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J'ai donc été blessé à Hyères en mai 1850. Il y a sept mois à peine, une éternité. J'étais alors un activiste de la Démocratie socialiste. J'avais été mandaté par les Frères des Basses-Alpes pour négocier avec ceux de Marseille et du Var. Notre journal de Marseille, La Voix du Peuple devenue Le Peuple, souffrait des mille morts de la répression, mais il tenait bon. Les Marseillais comprenaient mal pourquoi les Varois s'obstinaient à publier un journal, ils ne comprenaient pas pourquoi les Bas-Alpins lançaient le leur. Ils auraient préféré que nous diffusions seulement la feuille marseillaise. 

Je ne connaissais presque plus personne au journal depuis mon départ de Marseille, début 1849, et la rencontre avait été froide. Mais j'avais eu la surprise de trouver au Peuple un journaliste que j'avais croisé au Temple, et qui en avait été écarté pour sympathies évangélistes. Je ne le savais pas converti à la démocratie socialiste.  

J'ai circulé le moins possible dans Marseille, où je n'avais pas intérêt à être reconnu, et je n'ai pas fait de mauvaises rencontres. Du moins je le pensais. Je n'ai pas osé aller voir Reine, car il nous était impérativement demandé de ne pas mêler nos affections à ces missions.  

Le lendemain, j’étais chez Dupont, à Hyères. Nous avons coordonné les zones de diffusion du Var et des Basses-Alpes, et surtout envisagé l’action clandestine, car, en bafouant la liberté d'expression, le gouvernement nous poussait hors de la légalité. Dorénavant, nous nous organisions dans les moindres villages en sociétés secrètes, prêtes à l’action : la Jeune Montagne rouge.

Il faisait bon sous la vigne de la terrasse, qui dominait les toits serrés, la plaine verdoyante et ses derniers orangers, la presqu'île rectiligne. La mer brillait au loin. Parfois des marais remontait une forte odeur de fièvre.

- Vous avez tort de ne pas donner quelques articles dans la langue du peuple, m'avait dit Dupont, qui tenait chronique provençale dans son journal varois. 

Pour mon compte, je respectais doublement les paysans des Basses-Alpes : je leur parlais provençal et je leur faisais lire du français, puisque le français est la langue de la politique. Le patois est le bien quotidien des paysans et ils n'aiment pas que des lettrés viennent le leur servir. Je suis payé pour connaître la méfiance du travailleur devant l'homme instruit, surtout s'il se déguise en travailleur... 

Mais je n'avais guère la tête à répondre à Dupont. J'étais ailleurs. Je pensais à ce qui nous attendait au moindre soupçon de conspiration. Dupont m'avait parlé de sa famille, de son travail d’employé d’écritures, des hésitations qu'il avait eues avant de mettre ce bonheur tranquille en danger. Pourquoi risquait-il ainsi la prison ? Qu'attendait-il de la victoire de la Cause qui le rende plus heureux ? Moi, je n'espérais rien. Mon plaisir était dans la parole semée, l'organisation du combat. Je n’aliénais aucun bonheur personnel, je n'en attendais aucun. Je savais que si nous triomphions, je rechercherais une autre vie instable, nomade et solitaire. Souvent, je pensais à l'Amérique...  

La femme de Dupont est venue nous apporter de l'eau, du vin d'orange et de la confiture de figues de sa fabrication. Elle m'a tourné le dos et s'est baissée pour essuyer la table. Je n'ai plus vu que la taille fine et les hanches pleines dans la robe d'indienne bleue. Le sang a battu mes tempes devant cette croupe, comme tant de fois là-bas, quand nous entrions dans les douars et dans les campements.

J'ai revu la scène du dernier village, notre groupe et la fille aux sequins, sa robe bleue, et j'ai dû changer de visage.

- Tu ne te sens pas bien ? 

- Un étourdissement, c'est la chaleur...

- Bois un peu d'eau fraîche...

Il a sorti la bouteille de son protecteur d'argile.

Nous avons mis au point les messages en cas d'urgence. Puisque la police ouvrait nos lettres, autant utiliser le journal. Nous nous sommes amusés à choisir les acrostiches codés. Il fallait les retenir de tête : par les temps qui courent, la moindre trace manuscrite peut constituer délit de conspiration. Le premier se lisait verticalement “ARSENAL”. Il signifiait : “envoyer immédiatement un messager des Basses-Alpes à Toulon”. 

- Sois prudent au retour, m'a dit Dupont. Les Blancs aussi s'organisent en sociétés secrètes. On dit que la Société des Amis de l'Ordre, qui s’est créée à Lyon, se ramifie dans tout le Midi... Et ils sont dangereux... 

Nous nous sommes donnés l'accolade. Il m'a glissé dans la poche une mince brochure :

- Tu liras ça, tranquillement... Je l’ai écrit à mes moments perdus...

 Quelques minutes après je tombais devant l'église.

 

La diligence remontait par les routes blanches, les collines de chênes et de pins, les gros villages serrés dans leurs bassins de vignes, de blés, et d'oliviers grisâtres.  

J’ai sorti la plaquette de Dupont : c’étaient des vers provençaux, du sous-Lamartine qui me tomba des mains. Et Dieu sait pourtant que j'aime Lamartine.  Je me suis demandé ce qu’en aurait pensé Reine, elle qui donne par la poésie française un sens à sa vie monotone de couturière.

C'est dans cette remontée vers Manosque que la tête a commencé à me faire très mal. Des élancements insupportables qui arrivent depuis sans prévenir et qui troublent ma conscience. 

Où est Dupont maintenant ? A-t-il été arrêté lui aussi ?

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