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Je sais, l’histoire du manuscrit retrouvé est vraiment éculée. Mais c'est pourtant en perçant le mur de la Pourrachère que j'ai trouvé le cahier recouvert en toile cirée noire. Il semblait écrit de la veille, l’encre pailletée de poudre à sécher. Mais il portait à la fin la mention : “Rambaud Alexandre, 1850”.

 Historique de la découverte :

Ferrero est un copain d'enfance. Ce qui nous unit tient à l’adolescence, quand nous tournicotions sur la place du quartier. Ensuite, il est entré en apprentissage aux chantiers navals, moi au lycée. Chacun a fait sa vie, mais nous ne nous sommes jamais perdus de vue. 

Quand les chantiers ont fermé, et que les requins ont aussitôt rasé le site, Ferrero a déprimé. Il est devenu allergique aux bateaux, il a divorcé, s'est dépolitisé, et il est parti s’instituer bricoleur universel dans les Basses-Alpes, (pardon, Alpes-de-Haute-Provence), dans un coin où il allait souvent chercher des champignons. Ne donnons pas de nom, car je le soupçonne d’y travailler surtout au noir.  

Il m'accueille quand j'en ai envie. Et j'en ai souvent envie, surtout l'été, quand la côte est invivable. Chez Ferrero, je suis végétatif, j'évite les G.R., je reste assis devant la porte à regarder la campagne, à jouer avec Diachronie la petite chienne, à essayer de ne pas loucher sur la copine de Ferrero quand elle prend son bain de soleil intégral, je lis, je fais un peu la bouffe, je bois du rosé, et le soir les lapins, qui n'ont pourtant pas lu Daudet, viennent danser, sans avoir peur de Diachronie. Hospitalité requinquante donc, quoique Ferrero s'obstine à me dire :

- Putain, bouge-toi un peu, tu es malade de rester comme ça...

Je ne descends à Digne que pour acheter des journaux nationaux, ce qui énerve Ferrero, lequel ne lit que L'Equipe et le journal d'annonces.

L’été dernier, en reconnaissance pour tous les bons moments passés, j'étais venu aider un Ferrero débordé. Il avait accepté plusieurs chantiers à la fois, alors que Djamel, son manœuvre (plus ou moins déclaré), était retourné en Tunisie pour les vacances.  

Entre autres chantiers, Ferrero aménageait la Pourrachère, un de ces écarts défrichés en marge du monde, il y a deux ou trois siècles, quand les pauvres avaient faim de terres. 

Pour y accéder, par une mauvaise piste, on passe un rideau de collines boisées de pins, puis un second, plus élevé : les arbres se font rares : buis et pierraille. La ferme est sur un plan, exposée Sud-Est, abritée du vent du nord par une barre rocheuse. Un corps de bâtiment principal, une étable accolée. Plus loin une longue bergerie basse. Une petite source coule au bas de la barre. Vue superbe sur la vallée et les cimes de l'Est. 

Le 14 juillet arrivait. Le nouveau propriétaire, un commerçant belge, voulait s'installer en août, la finition pressait, et Ferrero m'a mis sur le chantier avec un radiocassette, une glacière et d'honorables provisions :

- Je te laisse pour la journée. C'est pas sorcier. Tu me décrépis ce bout de façade, et puis, viens voir...

Nous sommes entrés dans la grande salle, merveilleusement voûtée. 

- Tu me perces ce mur.

Je me suis pensé :

- Sans compresseur, bravo...

Ferrero m’a montré, tracé sur le mur, l'emplacement d'une porte et d'un linteau. Il s'agissait de réunir la pièce à ce qui avait été une étable. 

J'ai fait tomber presque tout le crépi dans la matinée, à l'ombre. Puis le soleil est venu, je me suis promis de finir la façade quand il tournerait, et je suis rentré m'attaquer au mur. Le mur était très épais, en pierres dures. J'ai bataillé à la pointe et à la massette, et d'un coup je suis tombé sur le vide : une sorte de niche dans l'épaisseur, et dans les débris, un petit coffret. 

- Ça alors, le trésor...

En fait de trésor, le coffret ne contenait que des papiers, quelques livres, un médaillon, un edelweiss séché qui s’est défait dans mes mains. Le médaillon portait le portrait sépia d’une jeune femme à l’air triste. J’ai tout enfourné dans mon sac, et j'ai monté le coffret, vide, dans les combles. Quand Ferrero est venu me chercher, je finissais de dépiquer la façade. Le trou était percé, sans trace de la niche. Ferrero a été admiratif, il n'aurait jamais pensé que le percement aille aussi vite.

Je n'ai rien dit de ma découverte. J'étais un peu merdeux, car s'il n'était pas question de laisser ces papiers au Belge, j'aurais quand même pu affranchir Ferrero. Au risque de l'entendre proposer :

- On va vendre tout ça à la foire à la brocante...

Car Ferrero n'a pas le respect de l'Histoire, sinon celle du foot sur laquelle il est incollable. Preuve de ce non-respect : Diachronie. Lors d'une soirée rosé de Provence, avec Ferrero et son proche voisin (deux kilomètres), un prof. de fac. de Lyon qui, en bon ancien combattant, projette sur Ferrero son admiration (aujourd'hui inavouable) pour le prolétariat, je m'étais laissé aller à remarquer que la synchronie se nourrissait de diachronie. Remarque pertinente, puisque du coup Ferrero avait rebaptisé Diachronie la petite chienne dont il venait d’hériter. Nom précédent : Cindy.

Il n'était pas question d'examiner les papiers chez Ferrero. Je ne l’ai fait qu’en rentrant chez moi. J'ai d'abord feuilleté les livres. Les ouvriers poètes, recueil biographique et littéraire par H.Bondilh, ex-détenu politique, Marseille, 1850, La grammaire du Peuple, de Masse, Digne, 1840, Breyou et so disciplo, Poëmo burlesquo in sié chants et in vars patuais, par Gmo Roquilli, Givors, 1836, Relation très circonstanciée de l'Apparition de la Très Sainte Vierge à deux bergers, sur la Montagne de la Salette, près Corps, Isère, le 19 septembre 1846, et des faits extraordinaires qui ont suivi cet événement miraculeux, Grenoble, 1847, Histoire de la conspiration de l'égalité, dite de Babeuf, par Ph. Buonarroti, Bruxelles en 1828. Ce dernier ouvrage portait en dédicace : “À Rambaud, que j'espère missionnaire de l'avenir. Laponneraye”.

Je suis vite passé aux papiers : un carnet de chansons manifestement républicaines, un carnet de comptes aux noms codés. Et le cahier : si les premières lignes étaient droites, régulières, il était évident qu'au fil des pages, l'auteur s'était fatigué, ou énervé : l’écriture de la fin était presque chaotique.

Mais même régulière, je ne pouvais déchiffrer cette écriture. Et pour cause. Son alphabet, parfaitement inconnu, avait pourtant quelque chose de familier : grec, arménien, géorgien, éthiopien ? 

 

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J'ai bien sûr pendant quelques jours consulté des encyclopédies, et si j'ai considérablement enrichi mes connaissances sur les alphabets, je n'ai pu identifier celui du cahier.

J'aurais pu consulter des spécialistes, mais je n'avais pas envie de faire passer ma trouvaille dans la moulinette universitaire.

Bien sûr, je suis allé aux archives de Digne consulter le cadastre. La Pourrachère avait en effet appartenu à une famille Rambaud jusqu'en 1852, où elle avait été vendue. Un Rambaud Alexandre apparaissait sur les registres d’état civil de la commune, mais il était né en 1825, et mort en 1848. Deux ans donc avant la date de la couverture du cahier.

En sortant des archives, un peu déconcerté, je suis monté saluer Ferrero. J’ai appris que le Belge se bronzait à la Pourrachère et avait demandé à Ferrero d'aménager une piscine. Ferrero n'a pas parlé de découvertes. Je ne lui ai toujours rien dit de la mienne. Nous avons bu le rosé que j'avais apporté, pendant que la copine de Ferrero, toujours très déshabillée, communiquait New Age avec le Cosmos.

J'ai mis à contribution une relation généalogiste, qui m'a rapidement indiqué que Rambaud Alexandre était le cadet d'une famille paysanne. Ses parents étaient morts du choléra en 1849. Il avait été instituteur rural, s'était engagé en 1847, et était mort au combat en Algérie en 1848, effectivement. Son frère, déporté en Algérie après l'insurrection républicaine contre le coup d'état de 1851, était mort presque aussitôt au bagne de Lambessa. D'où, je pense, la vente de la Pourrachère en 1852. C’est par dizaines que les familles de paysans bas-alpins insurgés ont été dépossédées ou contraintes à la vente.

J'ai donc laissé le mystère dormir. Un plus tard, je suis allé travailler à la bibliothèque de Marseille. Et je suis revenu sur un petit nuage. 

Motif de ce ravissement : en effectuant une recension d'écrits marseillais du XVIe siècle, j'étais tombé sur un petit livre bien propre, mais bien vieux, La déclaration des abus que l'on commet en escrivant, Et le moyen de les éviter, et représenter nayvement les paroles : ce que jamais homme n'a faict, Par Honorat Rambaud, Mtre d'escole à Marseille. À Lyon, par Jean de Tournes, Imprimeur du Roy, M.D.LXXVIII.

Ouvrir un ouvrage daté de 1578, quel qu'en soit le contenu, donne toujours du plaisir. Mais ouvrir celui-ci m'a fait sauter de joie. Si les pages de gauche étaient en français, les caractères des pages de droite étaient les mêmes que ceux du cahier de Rambaud, j'en étais sûr. Et la page de gauche était la transcription de celle de droite ! La pierre de Rosette...

Une demande de microfilmage aurait demandé des mois d'attente. Et à photocopier sournoisement un bouquin de 1578, je risquais les Baumettes. J'ai eu la tentation de crier, le doigt tendu vers une étagère de livres vénérables : “Un ver !”. Histoire de profiter de la panique et fuir avec le trésor. Mais ma conscience érudite et citoyenne m'en a empêché. J'ai donc noté comme un malade les signes cabalistiques de l'alphabet de Rambaud, avec un maximum d'explications. 

Le Rambaud du livre se présentait comme enseignant depuis trente-deux ans à Marseille. Et, avec un nom pareil, comme de juste, il était originaire des Alpes provençales : un de ces Gavots si souvent descendus faire le maître d'école dans le bas pays.

Le brave Rambaud affirmait “qu'il faut tascher de rendre aisée l'escriture, attendu que c'est un chemin, par lequel ont besoing de passer tous présents & advenir jusques aux laboureurs, bergiers et porchiers”. Et pour ce faire, il inventait et proposait un alphabet, phonétique et pratique. “Vous sçavez bien, Lecteurs, que l'escriture est le double & copie de la parolle, & que le double doit estre du tout semblable à l'original. Là où prononçons une lettre seule, la devons escrire seule, à celle fin que la copie soit semblable à l'original”.  

“Le présent livre a esté achevé d'imprimer le 20 septembre 1578. Il s'en va par le monde tout seul”.

Pauvre Rambaud. Bien seul en effet était resté ton livre. Mais tu avais eu au moins comme disciple Rambaud Alexandre.

À peine arrivé, je me suis plongé dans la transcription. Les lettres se mettaient en place, mais je butais sur le sens. J’ai mis un moment pour comprendre que le texte était écrit en provençal. J'ai travaillé presque toute la nuit et encore une journée pour achever transcription et traduction. J'ai fait ensuite deux disquettes de sauvegarde, et j'ai dormi douze heures. 

Je propose au lecteur la traduction de la totalité du récit de Rambaud. Je n’ai laissé dans l’idiome que quelques fragments qui manifestement pour Rambaud faisaient sens particulier.

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