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J'ai été baptisé une troisième fois ce 19 septembre 1850 qui était le quatrième anniversaire de l'Apparition.

J'essaie de me souvenir : quand m'a-t-on parlé pour la première fois de l'Apparition ? Au printemps 1847 je pense. Juste avant mon départ pour l'Algérie. J’avais mis alors l’Apparition sur le compte de la superstition. Je n'avais pas compris que dans les vagues terreurs ancestrales qu’elle manipulait passait l'annonce du grand chambardement de 1848.  

J'étais instituteur dans le pays de Digne, pas très loin de mon village natal. 

Depuis 1833, le gouvernement oblige les communes à ouvrir école, et à recruter le maître. Ce qui a été un grand bien. Mais que pèse un maître d'école devant le maire et le curé ? 

Dans le village où j’enseignais, le maire n'accordait qu'une attention distante à un jeune maître sans propriété ni rang social. Le curé se méfiait de mes lectures. C'était un fils de paysan comme moi, et sorti du séminaire, il avait retrouvé l'horizon du paysan, mais sans en partager les responsabilités, les soucis et les satisfactions. J’en voulais moins au curé qu'au maire, qui se prenait pour un Monsieur d'être un peu plus propriétaire que les autres.

J'enseignais à soixante enfants dans la même salle, dont une dizaine de filles seulement : les parents ne voient pas l'utilité de les envoyer ou craignent la promiscuité. J'étais payé par la mairie, et par les parents, sauf les indigents dont la commune prenait les enfants en charge. 

Comment apprendre le français à des enfants qui ne le parlent pas en dehors de l’école ? J'utilisais la Grammaire du Peuple de Masse, le disciple d'Honnorat. Honnorat de Digne est un vieux royaliste, mais il a de bonnes idées sur le patois : il ne faut pas faire honte aux enfants de leur façon de parler, il faut partir de l’idiome natal pour maîtriser le français.

En dehors de l’école, le village m’absorbait par ses litiges de pacages, de chemins, de bucheronnage, ses zizanies. Je respirais mal.

J'avais beau être un fils de paysans, les paysans n'étaient pas naturels avec moi. Pas plus que le curé, ils ne me considéraient comme un des leurs. Il n'était pas question que je puisse partager les loisirs des jeunes de mon âge.

Je m'évadais par la lecture. Je dévorais tout ce qui me tombait sous la main. Je fréquentais quand je le pouvais le cabinet de lecture de Digne. C'est là que j'ai découvert Eugène Sue. Moi qui n'avais jamais vu le soleil que par un trou, c'est par la lecture d'Eugène Sue que je connaissais la France. Je lisais Victor Hugo, j’étais amoureux d’Esméralda.

Les premiers à m'annoncer l'Apparition n'ont pas été des gens d'église, mais une équipe de Savoyards qui, comme chaque année, descendaient vers Marseille : dix jours de bonne marche du val d'Aoste à la mer pour le maître ramoneur, ses deux assistants, et comme ils disaient dans leur parler, leurs “nabos” , ces petits que les parents leur confiaient pour la saison. 

Je venais de faire sortir les élèves. Les hommes du village rentraient de la corvée d'entretien du grand chemin. Les Valdotains se sont arrêtés et ils ont bu avec nous. 

Les villageois se moquaient gentiment :

- Vous n'avez donc pas de cheminées dans votre patrie pour venir racler celle des autres ? 

Ils répondaient que tout leur était patrie, Savoie, Suisse, France, si le pays donnait du travail, mais qu'ils ne pouvaient se passer de retourner dans leurs montagnes.

À ce moment, notre curé est arrivé. Le maître ramoneur a désigné les enfants :

- Ils disent leurs prières soir et matin, et à Marseille ils feront leur catéchisme à la Mission de France. “Su, bràvos nàbos, su”, montrez à monsieur le Curé... 

Le curé a posé les questions rituelles de la doctrine :

- À son réveil que faut-il faire ? Qui vous a créé et mis au monde ? Pourquoi le Fils de Dieu s'est-il fait Homme ? 

Les enfants répondaient avec application et clarté. Ces Valdotains sont sujets piémontais, comme tous les Savoyards, mais ils parlent un meilleur français que nous, bien qu'entre eux ils n'utilisent que leur “dzen patoué”, comme ils disent. 

- La Vierge est donc apparue par là-haut, sur les montagnes, dit le maître ramoneur.

Notre silence semblait l'étonner.

- Si, si, apparue à deux petits bergers...

- Vous voulez dire à une bergère, reprit le curé. La vénérable Benoite Rancurel. Voici presque deux siècles que la Vierge lui est apparue, au Laus, près de Gap. Deux siècles que les pécheurs y sont convertis et les malades guéris. 

- Non, non, c’était plus haut. À la Salette, près de Corps. Et ça vient d'arriver... 

Le curé se fit expliquer. 

Les enfants, un garçon, une fille, étaient en service dans la montagne. Ils s'étaient endormis. En se réveillant, ils n'avaient plus vu plus leurs bêtes et ils étaient allés les rechercher. Elles pâturaient un peu plus loin. En revenant vers l'endroit où ils avaient laissé leurs sacs, ils avaient trouvé une belle dame, toute rayonnante de lumière. Elle pleurait. Ils avaient eu un peu peur, mais elle les avait rassurés, leur avait dit d'approcher. Elle leur avait expliqué : les gens du pays ne respectaient pas le repos du dimanche, ils blasphémaient, ils aimaient trop la danse et le cabaret. S'ils ne se convertissaient pas, les récoltes seraient détruites, les enfants mourraient... 

- On en a fait par là-haut une belle complainte. Les petits l'ont apprise. Allez, chante, “nàbo”...

Un enfant entonna d'une voix monotone :

 

Approchez-vous mes enfants,

J'ai bien des choses à vous dire,

Mon fils est en grand courroux

Par rapport à tous vos crimes,

Son bras je ne puis tenir

Si on ne veut se convertir

 

Les hommes sont restés silencieux, un peu gênés. Ils me regardaient comme si je devais parler le premier, moi l'instituteur. Or que dire ? Ma confiance relative dans la divinité ne supportait plus la superstition. Je crus bien faire en employant le détour de la plaisanterie :

- En fait d'apparitions, je ne connais que les fadettes. 

Ce qui fit sourire les hommes. Qui n'a pas entendu une grand-mère raconter qu'un soir, filant au coin du feu, toute seule, elle avait vu en face d'elle une drôle de petite femme qui la regardait. La “fadeta”, la petite fée. Des fois, la fadette parle avec une drôle de petite voix. Des fois, elle ne dit rien. 

- Vous faites l'esprit fort, Rambaud, a dit le curé.

J'ai haussé les épaules :

- Ce message de la Vierge me rappelle trop ces Lettres tombées du ciel, attribuées à Jésus-Christ, qui nous menaçaient pareillement, quand j’étais enfant...

- Comme si on avait besoin de ces menaces, dit un homme. Le ciel a déjà maudit les récoltes, quand il a nous envoyé la maladie de la pomme de terre. 

Le curé ne voulait pas perdre la face. J'ai tenu tête. Ce qui n'a pas arrangé mes affaires. 

Peu après, le maire et le curé ont déboulé chez moi. Le logement était municipal, je ne pouvais refuser l'entrée. Ils ont examiné mes livres. Le maire s’est saisi du premier tome de Michelet, l'Histoire de la Révolution, que je venais de me faire envoyer, à grands frais, par une librairie d'Aix.

- Et vous croyez éduquer nos enfants avec ça ? 

Quelques jours après j'étais remercié. 

Je suis rentré dans mon village natal.

- Tu vas demander un autre poste, disait mon frère.

- Un autre poste ? Il me faudrait pour l'obtenir un certificat du maire qui m'a chassé... Non, et de toute façon je ne veux pas retrouver ce que je viens de quitter. J'étouffais.

- Viens travailler avec moi alors...

- Nos parents se sont saignés pour agrandir le bien, toi tu t'endettes pour le garder. S'ils m'ont envoyé à l'école normale, ce n'est pas seulement parce que le régent me trouvait bon. C'était aussi pour que tu restes seul sur la propriété, et c'est bien comme ça... Non, je vais m'engager.

Rien n'y a fait. Ni les tristes nouvelles des quelques hommes du village qui avaient tiré le mauvais numéro, et guerroyaient en Algérie. Ni le spectacle pitoyable de celui qui en était revenu, fiévreux, abattu.

J'étais comme tout le monde persuadé que nous portions en Algérie la civilisation et le progrès. J'avais vibré quand, à Mazagran, une poignée de nos braves avait tenu tête à une multitude d'Arabes. Je haïssais Abd El Kader et la guerre sainte qu'il menait contre notre colonisation.  

Sur un coup de tête, je me suis engagé dans les Chasseurs d'Afrique. 

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