suite de : 
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/08/08/35449148.html

 

Cette aisance dans le voyage m’émerveillait, moi qui avais tant donné aux cahots de diligences. Nous passions des collines arides, des solitudes d'oliviers en bord d’un rivage gris, puis une plaine caillouteuse qui progressivement a verdi et nous a absorbés. Pas plus que sur les grands plans d’Algérie, je ne me sentais chez moi dans ces horizons trop larges, j’avais grandi entouré de collines et de montagnes, et la présence de sommets me rassure toujours…

Avignon. La gare est hors de la ville. J’ai traversé un terrain vague dans l'odeur forte des bêtes. Poussière et plein soleil, comme en Afrique. On rentre par une porte, dans un rempart de dessin d’enfant, trop crénelé. J'aime pénétrer ainsi dans une ville, et pourtant je sais combien il convient d’abattre ces enceintes qui étouffent le progrès. 

Je devais me rendre au Café Central, près de la mairie, demander Fabre, le courtier. Daumas m’avait dit d’aller tout droit après la porte. Le dos de la muraille ne payait pas de mine : masures et gravats. La vraie ville commençait seulement plus loin, des maisons, petites et sans grâce. J'ai avancé par des rues étroites, vivantes, où cliquetaient les métiers... J’ai traversé un marché couvert de toiles tendues, puis je me suis égaré dans des rues d’un autre temps - macarons, atlantes, tourelles, antiques hôtels rongés d'humidité, parfois une cour jardinet, un figuier poussé en hauteur - pour me retrouver devant les remparts : une porte ouvrait sur un fleuve immense qui coulait vert et roide. Je me sentais perdu comme un enfant à qui on a lâché la main. J’aurais pu comprendre que cet égarement n’était pas innocent, qu’il valait mieux ne pas continuer. Mais je ne voulais pas me poser de questions si près du départ. J'ai demandé à un bourgeois le chemin de la mairie. Il a ri :

- Vous cherchez le catafalque ? 

Il fallait remonter par des rues en escaliers, ruisseaux et sanies, jusqu’à un palais caserne, austère comme le rocher gris qui le domine. La mairie, neuve, était à côté, sur une place fraîchement édentée de démolitions.

Le café était haut de plafond, et presque trop respectable à mon goût avec ses boiseries, ses cuivres, ses tables de marbre. J’ai eu un recul. Trop de monde, trop de bruit, trop de fumée. Je suis allé au comptoir, j’ai fait demander Fabre. Et quand j’ai vu arriver un homme assez jeune, brun de poil et de peau, avenant, je n’ai pas eu cet élan qui vient parfois à la première vue. Je lui ai serré la main en faisant les pressions de doigts convenues. Il m’a interrogé du regard. Mais le mot de passe m’échappait, comme si, malgré moi, je reculais encore... Je savais seulement qu'il était question de forgeron, puisque le fabre est le forgeron dans notre idiome. Puis le mot est revenu :

- L'enclume...

- Pas de Fabre sans enclume... Bienvenue dans la Vaucluse.

Il gardait le mot au féminin, à l’ancienne : Vaucluse, la vallée close, d'où jaillit la fontaine chère à Pétrarque.

- Tu apportes des nouvelles ?

- Je viens en chercher. Où peut-on parler ?

- Ici, tu n'as que des amis. 

J’aurais préféré plus de prudence, mais Fabre a tenu à m’installer dans sa tablée, en me présentant comme un ami de passage. Il m'a commandé le plat local, omelette aux lardons et saucisson à l'ail. Il y avait qui mangeaient là deux courtiers, un avocat, et une sorte de chevalier d'industrie qui se targuait d'avoir été carbonaro. Ils parlaient beaucoup, tout en étant souvent interrompus par des clients et des fournisseurs : leurs affaires se traitaient dans un provençal zozotant. J’entendais parler de soie, garance, saucissons... Mais à moi, ils parlaient de leur ville. Ils révéraient ce qui est nouveau, un nouveau devait balayer l’ancien, sans coexistence. Ils souhaitaient raser les remparts et le vieil Avignon, que les Blancs défendaient. Ils adoraient le bâtiment de la nouvelle mairie, que les Blancs détestaient : “le catafalque”.

Fabre était chantre de la modernité. Il avait chanté en vers provençaux le canal des Alpines, le chemin de fer. Je me suis étonné : le patois n’est-il pas un signe du passé... 

- Pas du tout, a dit Fabre, nous sommes les hommes de maintenant, qui parlons le provençal de maintenant...

- Et tu te sens bon Français d'écrire en provençal ?

- Je suis troubadour national... J'ai célébré en provençal le drapeau tricolore et nos victoires d'Algérie. 

Les Frères ne se consolaient pas de la perte de la municipalité. Avant 1848, celle élue au suffrage restreint était bleue et moderniste, elle était blanche aujourd'hui.

- Voilà ce qu'apporte le suffrage universel. On comprend qu'à leur façon, ils aiment la République, les Blancs.

- Et d'aucuns voudraient faire voter les femmes !

Rires. 

Leur conversation me mettait mal à l'aise, et j’ai été soulagé que le repas se termine. Mais j’avais été invité à participer à leur soirée de “francs buveurs”, qu’ils tenaient presque chaque jour au Cercle. 

J’ai enfin pu m'isoler avec Fabre et exposer les raisons de ma venue. Fabre a aussitôt balayé le plan de Daumas, il s’en remettait aux élections de 1852 : 

- Il faut tout faire pour gagner cette élection. Une action préventive serait une folie, surtout dans cette ville, qui est déjà une vraie poudrière... Tout peut y dégénérer en bain de sang… Ici, les anciens sont nés sujets du Pape. Ici les haines se transmettent de père en fils : les Républicains ont massacré les Blancs sous la Révolution, les Blancs ont massacré les Bleus lors des deux Terreurs blanches. Ici, on peut croiser en liberté les assassins de 1815. Le présent se nourrit du passé…

- Et que feriez-vous si le Midi se levait ?

- Nous ferions ce que nous avons fait à chaque alerte... Nous siègerions en permanence au café. Trois jours la dernière fois, en 49...

La réponse m’a déconcerté, et je ne sais toujours pas s’il avait voulu plaisanter. En tout cas le problème était réglé en ce qui concernait la première étape de mon enquête. Il me restait à écrire à Toulon, et demander le contact souhaité par Daumas avec les Frères du Gard.

Fabre a fait la moue :

- Lesquels ? À Nîmes, les Frères sont divisés : Chapeaux noirs et Blouses. Au goût des Chapeaux, les Blouses parlent trop du droit au travail... Alors, Chapeaux ou Blouses ?

- Les plus décidés à agir.

- Va pour les Blouses…

Mais j’ai compris que Fabre préférait les chapeaux. 

Il a vite trouvé dans le café un Frère qui rentrait à Nîmes et l’a chargé d’organiser un rendez-vous pour demain. L’envoyé de Nîmes arriverait par le train à Beaucaire, il n'aurait que le pont à traverser pour nous rencontrer à Tarascon. Fabre était fier que Beaucaire soit reliée par chemin de fer à Nîmes, et aux charbonnages d'Alès. Le Progrès… Fabre m’a dit que nous pourrions aussi y aller en train depuis Avignon, mais comme il faisait beau, il sortirait son coupé :

- Tu verras comme la campagne est agréable en cette saison…

Un petit homme sec est venu remettre des papiers à Fabre, qui nous a présentés : l'avocat Astruc – un bon ami de passage. Il avait insisté sur “bon”. Astruc m’a souri en montrant Fabre :

- Vous avez là un vrai guide...

Il ne s’est pas attardé. 

- Je déteste les gens qui ont l’air de se foutre du monde, a dit Fabre. Mais enfin, Astruc collabore à notre journal, sous un pseudonyme, et il collabore bien... Comment les Juifs n'aimeraient-il pas la République ? Avant 1790, les Juifs du Pape étaient tolérés ici, alors que la France les rejetait, mais ils ne pouvaient faire des études, ils devaient porter le chaperon jaune, et même les gamins avaient le droit de les faire agenouiller... 

Je ne jurerais pas qu'il n'y avait pas de l'amusement dans la voix de Fabre...

J’ai pensé aux Juifs que j'avais vus en Algérie, qui pour nous n'étaient que des Arabes... 

- Comme tous nos Juifs, Astruc descend d’une lignée de médecins, banquiers, brocanteurs ou maquignons. Mais il est de cette génération à qui la Révolution a permis de faire de vraies études. Et il est resté ici, alors que la plupart de ses coreligionnaires sont partis... 

Fabre m'a accompagné à l’hôtel qu'il me recommandait, près du fleuve, et m’a donné rendez-vous pour le souper. Il devait retourner à ses affaires de courtage.

- Nous aurons plus le temps de parler demain… 

J'ai passé une fin d’après-midi vide. Je suis resté dans ma chambre. J’ai écrit à mon médecin de Toulon. Je suis sorti poster ma lettre. J’ai repris presque à contrecœur le chemin de la place, car je n’avais pas envie de revoir Fabre et ses amis. Mais je ne tenais pas à me retrouver seul avec mes souvenirs. Je ne voulais surtout pas penser à Reine.

La rue était étroite et vide. Derrière moi, j’ai entendu des pas rapides se rapprocher, et on s’est mis chanter, sur un air allègre de farandole. “ S’Enri V venié deman… ”.

Je me suis retourné et j’ai vu les deux jeunes gaillards aux rubans légitimistes, blancs et verts, ils m'ont pris par les bras pour que je marche avec eux. Ils riaient, et n’avaient rien d’hostile. Mais je me suis dégagé avec rudesse, comme si l’inquiétude absurde emmagasinée depuis ce matin s’évacuait dans ma violence. Pour quelqu’un qui ne devait pas se faire remarquer, c’était gagné ! 

Les deux hommes étaient forts et agiles, j’ai pris des coups, mais je les tenais en respect. L'armée m'aura au moins servi à savoir me battre. 

Tout a cessé d’un coup. Quelqu'un avait dit doucement :

- Ça suffit.

C'était un grand homme blond, jeune, aux allures de gentilhomme. 

Mon nez saignait. Cet Énigmatique m’a tendu un mouchoir qui sentait la violette :

- Remettez-vous, Monsieur. Plus de peur que de mal je pense, car vous vous défendez fort bien à la savate. Vous excuserez nos portefaix, ils sont un peu vifs, et il convient parfois de chanter avec eux.

Les deux hommes avaient déjà filé vers la place, et l’Énigmatique les a suivis. Je suis resté un moment appuyé au mur. Je me sentais bien. Puis tout d’un coup le poignard de la douleur a touché mon front, là où on avait dû me frapper. J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé trempé de sueur. 

Sur la place, je suis tombé sur le face-à-face tendu de deux groupes, les uns chantant les couplets en l’honneur d’Henri V, les autres “La Marseillaise”. De chaque côté, les premiers rangs étaient impressionnants de force et de détermination.  Le groupe républicain était massé devant le café. Fabre était sur le seuil, avec ses amis.

- Ce sont nos portefaix du Rhône, a dit Fabre. Ici, les nôtres, ceux de la porte de la Ligne. Des durs. Ils ont proclamé la République en février 48, et dressé leurs barricades en juin... Dieu veuille qu'il ne faille pas un jour déchaîner leur violence... En face, ceux de la porte de l'Oulle, les blancs. Ça fait mal de voir des gens du peuple qui restent royalistes… Et le pire, ce sont ces pauvres rabougris de taffetassiers... Les portefaix au moins font plaisir à voir, les taffetassiers te feraient peine. Ils tissent la soie, et ils n'ont pas une chemise à se mettre. Et eux aussi suivent les nobles de la Montagne blanche…Ceux qui promettent d’améliorer le sort des prolétaires, en brisant la tutelle de l'état centralisateur et monopolisateur, en responsabilisant les hommes et respectant les femmes, et je t’en passe... Tu as un de leurs chefs ici, un homme dangereux…

Et parmi les colosses blancs, Fabre désignait mon Énigmatique ;

- On le dit responsable de la Société des Amis de l'Ordre, et là c'est du sérieux, tout autre chose que les sociétés secrètes royalistes d’avant 48, qui faisaient joujou avec les lettres au jus de citron et les revues nocturnes dans les cimetières... Maintenant ceux-là préparent à la guerre civile, la vraie.

Nos portefaix et les Frères du café conspuaient Henri V. Tous les qualificatifs provençaux pour insulter le prétendant boiteux y passaient.

- Pas assez d'Henri V, m’a dit Fabre en riant, il paraît que nous venons d'avoir la visite de Louis XVII, qui rameute ses fidèles... Un fou qui se prend pour le Dauphin du Temple... Les Blancs ont mal pris la concurrence... Tu peux compter sur les Amis de l’Ordre pour ne pas lui faire de cadeau...

À ma grande surprise, les deux groupes se sont dispersés d’un coup, et nous sommes rentrés au café.

J’ai mangé sans appétit. Après souper, nous sommes montés dans une salle au premier étage. J’ai écouté les Francs Buveurs chanter Béranger, la femme, l'amour, le vin, se moquer des Jésuites et des abus de pouvoir, et ce soir-là je n’ai pas aimé Béranger. Ni cette polissonnerie du siècle dernier :

 

Je cherche un petit bois touffu

Que vous portez, Armynthe,

Qui couvre, s'il n'est pas tondu

Un charmant labyrinthe.

 

J’ai pensé à l’abandon de Reine, auquel je m’étais dérobé. J’ai revu la fille aux sequins, le sergent avec son collier d'oreilles sanglantes quand il avait dit :

- Maintenant on va la coudre... 

Ce soir encore plus que les autres, j’avais honte d'être un homme. Même si je n’étais plus vraiment un homme depuis la malédiction de la vieille. Et ces hommes dont le punch rougissait le visage m'insupportaient. Frères et Amis… Quand j'avais quitté Daumas, le monde était rassurant : il y avait les Bons qu’il fallait organiser, les Mauvais qu’il fallait combattre, et les Indifférents qu'il fallait convaincre. Les Frères d'Avignon étaient sans doute du côté des Bons, mais je savais que je vivrais mal dans un monde dirigé par des hommes de cette sorte. J'avais trop senti leur force vitale poussée vers l'intérêt matériel, dont je doute qu'il puisse déboucher sur une vraie fraternité. Je ne ressentais pas avec eux ce bonheur de mes rencontres villageoises, quand je voyais la vieille, l’ancestrale protestation des ruraux se muer en conscience politique, en engagement républicain fraternel. 

Je me demandais si le chef suprême de nos sociétés secrètes, Gent l’Avignonnais, était de cette race. Fabre m’avait expliqué combien Gent avait eu la vie difficile à Avignon, jusqu’à son départ forcé. La droite avait tout été jeté sur la place publique, ses dettes, ses amours, et même une affaire avec sa sœur dans le temps, enfin sa demi-sœur, heureusement... Je me suis demandé ce qu’en aurait pensé Laponneraye, si intransigeant sur ce que devait être la morale d’un révolutionnaire.

Je suis vite rentré. Ma chambre donnait sur les remparts et le fleuve. Le soir était doux sur les grands saules, les roseraies. Je me suis résolu à commencer une lettre pour Reine, et j’ai abandonné. Je ne me sentais pas bien. Je craignais puérilement qu’un œil ne me suive depuis les rives du fleuve. Je me suis réprimandé, mais j’ai quand même tiré les volets et regardé sous le lit.

 suite :
http://merlerene.canalblog.com/archives/2017/07/05/35449157.html