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Enfant, je n'avais jamais vraiment entendu parler politique.  Et il me paraissait naturel qu'il y ait un roi. On laissait bien quelques anciens, dont mon grand-père Xavier, raconter leurs campagnes de la Révolution : Xavier s'était engagé en 1792. Il évoquait aussi parfois son père, qui avait animé la société populaire jacobine du village, bien plus dure que celle de Digne, ce qui lui avait attiré par la suite bien des ennuis. 

Autant mon père était ouvert aux souvenirs de la gloire impériale, autant il refusait que Xavier parle de République, car de république, il ne fallait pas parler, sinon, comme notre curé, pour évoquer la guillotine. Nous savions pourtant, en évidence tacite, que la Révolution avait signifié la fin du seigneur, la vente de ses biens, et la garantie de la propriété pour beaucoup, dont mes parents. Mais qui pensait à un retour de la République ? 

Quand Xavier est mort, en 1840, j'avais 15 ans. Le médecin m'avait dit :

- Ton grand-père, c'était quelqu'un. Un jour, on en reparlera. Quand tu seras plus grand.

Mais mon père disait du médecin qu'il avait des idées dangereuses : fouriériste, homéopathe. Je ne savais pas ce que cela voulait dire.

Ma mère avait un faible pour le petit Dauphin disparu. Je l'avais entendue parler avec d’autres femmes d'un baron, présumé Louis XVII, que l'on jugeait à Paris. Leur cœur se partageait entre ce baron et le fameux Naundorff. Mon père riait.

Au sortir de l’école normale, je ne m'intéressais pas aux querelles électorales des notables bas-alpins. Seuls les riches votaient pour choisir le député, et il m’était indifférent que ce soit Pierre ou Paul : de toute façon, il soutiendrait le gouvernement. Tout au plus, je savais par des instituteurs proches du docteur Honnorat, de Digne, que celui-ci, et quelques autres qui avaient refusé le serment à Louis-Philippe, rêvaient de restaurer les Bourbons. Des Légitimistes, comme on disait, partisans d’Henri V le Boiteux.

C’est alors que j’ai eu l’occasion de parler de République avec le docteur. C’est lui qui m’a incité à lire les nouveaux historiens de la Révolution. C’est lui qui a commencé à m’ouvrir les yeux, avant mon départ pour l’Algérie.

Je ne veux pas parler de ce qu'on m'a fait faire en Algérie.  Mais c'est pourtant en Algérie que je suis devenu républicain. Beaucoup de sous-officiers ne se cachaient pas de l’être. Notre général Cavaignac l'était aussi, lui dont le père avait été Conventionnel.

- Le drapeau tricolore a été prostitué à Louis-Philippe. Il redeviendra bientôt celui de la Liberté, disait le sergent.

En février 48, Louis-Philippe a été renversé, la République proclamée. Nous en avons été heureux. Cavaignac avait été appelé en France, et nous avons appris qu'il avait dû réprimer en juin une révolte des exaltés parisiens, ces ouvriers qui voulaient être payés à ne rien faire. En fait nous ne savions pas grand-chose sur les débuts du nouveau régime. 

Puis Rambaud le Vaudois est arrivé, à la fin de l’été 48, et par lui j'ai enfin compris les grands espoirs de Février et les déceptions qui avaient suivi. Par contre, manifestement, Rambaud n'avait pas envie de parler de la façon dont il avait vécu ces événements, ni des raisons de son départ pour l’Algérie. 

À la fin de cet été 1848, nous avons aussi reçu le projet de Constitution. 

“La République n'entreprend aucune guerre dans des vues de conquête et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple”.

Je n’aimais pas les Arabes, mais c’est alors que j'ai commencé à douter de la guerre que nous leur faisions. Un jour, je me suis demandé devant Rambaud de quel droit nous venions dominer ce peuple.

Comme souvent, il m’a répondu d'une citation biblique :

- "Voyez, j'ai mis le pays devant vous. Allez, prenez possession du pays que l'Eternel a juré à vos pères".

- Mais quand même... Une conquête qui se couvre du drapeau de la liberté...

- Notre République remplace l'idée païenne des frontières par l'idée évangélique de fraternité des peuples. En unissant les indigènes à la France, la grande France prélude à la République universelle... 

J’ai repensé à ce que les ramoneurs savoyards disaient de la patrie universelle. Une patrie sans conquêtes...

Après il y a eu le jour de la fille aux sequins. C'est peut-être ce jour-là que j'ai envisagé de déserter.

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