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Je suis parti le lendemain par les solitudes du Sud, chênes bas et pins, terres de charbonniers, hier encore de brigands. 

À Brignoles, pas question cette fois de boire sous le grand ormeau de la place, de saluer Frères et Amis. J'ai pris une chambre à l'entrée de la ville basse. Dans la cour de l’auberge, un chanteur ambulant marseillais amusait son public. Il mêlait français et provençal dans des couplets égrillards ou politiques. J'ai apprécié son engagement démocrate, mais j'aurais voulu me reposer. Si j'ouvrais la fenêtre, le bruit me tenait éveillé, si je la fermais, je suffoquais. Je croyais pouvoir dormir après la prestation du Marseillais, mais je n'avais pas réalisé que la maison close était à côté de la cour. La jeunesse menait tapage : chacun plantait un clou au micocoulier une fois son affaire expédiée. J'ai regardé longtemps les dessins d'humidité sur le mauvais papier. Je voyais ce que je n'aimais pas voir. La fille à la robe bleue... La fadette...

Je ne sais pourquoi j'ai pensé à cette rue croulante d'humidité du vieux Brignoles, là-haut vers le palais comtal, où j'avais lu dans la pierre l’inscription qui pointait le mystère des guerres d'antan : “L'an 1563 et le 28 avoust, lous uganauds venguèroun tous...”. “Les Huguenots sont venus...”, comme si la menace suspendue de l’armée fantôme rôdait encore dans les Alpes. J’ai pensé au temps où l’on s'entretuait pour des causes que nous ne comprenons plus, au mystère de la nature humaine qui veut que l'homme ne respecte pas l'homme.

Au matin, par la fenêtre, j’ai vu les filles dans leur cour, nues, grosses et blanches, qui se lavaient dans de grandes bassines. Elles m’ont fait signe en riant. Il faisait très beau et j’étais triste. Les douleurs de tête avaient recommencé. 

J'ai pris la diligence. J'ai aimé revoir ces villages du Var, leurs places identiques, leurs églises à façade nue, où parfois l'on a repeint “Liberté-Egalité-Fraternité”. Je me disais : dans celui-ci nous dominons les Blancs, dans celui-là pas encore. Pays déchiré, pays de guerre civile en puissance... Mais je suis émerveillé de voir la jeunesse, paysans et artisans, basculer en masse dans notre camp. 

La vallée verte sentait le figuier, sous la haute silhouette d'un éperon de montagne. Puis nous sommes entrés dans Toulon par une porte à pont-levis, dans le rempart aux belles pierres. Il faisait frais entre les hautes maisons serrées. Derrière les toits, je retrouvais la barrière nue des reliefs. 

J'avais connu Toulon quand j'étais militaire. J’avais perdu mon temps dans l'Arsenal, au bord des bassins bordés de bâtiments bas. J’avais regardé avec une horreur fascinée les bagnards aux bonnets verts ou rouges... J’avais flâné sur le quai, où les boutiques tendent leurs toiles blanches en couloir d'ombre. J’avais traversé la rade en bateau, pour aller danser dans les guinguettes de La Seyne. Je m’étais battu au Pavé d'Amour. J’y avais connu les filles sans pudeur, qui faisaient ce que dit la chanson, M’a fach calar lei braillas et m’a suçat l’aucèu. En ce temps où l’oiseau chantait. C'est de Toulon que j’étais parti pour l'Algérie, il y a trois ans... Je défilais avec mon régiment, et les revendeuses du Cours nous jetaient des fleurs sous l'ombre des grands arbres. C'était l'été, et comme aujourd'hui l'eau claire coulait dans le ruisseau, au milieu de la chaussée, et pourtant, comme aujourd’hui, la ville puait, une puanteur atroce qui remontait du port. 

J'ai donc descendu le Cours vers la place Saint Jean, où j’avais mon contact : un Frère, un adjudant des chiourmes licencié l'an dernier, y tenait boutique d'écrivain public. Je devais demander une lettre d'amour, pour Marianne.   

L’écrivain m'a murmuré : 

- Tu vas rue Magnaque, la porte à côté du groulier. Tu connais ?

Je connaissais, une rue délabrée près du Cours. Daumas m’y attendait. 

J'aimais cet homme simple et énergique. Il était portefaix en blé sur le port, comme son père : des gens qui avaient une situation, et du bien. Les beaux esprits se moquaient de son français. Entre nous le problème ne se posait pas, nous ne parlions que provençal. 

Daumas m’a expliqué qu’en début d’été il avait représenté le Var au congrès clandestin de Valence. Toutes nos sociétés secrètes du Sud-Est, de la Saône-et-Loire à la mer, de l'Aveyron au Var, étaient représentées. Il y avait préconisé une action préventive contre l’inévitable coup d’État. Les Frères de Marseille avaient été les premiers à refuser.   

- Des naïfs, disait Daumas, qui nous serinent : “Les obstacles que l'on oppose à une révolution ne font qu'accélérer sa marche, le peuple, une fois éclairé, est invincible, etc”. Ils croient qu'en cas de coup d'Etat, Marseille serait le bastion de l'insurrection du Sud-Est. Mais ils ne font rien pour en rallier la garnison. Alors qu’à Toulon nous l’avons en grande partie gagnée. 

Daumas ne voulait plus attendre. Le coup d'État était programmé, mais le pouvoir n'y était pas encore prêt. Si nous attendions, la garnison de Toulon serait envoyée en Algérie, tout serait à refaire. Jamais nous n'aurions meilleures circonstances. La ville était fortifiée, elle avait pour des mois de munitions et de vivres. En 1793 les Blancs y avaient tenu un siège de cent jours, avec tout le pays contre eux. Or, nous n'aurions pas à tenir autant, les Frères du Sud-Est se lèveraient. Dans les Basses-Alpes, nous prendrions la préfecture sans coup férir. Les Frères de Saône-et-Loire et de l'Ain couperaient la vallée de la Saône, la route de Paris à Lyon. Ceux de Drôme et d'Ardèche barreraient la vallée du Rhône. Marseille et Lyon pourraient alors vaincre leurs garnisons... Le pouvoir serait obligé de dégarnir Paris, qui pourrait se soulever. 

Daumas voulait qu'un Frère sûr vérifie si les points de vue avaient évolué, évalue les chances d'action... Si son rapport était positif, nous déclencherions la lutte. Je pouvais partir demain. Il m’avait préparé quelque argent et un nécessaire, et il ferait prévenir Manosque. Il était inutile de perdre mon temps à Marseille. Je devais aller directement dans nos places fortes, Avignon, puis Valence, et m’enquérir des zones voisines. Daumas m’en a donné les contacts et mots de passe, et je les ai gravés dans ma mémoire. Il n’était pas question d e les écrire, évidemment.

- Valence est une clé. Le chef de la Jeune Montagne du Sud-Est est Gent, l'avocat, l'ex-député d'Avignon, aujourd'hui fixé à Lyon. Mais la vraie base de l’organisation est chez de Saint Prix : c’est dans son château, au sud de Valence, que se sont réunies les sociétés secrètes.

Comme je m'étonnais de ce Frère châtelain, Daumas a ajouté :

- C'est un riche propriétaire, mais un vrai républicain. Fils d’un conventionnel régicide. Après, il te donnera le contact avec Lyon, ou tu verras les Invisibles. Lyon est la clé suprême.   

Invisibles... Et pour cause : Daumas ne pouvait les joindre que par la boîte à lettres d'un “Père” du Tour de France, ils utilisaient les Compagnons en prête-noms. 

Je ne savais quel parti adopter quant à l'insurrection, mais j'ai accepté le voyage. Pour la Cause bien sûr, mais aussi pour voir la France : je n’en connaissais que les Basses-Alpes, le Var et Marseille, je connaissais mieux l'Algérie que la France.

Après chaque rencontre, j'écrirai à un médecin de Toulon, un célibataire. Je serai censé être une amie qui voyage. Lettres gentilles où je glisserai “Tout va bien”, “ça pourrait aller mieux”, “je suis fatiguée”, selon les dispositions des Frères de l'endroit. 

Daumas m'avait apporté de quoi manger et dormir sur place : 

- Ça aurait été si agréable de souper au bord de la mer. Mais on ne doit pas nous voir ensemble. Une autre fois, quand nous aurons gagné...

Il rit :

- D'autant que tu n'as pas intérêt à traîner en ville, le choléra menace, comme chaque été... Et la ville est dangereuse le soir, les couteaux sortent vite. Au fait, n’emporte pas d’armes...

Je lui ai laissé en dépôt mon poignard d’Algérie.

Il a ajouté mi-figue mi-raisin :

- C’est que le jour où tu es venu voir Dupont, on a trouvé dans son quartier un homme poignardé...

J’ai sursauté, mais j’ai affecté une indifférence ironique :

- C'était un Blanc ?

- Pas du tout, c'était le serviteur d'un pasteur. Des Suisses. On rencontre quelques Protestants sur Hyères, avec ces étrangers qui viennent séjourner...

J’ai mangé seul, et je me suis couché. Comme chaque soir le canon a annoncé la fermeture des portes de la ville. J’aurais dû penser à la nouveauté de ma mission, mais j’étais absolument fasciné par ce qu’avait dit Daumas de ce Suisse. Jamais de ma vie je n’avais jamais rencontré de Suisses...

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