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Un départ est toujours une promesse. Le soleil montait sur les dures murailles de jadis, sur les roches blanches et les cyprès, les peupleraies et les prairies des îles.   

Ainsi j’allais à mon tour parcourir l'itinéraire dont Laponneraye m'avait souvent parlé, celui de sa grande tournée de missionnaire militant. C’était à moi maintenant d’assumer ces épreuves.

Des jeunes en goguette, des négociants, des familles effarées de voir leurs gosses faufilés dans cet entassement de malles, de ballots, de cages, ou penchés sur l'eau, le vapeur était plein et je me sentais seul. 

Bientôt le rocher et le pont brisé se sont éloignés. Le Rhône était formidablement puissant, large et vert.   

Je regardais défiler les rives, en immense nuancier de verts, de l'argenté au bronze, mais j’étais en éveil. En Algérie, le sergent répétait : “Soyez toujours en éveil. Il en va de votre vie”.  Je me suis retourné et j’ai vu l'Énigmatique. Nous avons détourné les yeux en même temps.

Je ne voulais pas céder à la folie de la persécution : l'Énigmatique s'y serait sans doute pris plus discrètement pour me suivre, ou m’intimider. Il voyageait, voilà tout. Je me suis amusé à imaginer qu’il pouvait être en mission lui aussi, pour ses Amis de l’Ordre...

Nous laissions sur la gauche des villes aux pierres chaudes, collées à la barrière sombre des collines. 

Nous avons eu quelques émotions. J'ai applaudi comme les autres après le passage d’un défilé scabreux. 

Les enfants s’étaient rassemblés devant un colporteur qui montait un castelet. L’homme avait la peau sombre, l'œil un peu bridé, la barbe poivre et sel. Avec son foulard rouge noué au front, il me faisait penser au Bohémien des débonnaires pastorales marseillaises : le “Boumian” qui vole les enfants. Il avait pour assistante une jeune femme brune et hâlée, en robe rouge. L’Esméralda de Notre Dame de Paris. Celle dont j’étais amoureux sans l’avoir jamais vue du temps de mes lectures solitaires au village. Celle qui m’avait toujours manqué.

Tous deux faisaient parler les marottes avec un drôle d’accent qui tenait du nôtre et du “franciot”. Je me suis demandé d’où ils venaient. L’histoire était celle du Drac, le beau dragon à figure humaine, qui guette les lavandières, et les entraîne au fond du Rhône pour en faire ses servantes et ses maîtresses. 

Puis j’ai senti le parfum de la violette. L'Énigmatique était près de moi : 

- Le Drac... Efficace pour décourager les enfants de se pencher par-dessus bord...

Il a montré la rive Est : 

- Nos bateliers nomment encore celle-ci “Empèri”, Empire germanique… Et ils nomment l’autre “Reiaume”, Royaume de France... Sans les Lys, le Rhône serait encore frontière. Les Rois ont fait la France... 

Pourquoi l’Énigmatique me parlait-il ? Il n’était pas question que je réponde, je ne devais pas parler aux inconnus, a fortiori à celui-ci. Je m'apprêtais à changer de place, quand Esméralda, qui faisait la quête, s'est arrêtée devant nous. Nous avons donné une pièce.

Comme s'il m’avait deviné, l'Énigmatique a demandé à la belle d’où elle venait : elle a expliqué qu’ils regagneraient l’Oisans avant les neiges, après avoir passé l'été dans le Sud.

L'Énigmatique a enveloppé de la main le visage cuivré d'Esméralda :

- Je ne vous aurais pas pris pour une fille de la montagne... 

Elle a ri :

- On dit que des Sarrasins se sont perdus dans nos vallées...

Elle a pris ma main :

- Je lis aussi dans la main, messieurs. On paye d'avance.

L'énigmatique a donné deux pièces :

- Pour nous deux...

J’ai dit non de la tête. Mais Esméralda a gardé ma main d'autorité, elle s'est étonnée : la ligne de vie se dédoublait. Et l'amour ? Il n'y avait pas d'amour. Une Dame qui venait, pourtant...

Je me suis dégagé doucement :

- Je ne crois pas à ces momeries.

Esméralda m’a regardé gravement.

- Vous avez tort, Monsieur l'Innocent... Voyons monsieur, maintenant.

Esméralda a pris la main de l'Énigmatique, l’a lâchée aussitôt sans rien dire. Et elle a continué sa quête.

- Momeries en effet, a dit l'Énigmatique. 

Je n’ai pas répondu. Avant de me quitter, l'Énigmatique a dit :

- Curieux. D’ordinaire ces gens quittent la montagne en automne, et rentrent au début de l'été, pour les travaux des champs. Ceux-là font tout le contraire.

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