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Une fois de plus, je n'ai pas aimé la route de Marseille, ses murailles de rochers gris, les interminables lacets dans les pins, la gaieté brutale des conducteurs.

J’ai respiré en redescendant sur la plaine étroite entre les collines pelées, et j’ai retrouvé les cheminées des tuileries, la longue approche de la ville par cet alignement de jardins, de maisons grises et d'auberges.

J'aurais dû chercher un hôtel, m’enfermer jusqu'au lendemain. Au lieu de cela, j’ai remonté la rue d'Aix. À l'Arc de triomphe, là où finit la ville, j’ai poussé à gauche, vers l'usine à gaz. Au bout, il y avait la mer, la Joliette, les puanteurs de l'abattoir, le Lazaret. Mais je savais bien que la guinguette d'Arenc était trop loin. Et je suis parti de l'autre côté, là où en fait depuis Toulon je savais aller, malgré l’interdiction formelle de mêler nos sentiments à nos missions. 

Dans la rue grise, les femmes avaient tiré les chaises devant la porte pour prendre le frais. Reine parlait avec une autre femme, jeune. Elle a couru vers moi et m’a donné l’accolade. J’ai bredouillé que j’étais inopinément de passage, que je n’avais pas pu la prévenir... Elle a ri et dit qu’il n’était pas trop tard pour redescendre jusqu’aux allées de Meilhan. Elle a proposé à l'autre femme, Victoire, de se joindre à nous. Victoire a gentiment refusé : elle devait prendre le travail très tôt demain, chez sa bourgeoise.  

Nous avons promené bras dessus bras dessous, bu une limonade. Nous parlions peu, alors que dans nos lettres nous étions si diserts. Elle m’a demandé où j’allais. Je n’aurais jamais dû parler de Lyon. Elle a sursauté : 

- Lyon ? Pourquoi Lyon ?

J’ai éludé. 

Je l'ai raccompagnée devant sa porte.

- Je dois redescendre maintenant, prendre une chambre d'hôtel. 

- À cette heure ? Mais vous êtes fou.

Je ne lui connaissais pas ce ton impérieux et comme détaché.

Nous avons monté l'escalier étroit. La pièce était telle que je l’imaginais, les tomettes rouges bien cirées, la petite écritoire, le chardonneret dans sa cage, cette tristesse joyeuse... 

Nous nous sommes assis, et j'ai posé ma main sur son genou, puis sur sa cuisse. Elle m’a regardé gravement, elle a soupiré, elle a dit simplement :

- Alors, il faut en passer par là ?

J’ai voulu l’embrasser, elle m’a repoussé. Elle m’a pris par la main et m’a amené devant le lit, elle s’est assise brusquement, j’étais debout devant elle, elle a fait ce que font les filles de la chanson, ce que faisaient les filles de Toulon. Aussi directe, aussi appliquée. Mais l’oiseau n’a pas chanté. 

Elle m’a demandé si elle m’avait fait mal, si j’avais peur, si je voulais lui éviter une grossesse. Elle s’est renversée sur le lit :

- Essaie donc, tu te retireras avant... Ou alors autrement, tu sais bien...

Je n'ai pas essayé. J’ai voulu tenter des jeux de mains appliqués, mais elle m’a repoussé doucement. 

J’étais incapable de parler. Elle non plus ne disait rien. Nous nous sommes couchés. Je lui ai tenu la main. La nuit s'est passée ainsi. Je me suis relevé une fois pour pisser dans le seau. Elle a fait celle qui n'entendait rien. Ou alors elle dormait.

J'ai été réveillé très tôt. Reine dormait. J'ai feuilleté les livres de l'étagère. Beaucoup de poésie. Des romans cuculs moralisants, Ernestine ou les charmes de la vertu, Adhémar de Bel Castel. J’ai été intrigué par une plaquette de l'Œuvre de Saint François-Xavier, de Lyon, avec une dédicace d’un certain Nicod, curé de la Croix Rousse : “À notre bonne fille, Reine. Qui se perd se retrouve”. Un livre du même, tout neuf, L’avenir prochain de la France.

Des milliers d'oiseaux chantaient dans les arbres. La gare était toute proche, sur un plateau au-dessus de la ville. Reine m'a accompagné. Les barriques ramassaient les tinettes et emplissaient le matin de leur puanteur. Il faisait trop chaud déjà. J’ai dit que je n’avais jamais pris le chemin de fer. Reine oui, une fois, en 48 quand elle était arrivée de Lyon : la ligne Avignon-Marseille venait d’être ouverte.

Nous n'avons pas autrement parlé. J'aurais voulu rester pour tout recommencer, et j'avais envie de partir.

Avant de me laisser, elle m'a donné un médaillon, avec son portrait en daguerréotype, et m’a dit :

- Continue à m’écrire quand même, s’il te plait.

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