.canalblog.com/archives/2014/10/17/30740700.html

 

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Des lecteurs m'ont signalé qu'ils n'avaient pas pu ouvrir la référence à l'émission de France Culture. En voici donc le texte :

France Culture, “Tire ta langue”. Une émission proposée par Antoine Perraud : René Merle, Le couteau sur la langue. 24 juillet 2001

Antoine Perraud - Nous quittons l’Islande pour une patrie linguistique moins vivace, mais revivifiée à coups de cadavres, c’est la langue d’Oc, et c’est grâce à un roman policier que tous les passionnés de la langue doivent lire cet été, il est signé René Merle et il s’intitule Le couteau sur la langue. Il est publié par les Éditions Jigal. Il s’agit d’un tueur en série saisi d’une très intéressante vésanie, puisque cette folie mêle à la fois les utopies rancies post-soixante-huitardes et les crispations identitaires du tournant de ce siècle. Alors, comment en parler sans le résumer, mais en nous menant, si j’ose dire, par le bout de la langue, René Merle ?

René Merle - Et bien, c’est une histoire qui puise ses racines dans une longue pratique de cette langue, puisque je l’ai enseignée, je n’en ai pas hérité, c’est une langue que j’ai récupérée pour l’avoir entendue chez mes grands-parents, mais c’est une langue que j’ai aimée et en même temps une langue à laquelle je refuse, je dénie toute potentialité nationalitaire, donc je suis extrêmement gêné lorsque je vois des amis recevoir cet intérêt pour la langue d’Oc comme une agression contre la langue française, qui est la mienne, dans laquelle je pense, ou comme une menace de coupure de la France... Donc la première image qui s’est imposée à moi, c’est l’image de cette fausse coupure de la France, Oc et Oïl, la France coupée en deux, et en tirant ce fil de la métaphore et en faisant intervenir un certain nombre de “fous”, de “demi-fous”, ou d’agités, dont j’avoue avoir puisé connaissance dans cette longue pratique linguistique, donc en mettant en scène ces “fous” là, j’ai essayé à la fois de raconter une histoire et d’intéresser, d’amuser mon lecteur, mais aussi peut-être de lui faire mieux approcher cette coupure de la réalité linguistique française, et aussi l’existence de la dualité linguistique.

A.P - Mais c’est incroyable, parce que, en quelques cent trente page, donc c’est quasiment le nombre de pages d’un Que sais-je ?, la fameuse collection des Presses Universitaires de France, vous faites à la fois un polar, et Dieu sait s’il y a du suspense, parce que jusqu’aux dernières pages on veut vraiment comprendre, René Merle, en même temps vous faites presque un Que sais-je ? sur qu’est-ce que cette langue, et puis en même temps vous faites une sorte de traité prêchant la tolérance, mais la tolérance à coups de cadavres parce que, sans tout révéler, il faut dire que les cadavres sont des espèces de marqueurs, si j’ose dire...

R.M - Ce sont des jalons...

A.P - Des jalons... Comme un chien qui marque son territoire avec son urine, certains fous veulent absolument aller vers la plus grande langue d’Oc et donc marquent le territoire à coups de cadavres... La langue d’Oc, il faudrait peut-être rappeler quelles en sont les limites, ce qui donnera une idée d’où on trouve les cadavres...

R.M - Contrairement à ce que l’on croit, la langue d’Oc n’est pas une langue stricto sensu méridionale, ce n’est pas seulement l’huile d’olive et les poissons...

A.P - Les ardoises...

R.M - Donc je traverse la France et au delà, une partie de l’Europe, dans les régions verdoyantes et arborées qui sont celles de la Charente, du Nord du Massif Central, des limites du Berry, des Alpes iséroises, du Piémont italien aussi, et dans cette limite, qui est une limite relative ou absolue suivant les points de vue, et Dieu sait qu’il y en a dans ce livre, cette limite évidemment, ce qui m’a chatouillé, et désagréablement, pour l’évoquer, ce sont les affreux conflits balkaniques, ce sont les découpages pseudo-linguistiques qui ont entraîné ces catastrophes humaines que nous déplorons tous, je pense, et donc j’ai voulu, en montant ce complot et puis cette histoire passionnelle autour de la langue, j’ai voulu montrer qu’il faut être très sage et très prudent, avec ces concepts, surtout nous les intellectuels, enfin je le dis en toute immodestie, quand on voit comment on a pu utiliser les historiens ou les littérateurs dans d’autres pays pour créer arbitrairement des phénomènes nationalitaires, j’ai pris une responsabilité, au terme d’une vie, puisque la retraite est là, une vie consacrée à l’enseignement du français, et de l’occitan, et à la recherche sociolinguistique... J’ai voulu témoigner de ce qui peut séparer, entre paranthèses, les Français au point de vue de leurs langues... Encore que, entre Oc et Oïl, la mère c’est le latin...

A.P - Il y a justement des tuiles, et non pas des ardoises, c’est-à-dire des zones où la conscience linguistique n’est pas si nette, où il y a une sorte de brassage. On trouvera toujours des gens, notamment dans votre roman policier Le couteau sur la langue pour se livrer à un magnifique nettoyage linguistique, ça bien entendu. Mais à un moment, dans ce livre, il est question, pour savoir jusqu’où on trouvera des cadavres, c’est-à-dire jusqu’où était la limite de cette langue d’Oc, il est question d’un Croissant, qu’on mange ou qu’on ne mange pas... Est-ce que là, peut-être, sans trop révéler ce qui fait le sel du livre, vous pourriez nous parler du contexte ?

R.M - Oui, bien sûr. Mais j’avoue avoir toujours été fasciné par les phénomènes d’osmose en limites, c’est vrai pour les langues, c’est vrai pour les individus. Qu’est-ce qui tient de la séparation, et qu’est-ce qui tient du rapprochement ? Donc, le Croissant ce serait une zone partant, disons du Sud de la Charente, et s’élargissant en forme de croissant au Nord du Massif Central, se rétrécissant ensuite jusqu’à l’Allier. Une zone où le substrat linguistique est clairement occitan, et où la ponétique est déjà plus ou moins clairement d’Oïl. Et donc si j’entends un Creusois du Nord par exemple, j’ai l’impression d’un occitan prononcé ; je caricature, par un Parisien si vous voulez... Par contre, si nous l’écrivons, ce sera la même langue, de l’occitan. Je suis très schématique, mais en gros c’est ça. Alors, le Croissant est-il occitan ? Est-il “oïlitan” ? Je ne sais pas... Il est plutôt occitan. Mais, au delà de ce croissant, il y a des gens extrêmement déchaînés qui vont rechercher, par exemple en Poitou ou en Berry, des traces d’un substrat occitan dans les dialectes d’Oïl de ces zones-là. Alors, où s’arrête, ou commence l’occitan...

A.P - Et alors, dans votre livre, on ne peut pas dire tout ce qui se passe, mais on croise vraiment des gens tout à fait étonnants, une blonde secrétaire, la secrétaire de qui, d’un S.S.S.M, ce S.S.S.M qui est un sous-sous-sous ministre de la Culture, on croise un journaliste qui s’appelle Gattino, ce qui veut dire “Petit chat”, mais on peut presque penser à Gattegno qui est un journaliste du Monde qui enquête comme personne, et puis il y a le fils de ce journaliste qui semble comprendre beaucoup plus vite que son père de quoi il peut s’agir... Je voudrais juste lire, ce n’est pas trop dévoiler, mais lire un tout petit passage qui donne une idée de quelle enquête, de quelle énigme il peut s’agir : “Vos points correspondent exactement au tracé scientifiquement tranché et incontestable en ce qui concerne la Gironde, la Charente, l’Isère, le Piémont et Menton. Pour le Vercors, c’est même parfait, au millimètre. Pour contre vous êtes maximaliste pour la Marche, ou le Berry, et pour le Bourbonnais. Encore que sur ce dernier point, si je n’ai pas vraiment trouvé trace de conscience linguistique, je peux attester d’une conscience de limite ethnique dans une région où on pourrait la croire bien effacée... Sur ces limites oubliées, on raille les gens d’en face, on les dit différents.”. Et donc il y a là une énigme sur laquelle nous ne pouvons pas nous attarder, une enquête non pas policière mais journalistique, puisque les policiers ne comprennent rien, ils ne voient pas venir, et en même temps énormément d’informations, et on sent effectivement, René Merle, que vous avez passé votre vie à cela. Mais ce qui est intéressant, c’est que ce livre est publié au moment où certains veulent revenir sur certain passé de certains hommes politiques, et vous, visiblement, les pires sottises des années 70, car il y en eut, même si parfois il y eut une grande liberté pour mettre fin à une chape de plomb qui avait pu régner dans les années 60, mais vous réglez aussi vos comptes avec certaines sottises dont vous fûtes épargné, René Merle ?

R.M - Pas tout à fait, pas tout à fait... Non, mais c’est bien vrai qu’il y a un aspect critique, et autocritique, mais aucunement culpabilisant, c’est un regard que je souhaite lucide, et surtout porteur d’avenir. Là, il s’agissait de raconter une histoire, donc vraiment une histoire, de faire plaisir, de la poser à partir de deux jalons apparemment totalement extérieurs à l’histoire, à savoir le Wurtemberg et la Calabre, et à partir de là de susciter chez le lecteur intérêt pour ce qui pour moi était vraiment un plaisir, le plaisir de la découverte linguistique, et peut-être sera-t-il aussi celui du lecteur...

A.P - Mais c’est étonnant, René Merle, en définitive vous êtes un peu saisi non pas par la débauche, mais par le roman policier... Vous êtes universitaire, vous êtes agrégé d’histoire, vous êtes docteur ès lettres, vous êtes spécialiste de la Révolution Française, et bien d’autres choses encore, et puis là, tout à coup, tant mieux, ça va pimenter notre été, vous avez voulu faire un polar, et vous y êtes parvenu...

R.M - J’ai voulu... Mais je suis retraité, ma seule fonction historique actuelle est d’être président de l’Association qui prépare le150e anniversaire de l’insurrection républicaine de 1851, contre le coup d’État, voilà ma tâche citoyenne et historique. Mais c’est vrai qu’en contrepoint de cela le polar est un instrument merveilleux de diffusion de connaissances accumulées, qui sans cela resteraient confinées dans des articles très pointillistes, très intéressants, dans des revues savantes, ce que j’ai fait toute ma vie. Et là, je touche d’autres personnes...

A.P - Et alors c’est vraiment fait pour “Tire ta langue”, parce que on pourrait quand même préciser que les cadavres qui parsèment votre roman policier, ils ont tiré la langue, il faut dire ça...

R.M - Tout à fait. Ils ont tiré la langue, et ils l’ont perdue...

A.P - Ils l’ont perdue, on la leur a tirée, on la leur a soutirée...

R.M - J’ai été très heureux, mais très amusé en même temps, d’être invité à “Tire ta langue”, parce qu’on était, si j’ose dire, sur la même longueur de langue...

A.P - Et bien, René Merle, je rappelle le titre de votre polar, Le couteau sur la langue, publié aux Éditions Jigal. Merci.

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