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Je suis arrivé dans les Basses-Alpes début mars 1849. 

Je suis entré à Manosque par la grande porte, marquée de l’emblème aux quatre mains ouvertes, et j'ai remonté la rue longue jusqu'à la petite place de la mairie. Il faisait encore terriblement froid. Le maire rouge m’a reçu : 

- Tu travailleras chez Maurel, l'assureur, comme démarcheur. La couverture est bonne pour battre la campagne. Attention, Maurel nous aide seulement parce que nous avons chassé de la mairie ses ennemis traditionnels de l'autre clan bourgeois. Et il n'a pas envie de les voir revenir sous couvert du parti de l'Ordre... 

Ma mission ne concernait que les Basses-Alpes et ne me mettait heureusement pas en contact avec les Hautes-Alpes, dont j’étais censé être originaire.

Maurel m'a logé dans un garni de la haute ville. Une grande partie de la rue lui appartient, une rue triste, étroite, couverte de branchages et de feuilles, sur lesquelles coulent les eaux grasses, gelées au petit matin l'hiver, puantes l'été.

Les hommes de la rue louent leurs bras aux gros propriétaires, ils font leur journée dans la plaine de la Durance. J’ai vite su qu'ils adhéraient presque tous à notre société secrète, la Solidarité des Travailleurs. Qui n'en faisait pas partie ici ? À Manosque, les grands propriétaires de la plaine et les journaliers étaient face à face, les Bras Nus dressés contre les possédants. C'est ici que, pour la première fois, j'ai entendu dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme, devant les Rouges réunis place de la mairie.

 Je suis donc devenu un activiste professionnel. Ma théorie était courte, ma conviction totale. Je ne me souciais guère des débats qui agitaient la Montagne : modérés ou intransigeants... Mon rôle étant d'organiser les campagnes, je dépendais de l'appareil clandestin, et les ponts étaient presque coupés avec l'appareil politique légal. En juin 49, le gouvernement a prétexté une manifestation de la Montagne à Paris pour arrêter nos chefs ou les mettre en fuite... Nos activités étant encore plus muselées, des hommes comme moi, sans femmes ni enfants, pouvant prendre des risques, étaient des perles rares.

À Manosque, je ne devais donc pas me faire remarquer. C’est apparemment en curieux que j’ai assisté aux rassemblements place de la mairie. 

J'avais craint d’être engagé dans le pays de mon enfance, j'ai vite renoncé à cette prudence. J'évitais simplement mon village et celui où j'avais été maître d'école. J'ai parfois surpris, dans des foires, sur des marchés, le regard de personnes qui hésitaient, puis détournaient la tête. Ainsi la crainte d'être reconnu s'en est allée. L’armée avait changé mon expression, qui ne donnait pas envie de me chercher des noises. 

Pendant un an et demi, j’ai parcouru le pays, du Haut Var au Lubéron, des montagnes de Digne aux cluses de Sisteron. Et j'en étais heureux, car j'aurais étouffé en restant à Manosque. Les esprits nous y étaient pourtant tout acquis, mais les Bras Nus se gaussaient des “Habits”, des “Gants noirs”, et même s'ils respectaient mon dévouement, pour eux je restais un “Habit”.

Je collais le profil bleu de Cérès sur mes lettres à Reine. Je disais souvent en plaisantant que la seule bonne décision du gouvernement était d'avoir institué le timbre-poste à l'anglaise. Désormais je pouvais écrire à Reine sans lui faire payer la missive, à réception. Je ne lui disais évidemment rien de mes activités politiques.

J'aimais cette correspondance, même si ses lettres, semaine après semaine, étaient la litanie obstinée de la résignation à la souffrance.  

Par les détails de ses lettres, j’étais arrivé à imaginer son logis : la petite pièce aux tomettes rouges bien cirées, la petite écritoire, le chardonneret dans sa cage, cette tristesse joyeuse... 

Elle m’apprit que des gens de Freissinières avaient plusieurs fois demandé après moi à l'Athénée, où ma trace était perdue. Mais, comme je le lui avais recommandé, elle s’était gardée de renseigner qui que ce soit...

Nous nous écrivions depuis mars 49, mais nous ne nous étions pas revus. Parfois j'imaginais un engagement qu'elle attendrait sans oser me le demander : se marier, avoir des enfants, vivre tranquillement, de son travail. Agir pour le bien avec les proches et laisser le monde à ses grands problèmes... Mais je savais que cet avenir n'était pas le mien. 

 

Quand mai 1850 fut passé, le mois de Marie où on ne se marie pas, je fus invité à plusieurs mariages de Frères et amis. J'ai décliné les invitations, je n'avais pas cœur à la fête. Je venais d’être agressé à Hyères. Les douleurs à la tête et les malaises étaient incessants, mais surtout je m'imaginais être fou d'avoir vu ce cavalier aux trois yeux, cavalier dont je n'avais parlé à personne, sinon, indirectement, au peintre de l'ex-voto... 

J'ai pourtant accepté d'assister au mariage du Frère d'un village, dont j'avais pu mesurer la bonté et le sens de la responsabilité. 

Après le passage à l'église, nous nous sommes rendus sur un grand pré bordé de peupliers, près de la rivière qui coule grise au milieu des galets.

Le cortège était précédé du tambour et de jeunes gens, coquelicots au chapeau, qui déchargeaient leurs fusils et levaient les drapeaux. Ils chantaient en provençal que, si elle ne venait pas aujourd’hui, c’est demain que viendrait la République des Paysans. 

Nous avons bu au drapeau rouge, le drapeau du peuple insurgé contre l'oppresseur, au drapeau tricolore, celui de défense de la patrie. Nous avons bu au bonheur des jeunes mariés.

Je n’aurais pas dû boire. Avec le vin, les élancements de la blessure deviennent insupportables. 

Après les discours, français et patois, après le banquet, à la nuit les musiciens ont fait danser sur la prairie entourée de charrettes et de voitures. On avait accroché des torches aux peupliers.

J'aime danser et j'ai beaucoup dansé, en particulier avec la jeune sœur de la mariée. Mais j'étais triste et j'avais mal. Je suis allé m'asseoir à l'écart, dans l'obscurité. La fille est venue me rejoindre. J'ai posé ma main sur son genou, elle a serré les jambes en riant et a laissé sa main sur la mienne. Je m'imaginais les Zéphirs s'abattant sur la noce. Elle m'a fait boire à une petite flasque en métal et m'a dit : 

- Gardez-là, en souvenir.

J'ai mis la flasque dans ma poche intérieure et je suis parti. Il faisait un grand clair de lune et on voyait presque comme en plein jour. Les enfants faisaient péter des boîtes, ces énormes pétards. Je me suis écarté vers la rivière, j'ai senti le choc et ce n'est qu'après que j'ai compris que la détonation était celle d'une arme et non pas d'un pétard, la flasque s'était enfoncée dans ma poitrine et j'avais très mal, et puis l'homme m'est tombé dessus. Mais celui-ci était à pied. Lui aussi avait un œil au milieu du front, un troisième œil. Lui aussi a dû crier quelque chose comme : “Enfin on vous retrouve... Et sachez qu'il y a un jugement...”. Lui aussi a reçu mon poignard d'Algérie dans les côtes. Je l'ai traîné jusqu'à la rivière, je me suis enfoncé jusqu'au ventre et je l'ai laissé partir au fil de l'eau. J'ai gardé son œil, un œil en étoffe tenu par une ficelle qu'il avait nouée autour de sa tête. J'éprouvais un mélange de peur, de colère et de soulagement, car au moins je savais maintenant que je n'étais pas fou.

Inutile de dire que depuis je vis dans une inquiétude si constante qu’elle a fini par devenir partie intégrante de ma vie, et que je n’en parlerai plus. Mais elle explique pourquoi, alors que mon tempérament me porte à m’écarter des autres, je ne me sens en confiance que dans les lieux éclairés et vivants. Pourquoi la solitude est devenue synonyme de danger, pourquoi l’ombre me terrorise, quoique je m’en défende...

 

Le lendemain j’étais en mission aux confins du Var et des Basses-Alpes. J’ai passé le Verdon en fin d'après-midi pour visiter mon dernier village de la journée.   

Les rues étaient jonchées de paille et de feuilles en décomposition. Les mouches, des nuées de mouches. L'air était encore brûlant.

Le médecin qui animait la Montagne locale habitait sur la petite place des ormeaux, une des maisons bourgeoises à belle porte. 

Nous avons soupé sans parler politique, je sentais qu'il ne voulait pas inquiéter son épouse, qui n’était pas dupe pour autant. Nous étions joyeux. Notre Eugène Sue venait d'être élu député de la Montagne à Paris, et ce succès avait retenti dans toute la France. 

Après le repas, nous sommes passés dans la bibliothèque. Le docteur était abonné à nos journaux, il les faisait lire à la chambrée. Il disait que la nouvelle loi sur la presse allait les étouffer. Il ne se trompait pas.

La chambrée se tenait dans une petite maison en bout de village. Il y avait là une trentaine d'hommes. À notre entrée, ils ont posé les cartes et le verre de vin. Des paysans, des artisans, comme partout où je passais. Sans la politique, je n’aurais pas été accepté parmi eux. Mon métier d'instituteur m'avait coupé des miens. Un jour le curé m'avait dit :

- Ce que nous avons de commun, vous et moi, c'est que nous aimons le Peuple en général, mais que nous ne fréquentons personne du peuple, en particulier.

Le docteur rappela en quelques mots les idées généreuses dont la Montagne rouge est le symbole, puis il m’a passé la parole. J’ai mêlé le français et le provençal :

- Depuis mai, un électeur sur trois est privé du droit de vote. Le pouvoir croit ainsi empêcher notre victoire, en 1852. Il se trompe. En 1849, la “France honnête” a voté pour l'Ordre. Mais déjà, du Sud-Est au Centre, vingt-sept départements ont choisi la Montagne. En 1852, nous aurons la majorité. Les Blancs ont peur.

J’ai montré L'Ami de l'Ordre, journal des Basses-Alpes qui titrait : “Guerre au socialisme ! Telle est notre devise. Tel est le cri que nous arrache le sentiment des dangers qui menacent notre société”.

Une fois de plus, j’ai dénoncé l'Etat-gendarme et le parti de l'Ordre, où se retrouvent les nobles, les royalistes, les gros, les riches, les usuriers, les tyranneaux locaux. Une fois de plus, j’ai dit que la vraie République, la Sainte, la Bonne, serait l'état fraternel, l'état de tous. Et que déjà nous donnions l'exemple de la fraternité, en vivant ensemble comme de bons frères et en nous entraidant de toutes nos forces. Une fois de plus, j’ai résumé le programme que la Montagne appliquerait : éducation des enfants du peuple, réduction des impôts, droit à la propriété garanti par le droit au crédit, avec la création d'une banque agricole prêtant à faible taux d'intérêt.  

J'appelai aussi à la vigilance : la Constitution avait confié la République à la garde des citoyens, ils sauront la faire respecter si les hommes de l'Ordre violentent Marianne.

Je disais cela et en même temps je voyais une jeune femme aux sequins. Et les Zéphyrs autour...

Les hommes ont levé le verre et chanté, sur l'air de La Carmagnole, l'hymne en provençal de la Montagne du Midi, qui dit que la République fait refleurir notre pays ! “Plantons la farigoule, Républicains, il va s'accrocher, plantons le thym, et la Montagne fleurira”. La farigoule : le thym gris des collines, méprisé, foulé aux pieds, mais qui ne meurt pas, le symbole du peuple.

Ici, je me sentais vraiment utile. Instituteur, j'apportais un savoir à des enfants dont le destin était tracé : ils seraient paysans, comme leurs pères. Dorénavant, j'apportais le ferment d'une révolution.  Mais je ne voulais pas penser à la suite. Car ceux qui m'écoutaient avaient à gagner une vie. Avec la République de l'Egalité, chacun pourra mener son bien, l'agrandir, le transmettre, éduquer ses enfants, vivre sans craindre le lendemain. Mais moi ? Quelle sera ma vie quand ma mission d'éveilleur sera accomplie ?

Dehors, le ciel était noir, les astres énormes. La chouette ululait. Les étoiles filantes venaient de l'Est, en pluie.

J'ai fait le vœu de sortir de moi ce qui m'étouffait depuis l'Algérie.

Nous avons rejoint un bastidon en dessous du village, dans les vignes. 

Une fois de plus j'ai affilié à notre société secrète de la Nouvelle Montagne de nouveaux affiliés, des jeunes qui venaient d'atteindre leur majorité. On leur avait bandé les yeux avant de les faire entrer. Je les ai fait tendre la main sur le poignard : 

- Moi, homme libre, je jure, au nom des martyrs de la liberté, d'armer mon bras contre la tyrannie tant politique que religieuse, et ce en tout temps et en tout lieu ...

Je parlais lentement, afin qu'ils puissent répéter ce français auquel ils n'étaient pas habitués.   

Ils ont juré obéissance aveugle à la Jeune Montagne, assistance mutuelle entre Frères, accepté la juste punition qui accompagnerait la trahison 

- Je te baptise Frère Montagnard

Je leur ai dit que notre société secrète essaimait dans chaque village du Var, des Basses-Alpes et du pays d'Apt. En 1849, nous avions tout attendu de Paris et nous avions eu tort. Dorénavant nous comptions sur nos propres forces, et elles étaient formidables. L'annonce du coup d'état serait pour chaque commune le signal de l'action. Levée en masse de tous les républicains, déchéance des autorités complices, formation du comité constitutionnel local. Après, nous marcherions sur les préfectures. Si la France était prête comme nous l’étions ici, la partie était gagnée. 

De retour chez le docteur, nous parlions encore, sans nous décider à aller nous coucher.  Derrière ses barres de fer cintrées, la fenêtre ouvrait sur la placette déserte. Le docteur était inquiet :

- Mais s'il faut se battre, avec quoi nous battrons-nous ? Nos hommes n'ont que des fusils de chasse... On nous a repris les fusils de la garde nationale, et même les sabres...

- Nous avons le nombre. 

Je disais cela sans vraiment y croire. Notre armée avait vingt ans d’expérience de la guerre d'Afrique. Comment tiendrions-nous contre elle ? C'est aussi pour cela que l'on m'envoie dans les villages, pour repérer les anciens soldats, les hommes de décision qui pourront mener une colonne au feu...

- Vous avez raison, dit le Docteur, nous avons le nombre. Mais pour le garder, il ne faut pas effrayer. La plupart des démocrates sont des propriétaires. Or Manosque fait peur aux propriétaires, même aux petits, avec ses Bras Nus... Les riches ont beau jeu d'agiter le spectre de 1793, la jacquerie et les partageux... 

Il ajouta en riant :

- Sans parler de la communauté des femmes...

La farandole est arrivée d'un coup, une dizaine de jeunes qui chantaient une chanson patoise contre les Cosaques et les Modérés.

- Ils font encore scandale devant la porte de l'ancien maire. Nous sommes bons pour un procès de plus. Attendez-moi un instant.

Je vis le docteur discuter avec les jeunes. Ils s'éloignèrent en chantant.

Je me suis endormi en songeant à ces simples gens que nous mobilisions. Avec la Révolution de 1848, nos vieux conspirateurs avaient presque suffoqué : trop de clubs, trop de journaux, trop de bavards et de têtes nouvelles... Avec le retour de la répression était revenue la nécessité de l’organisation secrète. Et avec elle aussi le danger de décider en lieu et place de ce peuple que nous magnifions... Mais comment faire ?

Le lendemain matin, au petit déjeuner, je parcourais la presse de la veille. Sous les charades, l'acrostiche du Démocrate du Var m’a fait signe : ARSENAL. Il fallait donc envoyer un homme sûr à Toulon.

L'après-midi j'étais de retour à Manosque. Je fus désigné pour descendre à Toulon, car j'étais le plus libre de mon temps et de ma personne, et j'avais déjà été en mission dans le Var. 

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