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J'écris ceci en regardant les pentes nues, l'herbe rase où les pierres affleurent, les hautes tiges depuis longtemps sèches des asphodèles. Les asphodèles dont le nom patois, “pourraque, pourrache”, a baptisé notre maison, la Pourrachère. L'asphodèle ne pousse que sur les terres si ravagées par le feu et les moutons que rien d'autre ne peut y venir. C'est pourquoi sa fleur blanche au printemps est signe de résurrection.

- La fleur de Proserpine, la femme du dieu des enfers, qui revient sur terre chaque printemps voir sa mère Cérès, disait notre vieux maître à l'école normale, qui nous frottait de latin et de mythologie, nous, les fils de paysans.  

Et maintenant je vois les tiges mortes des asphodèles. Moi qui suis mort aussi. 

Le froid est venu. Mais si la cheminée fume, personne ne s'en inquiètera en bas. Mon frère l’allume assez souvent, pour que la maison vide ne tombe pas du grand abandon, depuis que mes parents sont morts, et que mon frère s'est installé au village. 

Je resterai quelques jours encore ici, le temps de me reprendre, et d'aviser. Le calme qui m'entoure, la solitude, ne sont qu'un passage et il me faudra retourner parmi les vivants avant que les asphodèles refleurissent. 

 

J'en viens à ce qui brûle mon ventre, épuise ma tête. Ces jours de septembre 1850 qui m'ont comme baptisé une troisième fois. Car j’ai eu trois baptêmes.

J'ai pleuré, paraît-il, à mon premier baptême. C'était en 1825, dans la chapelle que je vois en bas, dans la vallée. Mars est mon mois, je suis né en Mars, le mois des fous. Le curé a inscrit mon nom dans son registre. Un Rambaud de plus, après tous ceux qui reposent dans l'enclos des morts à l'herbe courte. Tant de générations, dix peut-être, depuis que le premier Rambaud est descendu, du Briançonnais dit-on, pour se fixer ici.

J'ai été baptisé une seconde fois en Algérie, subdivision de Tlemcen. Abd El Kader s'était rendu, mais ses bandes continuaient la guerre sainte. C’était en 1848. J’étais chasseur à pied. Le général Cavaignac avait fait de nous, ses “Zéphirs”, un fer de lance dont la violence devait terroriser les Arabes et les dissuader à jamais de se rebeller.

Nous visitions souvent le village des Vaudois, à une lieue du campement. Bien qu'ils soient depuis longtemps protestants, nous appelons toujours Vaudois les Protestants des Alpes et du Lubéron, sans rien savoir de leur antique hérésie.

Village est un grand mot : une maison, quelques cabanes. Il y avait là des familles de Freissinières, un pauvre village du Briançonnais. Les autorités les avaient poussées à partir pour l’Algérie, comme tant de paysans du Midi chassés par la maladie de la pomme de terre. On avait établi les Vaudois à l'emplacement d'un hameau indigène que nous avions anéanti. Ils avaient nettoyé le puits de ses cadavres, laissé l'eau se purifier. Ils avaient commencé à cultiver. Ils étaient durs au travail, mais quand le soleil, à l'infini, accablait l'herbe sèche et les palmiers nains, ils avaient la nostalgie de leurs vallées vertes.  

Aux Vaudois s'était joint un couple d'Ardéchois, les Vial. J'avais pensé à une erreur d'orientation, la plupart des colons ardéchois étant envoyés dans le Constantinois. Puis j'ai compris que Vial avait suivi Rambaud. 

Jacques Rambaud était arrivé au village des Vaudois dans l'été 1848. J'avais aussitôt sympathisé. Pas seulement parce qu'il portait mon nom (quoi de plus commun qu'un Rambaud dans nos Alpes ?), parce que nous avions le même âge, parce que nous nous ressemblions beaucoup, beaucoup trop, parce que Rambaud avait été, lui aussi maître d'école, et qu'il en tenait lieu dans la petite communauté. Cet homme exerçait sur moi une fascination dont j'aurais été en peine de donner les raisons. Sa compagnie me faisait oublier la grossièreté et la brutalité ordinaires des soldats. 

Rambaud évoquait souvent son hameau natal, Dormillouse, où meurt le sentier qui monte de Freissinières. En parlant de ce bout du monde, Rambaud liait la fierté de sa foi aux combats pour la liberté. Il m'expliquait l'histoire des Vaudois, les persécutions horribles dont ils avaient souffert :

- Les soldats les ont enfumés dans les grottes où ils s'étaient réfugiés, comme des abeilles... 

- Mais c'est ce que nous avons fait aux Arabes...

Rambaud ne répondait pas.

Rambaud était adepte du Réveil protestant. Son enfance avait baigné dans le souvenir des prédications fiévreuses de Félix Neff venu de Genève à Mens, en Trièves, puis à Freissinières.

Il me faisait découvrir une religion de la responsabilité personnelle et de l'inquiétude, où chacun, dans sa libre raison, peut interpréter la parole de Dieu. À la religion morte des pasteurs, il opposait la foi vivante. 

Je répugnais à le suivre dans les questions qui le tourmentaient : la prédestination, la grâce, le libre-arbitre... Si libre-arbitre il y avait, quel avait été le mien ? Je n'avais pas demandé à être né fils de paysan, puis à devenir instituteur... Mon seul choix véritable avait été de m'engager dans les Chasseurs, et je l'assumais mal. 

Par contre, je me plaisais à parler métier. Rambaud était fier que Neff ait fondé dans une écurie de Dormillouse la première école normale protestante, où il avait enseigné quelques jeunes gens du pays. Ensuite, l’école avait été transférée à Mens en Trièves, au sud de Grenoble. Rambaud y avait été envoyé par sa communauté.  Il en avait gardé la passion de la pédagogie efficace. 

Un jour que nous discutions de la difficulté d’écrire autrement qu'on ne prononce, Rambaud me dit :

- Quel dommage que l'on n'ait pas suivi l'orthographe du vieux Rambaud... À chaque son correspond un caractère de son invention.

Il me montra le précieux petit livre, qui avait toujours été conservé dans sa famille :

- Je n'en connais pas d'autre exemplaire.  J'aime à penser que ce Rambaud est un de mes aïeux.

J'aime à penser qu'il est aussi un des miens. 

Ces discussions n'avaient évidemment aucun intérêt pour les soldats, si bien qu'en dehors des patrouilles réglementaires, ils ne fréquentaient guère le village vaudois où les femmes étaient trop sérieuses à leur gré. Et comme nos gradés n'auraient pas toléré qu'ils usent avec elles du droit de violence dont nous disposions dans les villages indigènes, ils préféraient se soustraire à la tentation et éviter de les rencontrer. Aussi, alors que nous ne devions nous déplacer qu’en groupe, pour éviter les agressions des Arabes, j'allais souvent seul chez les Vaudois. Le sergent me laissait faire, mais me disait seulement :

- Tu ne viendras pas pleurer quand on te trouvera les roustons dans la bouche.   

Chez les Vaudois, je ne discutais qu'avec Rambaud. Les autres chefs de famille, des paysans, me tenaient à distance. Ils avaient flairé le lettré sous l'uniforme.

Un jour seulement, Vial me parla de son Vivarais natal. Une exaltation subite avait saisi ce silencieux, qui me conta la geste des Protestants des Boutières comme si elle datait d'hier : l'hécatombe de 1689, quand trois cents jeunes prophètes et prophétesses, qui jeûnaient sur les serres et invoquaient l'esprit saint, avaient été fusillés par les Dragons ; il me dit aussi comment les Camisards s'agenouillaient pour chanter les psaumes, avant de partir dans un assaut invincible, comment l'Esprit commanda à Abraham Mazel, simple cultivateur, de prendre les armes contre les persécuteurs : sa tête avait été exposée à Vernoux, brûlée en pleine ville... 

Vial m'avait parlé de ses parents, qui vivent encore dans les Boutières, mais il n'avait pas dit pourquoi il avait suivi Rambaud jusqu'ici.

Les femmes ne se mêlaient pas à nos discussions. Elles se tenaient à l'écart et s'adressaient presque respectueusement à Rambaud. Le sergent nous disait :

- Ton Rambaud, il les baise toutes, j'en mets ma main à couper.  

Un jour j'étais arrivé à l'improviste. Les hommes étaient aux champs. J'entendis la voix de Rambaud, forte et scandée, et les soupirs exaltés des femmes. 

 

Je suis méprisé même par des enfants

Si je me lève, je reçois leurs insultes.

Ceux que j'avais pour confidents m'ont en horreur,

Ceux que j'aimais se sont tournés contre moi

Ayez pitié, ayez pitié de moi, vous, mes amis !

Car la main de Dieu m'a frappée.

Pourquoi me poursuivre comme Dieu me poursuit ?

 

Les plaintes de Job m'ont traversé comme une vérité brûlante. Je les connais par cœur pour les avoir depuis si souvent relues...

J'ai frappé.

- Un moment, dit la voix de Rambaud.

Quand je suis entré, la pièce sentait la sueur. Je me suis imaginé qu’elle sentait aussi l'amour. 

Un autre jour Rambaud avait dit des femmes : 

- Il faut aimer celles qui vous sont proches...

Et il avait cité le Proverbe :

- “Car la prostituée est une fosse profonde, et l'étrangère un puits étroit”.

 

Le village a été emporté en quelques minutes, au soleil couchant. 

Nous avions mangé tôt. Je m'étais éloigné d'une centaine de mètres pour faire mes besoins, derrière une haie de figuiers de barbarie, quand les Arabes sont arrivés. 

- S'ils me voient, je suis mort.

Je suis resté là accroupi, et la seule pensée, imbécile, qui me traversa, fut le dicton burlesque : “Es mort en caguant, lei braillas à la man”

Je vis les Arabes faire ce que nous faisions ordinairement en razziant leurs villages. Je me suis vu à l'œuvre. 

Quand ils furent partis, je suis allé vers les cadavres. Les cabanes brûlaient, mais le feu n'avait pas encore gagné la maison. Les affaires de Rambaud étaient sur l'étagère, intactes. J'ai pris le passeport, le livre, la bourse, un sac, un pain et une gourde d'eau. Je me suis déshabillé, j'ai enfilé une chemise et un pantalon. J'ai fini de dévêtir Rambaud, j'ai jeté ses vêtements au feu. Je lui ai passé ma chemise et ma veste militaire, et j'ai laissé ses pauvres jambes nues, avec cette grande fleur rouge à la place du sexe. J'ai fini de le massacrer à coups de sabre, afin de le rendre méconnaissable et de souiller son habit militaire. Je l'ai poussé dans le brasier. J'ai vomi.

Je me suis éloigné et caché sur une petite hauteur, derrière des palmiers nains. Tapi comme les zouaves nous ont appris à le faire. J'avais peur des scorpions et des serpents.

Les étoiles se sont allumées dans un ciel immense, encore plus sombre et profond que le nôtre en Haute Provence.

Les Zéphyrs sont arrivés, sans doute alertés par les flammes. Au matin, je les ai vus enterrer les cadavres et repartir. Je suis resté caché tout le jour encore et le soir je suis descendu au village incendié. J'ai vu mon nom sur la croix d’une tombe. Je me suis mis en marche vers la côte, à la nuit tombée. Je suis arrivé à Oran sans encombre, et j'ai pris le vapeur pour Marseille. 

Depuis, je suis Jacques Rambaud, de Freissinières. Rambaud Alexandre est mort au combat.

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