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Cahier de Rambaud.

 

Dix Décembre 1850. Il y a deux ans, jour pour jour, les Français élisaient Louis Napoléon Bonaparte président de la République. 

Hier, j'ai brûlé les premières pages de mon récit. Pourtant je recommence à l’écrire ce matin. La prudence conseillerait de n'en rien faire. Tant de Frères sont emprisonnés depuis octobre : je serais criminel d'en mettre d'autres en danger, en traitant de ce que les autorités appellent Complot de Lyon. Mais maintenant que tout est joué, je me dois de dire cette folie qui m'a mené, sans que je comprenne. 

Je n'écris que pour moi. Pour ne pas devenir fou. Pour que ma pensée s'ajuste avec les mots communs à tous. Tout petit, j'ai compris qu'il fallait parler à haute voix, pour bien penser. Quitte à parler seul, comme les bergers. Et quand on m'a appris à écrire, j'ai été émerveillé que le papier puisse garder les mots qui viennent en bouche.

J'écris ceci dans la cuisine de la Pourrachère. Par la petite fenêtre, je vois mon village, au loin dans la vallée, je vois le chemin que nous devions faire, mon frère et moi, pour aller à l'école, je pense à la bûche qu'il fallait apporter pour le poêle, à la peur qui venait au retour, avec la nuit et la crainte des loups. C'est pourquoi, quand je suis devenu instituteur, je ne demandais pas de bûche aux enfants qui faisaient longue route, je ne punissais pas leurs retards, je les laissais vite partir le soir.

J'aimais ces enfants à qui j'apprenais le français, l'écriture, les quatre opérations. “Pour qu'ils ne soient pas des bêtes comme nous”, disaient les paysans.  

Mais j’en reviens au complot. Sans doute, la police tenait les fils de l'affaire, depuis le début. Que lui apprendrais-je qu'elle ne sache déjà ? Mais je serais bien coupable de conforter ses accusations. J'écrirai donc, mais ce cahier ne doit pas avoir de lecteurs. Si d'aventure il en avait, j'aurais mis barrière à leur curiosité : moi qui ai tant bataillé pour propager le français, j’ai décidé d’écrire dans notre idiome natal (pour autant que les mots me viennent, car si le patois a dans la vie vivante des mots que le français n'a pas, il est des mots français que notre patois ne rend pas). 

Celui qui ne parle que français ne saurait me lire, et celui qui ne parle que patois par définition ne sait pas lire. Mais qu’adviendrait-il si mon cahier tombait dans les mains d’un curé, d’un médecin de village, d’un instituteur, d’un artisan éclairé, qui savent lire dans les deux langues ? C’est à cette pensée que j’ai  brûlé mes premières pages. 

Je les reprends aujourd’hui, en utilisant, en précaution supplémentaire, l’étrange alphabet de Rambaud l’ancien, que personne ne connaît plus. Son livre vieux de trois siècles était sur mon étagère, avec les rares ouvrages auxquels je tenais, que mon frère a récupérés dans ma chambre de Manosque et montés à la Pourrachère. Qui aujourd'hui saurait déchiffrer les signes imaginés par Honorat Rambaud, le vieux maître d'école ? J'ai tellement travaillé cette nuit pour les graver dans ma mémoire que j’ai oublié ma douleur. Après, quoiqu'il m'en ait coûté, j'ai brûlé le livre, afin que personne n'accède à la connaissance des caractères. Si jamais ce cahier tombait en de mauvaises mains, on le croira écrit en hébreu, sumérien, syriaque, que sais-je ?

Mais qui viendrait nous dénicher à la Pourrachère, le cahier et moi ? Personne ne me recherche. Puisque je suis mort. C'est Rambaud le Vaudois que l’on traque. Taille : 1 m 66. Cheveux et sourcils : châtains. Front : découvert. Yeux : gris. Nez et bouche : moyenne. Menton : à fossette. Visage : ovale. Teint : clair. À quelque chose près, ce pourrait être mon portrait. Mais moi, Alexandre Rambaud, je n'intéresse plus personne.

 

Je ne sais par quoi commencer. 

Peut-être par Reine. Je regarde le médaillon qu'elle m'a donné, ce daguerréotype sépia qui la fige en étrangère à jamais perdue. 

Ou peut-être par Hyères. C’est depuis l’agression d’Hyères que la douleur me cingle le front, à l'improviste, une douleur terrible. C'est à Hyères que j'aurais dû comprendre. Je sortais de chez Dupont, dans la très vieille ville, là-haut sous le château ruiné. Je redescendais par des rues mortes. À l'angle de l'église, la fillette se tenait raide sur sa chaise, toute vêtue de blanc, le visage voilé et couronné de fleurs : une Belle de Mai, son assiette sur les genoux en attente de l'offrande. J'ai déposé une piécette. 

Le galop est arrivé derrière moi. Et le cri : “Rambaud”... Je me suis retourné. L'homme avait un œil au milieu du front, un troisième œil. Il a crié quelque chose comme : “Et sachez qu'il y a un jugement...”. Il a levé le bras. J'ai tiré mon poignard dans le même moment : depuis l'Algérie, le poignard sort tout seul. Un brouillard rouge a voilé mes yeux. 

Je me suis réveillé contre les pierres lisses du mur de l’église. Il y avait des femmes autour de moi. Le sang coulait de mon front sur mes yeux et ma bouche. La Belle de Mai avait du sang sur sa robe blanche, du sang comme j'en avais vu sur d'autres robes, dans une autre vie, en Algérie.

Je ne savais plus qui j'étais. Et puis je me suis récité notre premier acrostiche, je me suis mis à rire. Je m’étais reconnu et j'ai articulé fortement :

- ARSENAL. 

J'ai entendu une femme dire :

- Ça lui a monté à la tête...

On m'a lavé, on m'a pansé. 

- Ça saigne, mais ce n'est pas trop profond, la Bonne Mère vous a protégé. Vous pouvez lui dédier un es-voto, dit la Belle de Mai. 

Un ex-voto. En bonne provençale, elle ne savait pas prononcer ce x. J’ai pensé à mon grand-père, que personne n'arrivait à appeler Xavier. Zavier...

La fille m’a montré la statuette, dans sa niche : la Vierge avait la robe bleue, la coiffe dorée et les sequins de la vierge du douar. Celle que j'aurais dû protéger. La tête m'a tourné et j'ai fermé les yeux.

J'avais risqué la mort en Algérie, sans récolter une égratignure, et on venait de m’ouvrir le front au coin d'une rue d’Hyères. Les femmes parlaient de cheval fou, mais elles n'avaient rien vu du cavalier monstrueux. Et même en mettant sur le compte du choc le souvenir délirant du troisième œil, même si je ramenais l’agression à une réalité acceptable, je ne comprenais pas. Qui m'en voulait ? Les Blancs ? Ils auraient déjà eu tant d’occasions de m'attaquer, depuis que je circule par nos campagnes... Pourquoi attendre Hyères ? Alors, qui ? Je vivais si seul, depuis si longtemps, que n’avais pu soulever ni jalousies amoureuses ni rancunes personnelles...

Les femmes m’ont entraîné dans l'église. Les murs étaient couverts de petits ex-voto naïfs : l'enfant tombait sous les sabots, le fusil explosait au visage du chasseur, la vague engloutissait le marin, le médecin baissait les bras devant le gisant. Mais toujours la Bonne Mère apparaissait, douce et rayonnante, et la mort reculait.

On m’a dit où trouver le peintre, dans la ville basse. J'ai payé d'avance, il m'a assuré que mon ex-voto serait dans l'église avant dix jours. J'ai insisté pour qu'il peigne un troisième œil sur le front du cavalier. Il a refusé en riant, puis il a feint d'accepter, avec la fausse compréhension que l'on accorde aux enfants et aux fous.

Je lui ai dit :

- Vous êtes gentil.

- Gentil n'a qu'un œil, a répondu le peintre, et j’ai approuvé comme si je comprenais le sens de ce dicton qui depuis l’enfance me restait énigmatique.  

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