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En arrivant d'Algérie à Marseille j'étais donc républicain, mais bien ignorant de la République. Et mes soucis étaient ailleurs.

Je n'osais remonter dans les Basses-Alpes, de peur d'y être reconnu. J'ai marché sur les quais, dans les ruelles suintantes de la ville vieille, dans les droites rues bourgeoises de l'Agrandissement. Un crocheteur m'indiqua où dormir à bon marché, rue de l'Echelle, aux Grands Carmes, une vieille rue pentue au-dessus du port, jonchée de fumier. Nous couchions en salle commune, sur la paille. J’allais m’endormir, quand j'ai entendu des rires et des cris :

- “Oò, Oò, ramoneur du haut en boo ... oò ... ò”. Mes Valdotains qui rentraient. Je me suis enfoncé dans la paille. Au petit matin ils sont partis sans m’avoir vu.

J'ai erré. Sur le Cours, une petite vieille accroupie revendait les restes de repas bourgeois aux pauvres diables. Devant moi dans la queue, deux hommes parlaient un curieux provençal des Alpes mêlé d’allemand. Je me suis souvenu qu’au village, un papet qui avait combattu en Allemagne sous Napoléon nous disait y avoir rencontré des Allemands qui parlaient notre patois. Et nous nous moquions de lui.

J’ai interrogé. De fait les deux hommes descendaient de Protestants chassés du Queyras par Louis XIV. J'étais émerveillé que leur parler se soit conservé si longtemps en Wurtemberg. Nous nous sommes assis contre un mur pour manger notre portion. Ils étaient venus de Paris par étapes, et cherchaient du travail sur les chantiers du chemin de fer. En attendant, ils étaient aidés par l'église protestante de Marseille.

J’aurais aimé ne pas garder longtemps l'identité de Rambaud le Vaudois. Mais en entendant les Allemands dire que jamais une église consistoriale ne laissait tomber un Protestant, mon estomac et mes poches presque vides me conseillèrent de la conserver

Le Temple était rue de Grignan, dans les quartiers neufs de l'autre côté de la Canebière. Un îlot protestant dans cette ville si superstitieusement et si prosaïquement catholique.

Je me suis risqué à me présenter sous l'identité de Rambaud, de Freissinières, maître d'école, rentrant d'Algérie. 

On m’a proposé aussitôt un remplacement dans une pension tenue par des Protestants suisses, boulevard Chave. Le quartier était neuf et calme. J'ai loué une chambre dans une de ces maisons grises, trois fenêtres trois étages, qui poussaient à l’identique sur cette campagne de l’Est, loin de l’agitation du port. 

J’ai pu prévenir mon frère, en lui recommandant le silence.

J’allais bien entendu au Temple une fois par semaine. La plupart des fidèles n'étaient pas Marseillais d'origine : des manœuvres dauphinois et ardéchois, des artisans suisses, des femmes de chambre alsaciennes. Beaucoup de Vaudois du Piémont aussi, et j'étais frappé du contraste entre la célébration de leur histoire glorieuse et leur statut de pauvres journaliers, dans une ville où les “vrais” métiers, comme les portefaix, sont tenus de père en fils par les “vrais” Marseillais. Les Anciens qui dirigeaient le Temple étaient des notables, des armateurs, des négociants... 

Je craignais par-dessus tout de rencontrer des gens de Freissinières. 

Je revoyais aussi mes deux Allemands. Ils semblaient surtout se soucier de politique, sujet qui au début m'était étranger. Ils m'expliquaient qu'il y avait eu la révolution religieuse avec la Réforme, la révolution politique avec la Grande République, il fallait maintenant la révolution sociale... C'est par eux que j'ai entendu pour la première fois le mot de Communiste. Ils avaient fait partie de la Ligue des Justes, devenue en 47 la Ligue des Communistes. Mais à vrai dire l’idéologie ne m’intéressait pas encore, j’aimais surtout écouter leurs aventures, j’étais un enfant qui découvrait un autre monde. Comme des milliers d'émigrés allemands, ils avaient longtemps vécu à Paris, participé avec beaucoup de compatriotes au soulèvement blanquiste de 39... En mars 48, ils s'étaient enrôlés dans la Légion Allemande qui était partie combattre au Wurtemberg, et s'était fait écraser.

- Tu imagines, on disait en Allemagne que les amis d'Abd El Kader fournissaient les fusils aux Communistes rhénans !

Ils étaient revenus à Paris. Ils racontaient les journées de juin 48, le soulèvement ouvrier, le courage des combattants, mais l'absence de chefs et de coordination, chacun défendant sa barricade, sa rue. Et puis la défaite, les fournées de fusillades. Leur fuite vers Marseille...

- Ah, disaient-ils, si seulement nous avions eu Blanqui en juin...

Mais Blanqui était en prison.

Par ailleurs je ne me mêlais guère à la vie de la cité. 

Marseille est une ville prosaïque et brutale, où les clairs de lune romantiques n'ont pas cours. 

Le soir, à l'heure où les négociants se retrouvaient dans leurs cercles, pour reparler des cours des huiles, des sucres et des cafés, je descendais la Canebière jusqu’à la forêt des mats. Le soleil se couchait sur les forts qui ferment le port. Puis je remontais sur le Cours où flâne la jeunesse plébéienne, je regardais les femmes, les grisettes, les cuisinières, les partisanes, ces robes qui cachent toutes ces nudités. Le mystère de la nudité qui n'a rien à voir avec les nudités contemplées le dimanche, au musée. 

Je pensais au scandale que le curé nous avait fait quand une petite fille avait confessé s'être exhibée à la demande des garçons. J'avais quoi ? Dix ans ? 

- Les enfants modestes et purs vont au ciel auprès des anges, les enfants indécents et impurs vont en enfer auprès des démons.

Je passais devant le banc de la belle bouquetière. Celle dont la mère, qui n'avait jamais accepté le calendrier républicain, était encore fameuse pour avoir appuyé d'un double geste recto verso sa phrase célèbre :

- Tè, vaqui pluvioso et vaqui vantoso !

Et oui, les femmes sont des êtres de nature comme nous. Mais je n'en étais pas moins mené par le désir, et la honte. Je n'avais pas de patrimoine sentimental, je n'avais pas de vie sexuelle

Le dimanche, à la guinguette, j'écoutais chanter les artisans et les ouvriers rangés venus en famille. Je ne m'imaginais pas une famille. Pourquoi mettre au monde des enfants quand on n'a rien à transmettre ? 

Le soir, je rodais dans les rues où les filles se vendent, mais je n'osais pas en aborder. Je savais que je n’aurais rien pu faire. J'étais châtré, châtré comme Rambaud déculotté dans l'incendie, châtré, comme l'avait hurlé la vieille, quand nous avions empoigné la fille aux sequins. Le supplétif arabe riait et j'avais demandé :

- Qu'est-ce qu'elle dit ? 

- Elle t'a jeté un sort. Tu ne banderas plus. 

 

Un soir, un collègue de la pension m'a emmené au modeste local de l'Athénée ouvrier. La petite salle était pleine, des hommes, quelques femmes. 

Nous avons d'abord écouté un discours lyrique du président :

- Depuis 1845, nous répandons l'instruction dans le peuple de Marseille, nous lui faisons sentir la nécessité du progrès, nous lui inspirons l'amour du travail matériel, nous l'encourageons à exprimer la sainte poésie qu'il porte. Car la poésie a déserté les boudoirs, elle s'est réfugiée dans les ateliers et dans les mansardes. Quand la Muse, exilée des salons, errait proscrite, ne sachant où reposer la tête, le peuple lui a généreusement offert l'hospitalité de l'échoppe. Au moment où la nation, par un mouvement unanime, se précipite vers la spéculation matérielle, l'étoile de la poésie paraît s'éclipser dans les nuages qu'élève la vapeur triomphante. Sa voix, dominée par l'orchestre criard des machines, semble se résigner tristement au silence.

- Il a comme le tambour de Cassis, dit mon voisin, un sou pour commencer, cinq francs pour l'arrêter... 

Le président continuait :

- Or, c'est dans ce siècle bourdonnant du fracas des machines et des locomotives que s'est élevée la voix du prolétaire chantant l'hymne de poésie. Dorénavant, la République assure ce que Lamartine nous annonçait ici même en 1847 : l'émancipation du peuple par l'intelligence. Et, pour le prouver, des voix nouvelles s'élèvent. Celles de nos sœurs qui ont surmonté la timidité légitime du sexe. Mieux que nous, nos sœurs disent que la poésie procède des sentiments primitifs que Dieu a gravés dans tous les cœurs : la nature, la patrie, la famille, les joies et les douleurs de l'existence...

Je vis alors une jeune femme monter à l'estrade pour lire ses vers. Je pensais qu'une poétesse devait ressembler à la muse du cartouche de l'Athénée : une femme aux cheveux en bandeau, coiffée d'une étoile, qui tient la lyre près d'un ouvrier en chemise et tablier. Mais celle-ci était en simple tenue de femme du peuple, bonnet et robe d'indienne, et sans lyre.

- C'est Reine, la couturière, murmura mon collègue. 

Elle récitait d'une voix sourde mais prenante. Elle n'avait pas l'accent du midi. Ses textes étaient bien venus, malgré quelques maladresses. Le premier pleurait Monseigneur Affre, tué par un insurgé parisien, en juin 48. Le suivant saluait une œuvre qui évangélise les ouvriers. Le dernier surtout nous émut, il évoquait les orphelins que l'on voit à la promenade, coiffés de la casquette à l'étoile rouge de Saint-Vincent de Paul.

Un jeune poète-vermicellier du cru répondit à Reine : 

- Ange égaré du Ciel, céleste créature..., etc.

- Tu n'as aucune chance, vermicellier, c'est une cul cousu, grommelait mon collègue.

Le vermicellier poursuivit par des lamentations sur le sort de l'ouvrier poète :

 

Mais quand à son zénith il voit luire une étoile

De ses illusions il déchire le voile,

Le soleil reparaît, il faut que l'ouvrier

Laisse l'illusion et retourne au chantier

 

J'étais parmi ceux qui se pressaient autour de Reine à la fin de la séance. J'ai marché sur les pieds du poète-vermicellier, et mon compagnon m’a présenté :

- Notre ami Rambaud, qui rentre d'Algérie... 

Elle a levé les yeux, et m'a dévisagé d'un air étrange, puis elle a éclaté de rire. Un rire de folle.

 

En ce mois de décembre 48, la France allait voter pour désigner son Président. Je connaissais Cavaignac le candidat républicain officiel, Louis Napoléon Bonaparte le rival inattendu, Ledru-Rollin de la gauche montagnarde. Les Allemands essayaient de m’intéresser à l'extrème-gauche.   

Marseille vota Cavaignac, alors que la France, comme mon village, avait plébiscité Napoléon. J’aurais voté Ledru-Rollin si j’avais été électeur.

Peu après l'élection, mes Allemands me firent lire La Voix du Peuple, qui venait d'être créée à Marseille par un révolutionnaire descendu de Paris, Laponneraye. Ils en étaient les propagateurs convaincus, et la jugeaient même trop modérée. J'entendais dire à l'Athénée :

- Attention, Laponneraye est un néo-babouviste, un communiste.

Je ne savais pas exactement de quoi il retournait : quelque chose de chimérique, de violent, qui avait rapport à l'égalité. Pour mes Allemands, le mot semblait aussi signifier des satisfactions que je jugeais frustes et immédiates. Ils ne supportaient pas que la société puisse priver le prolétaire des plaisirs de la vie. 

En gros, leur propos était que les Socialistes de tout poil voulaient rapiécer la société, alors qu'eux, Communistes, voulaient la changer de fond en comble, en supprimant le capital et en instaurant l'égalité par la communauté des biens !

Mes Allemands m’ont présenté à Laponneraye, qui a entrepris mon éducation politique dans cet hiver 1848-49. Il devait aimer chez moi cette virginité politique qui lui permettait de faire le point par de grandes synthèses. C'est Laponneraye qui m'a donné mon Histoire de la conspiration de l'égalité, dite de Babeuf, de Buonarroti. En quelques semaines, je suis devenu un ferme partisan de la Cause.  

J'aimais chez lui qu’il ait choisi sa vie, alors que jusqu’à présent j’avais subi la mienne. Mais je mesurais dans quelle solitude l’avait laissé sa lucidité. Particulièrement quand il me parlait de ses grandes tournées de missionnaire conspirateur, comme en 1841... Il disait l'imbroglio des groupes unis par la passion républicaine, mais si différents, voire antagonistes : Saint-Simoniens, Fouriéristes, Carbonari, Blanquistes, Cabétistes… Il disait combien la fraternité peinait à transgresser les barrières sociales, et combien la suspicion était dure à supporter, mais indispensable, car le pouvoir qui sait tout, qui manipule tout, a partout ses agents doubles. 

Il disait que si la haine le soutenait d’affronter en tout lieu les mêmes adversaires de la Cause, repus et satisfaits, démoralisante était la sagesse des simples : ils ne veulent que jouir de leur peu d'existence, et affirment l'inanité de l'action...

Mais cette lucidité pessimiste n’éteignait en rien sa flamme de lutteur.

Une espérance nouvelle traversait ses déceptions, celle de la force collective des travailleurs. Ainsi Laponneraye m'avait inculqué son admiration pour les tisserands lyonnais, les Canuts, combattants de la justice sociale : en 1831 ils avaient exigé un tarif minimum et s’étaient levés sous le drapeau noir à la devise fameuse, “Vivre en travaillant ou mourir en combattant”, en 1834 ils avaient refusé la diminution des tarifs et ont à nouveau tenu la ville face au canon. 

C'était un dimanche de grand mistral, nous sortions d’une de ces salles chaudes, où s’entassaient les familles endimanchées et les jeunes gens chahuteurs : on avait donné la pastorale de Noël, dont la mode venait d’être lancée par des ouvriers catholiques, et Laponneraye avait eu la curiosité de la voir... Nous avons longé Saint-Jean, le quai des pêcheurs, passé le fort, promené face au grand large, le long de la falaise écroulée. La mer moutonnait jusqu'aux îles blanches. Les voiles qui s'éloignaient partaient peut-être pour l'Algérie : on avait voté des crédits pour installer au paradis africain les colons ouvriers volontaires de Paris et de Lyon...

Laponneraye m’a demandé si je voulais devenir un diffuseur de nos idées dans les Basses-Alpes, dont nous étions pratiquement absents, sauf au Sud, à Manosque. Nous manquions de propagandistes. Or je connaissais le pays, j'en parlais la langue. 

J'ai refusé : je trouvais la doctrine juste et bonne, mais j'étais encore trop frais et ignorant pour en convaincre les autres. 

En fait, je ne pouvais dire ma crainte d'être démasqué comme déserteur si je remontais dans le Haut Pays. 

Et surtout, je refusais d'avouer que je ne voulais pas m'éloigner de Reine. Nos relations étaient étranges. Je ne la voyais qu'à l'Athénée. Elle recevait ma présence avec une familiarité dans laquelle je saisissais comme une gêne, mais elle fuyait la discussion. Sauf parfois sur les questions religieuses : Reine était ardemment catholique, mais elle était fascinée par ce que de bons esprits avaient cru devoir lui dire de ma foi protestante. 

Un jour elle m'avait confié :

- Il arrive des moments où soudain le cœur s'échauffe étrangement, où l'on sent l'intime assurance que nos pêchés sont remis. Ça ne vous est jamais arrivé ?

Non, ça ne m'était jamais arrivé.

De mon côté, j’évitais toute allusion politique, car j’avais remarqué combien Reine était hostile aux engagements démocrates, ou plutôt terrorisée par les forces populaires qu’ils risquaient de déchaîner. 

Laponneraye considéra que mon refus ne pouvait qu'être provisoire. Il me demanda de réfléchir : il fallait porter la vérité dans les campagnes. Nous en étions absents lors de l'instauration du suffrage universel, et les notables en avaient profité. Puis le vote des ruraux pour Louis-Napoléon avait été une vraie insurrection légale. Nos républicains bourgeois pinçaient la bouche devant la France rurale, la France de l'ignorance... Or ce sont les ruraux qui décideront du sort de la République. Nous devions aller vers eux avec confiance.  

La fin de mon remplacement approchait, et les Anciens du Temple proposèrent de m'aider à trouver une situation stable. J'acceptai, sans savoir que l'église consistoriale ouvrait dans ce cas une enquête au pays d'origine du demandeur. 

Ce dimanche, je fus convoqué par les Anciens à la fin du service.  

- Nos frères de Freissinières nous ont écrit, ils nous annoncent une délégation pour dimanche qui vient. Ils seront heureux de vous revoir. Mais pourquoi ne nous avez-vous pas parlé de ce qui s’était passé ? 

J’ai bredouillé une pauvre excuse. 

Je ne savais pas ce qui s’était passé et ne tenait pas à le savoir. Une heure après, j’annonçai à Laponneraye que je pouvais partir aussitôt pour les Basses-Alpes. 

J’ai expliqué qui j'étais : je ne voulais pas que ma désertion algérienne puisse porter tort à l'organisation.

Laponneraye se mit à rire, et je crus comprendre que, loin de le choquer, mon usurpation d'identité ravissait le vieux conspirateur. Il m’a dit que je pouvais partir tout de suite, et il m’a donné l'accolade. Je ne devais plus le revoir : le choléra de Marseille l’a emporté en 1849.

Je suis passé à l'Athénée, j’ai vu Reine, je l’ai informée de mon départ, sans autre explication. Elle m’a donné son adresse :   

- Ecrivez-moi, Rambaud, écrivez-moi souvent. Le poète vit moins de chant que d'affection.

Et pour la première fois je vis quelque chose qui ressemblait à un vrai sourire sur son visage.

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