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En fin d'après-midi, je suis descendu dans un petit port, côté Vivarais. De la rambarde, Esméralda m'a salué. Je n’ai pas vu l'Énigmatique. 

J'ai pris le bac, puis une voiture pour Loriol, d’où un frère cafetier devait me conduire au château de Saint-Prix. Il faisait chaud et doux dans la plaine.   

À Loriol, les femmes avaient tiré les chaises devant la porte. Les enfants jouaient dans la rue calme, mais il y avait aussi un piquet de soldats. Je cherchais le café quand j'ai vu arriver une dizaine d’hommes entourés de gendarmes. Les hommes chantaient Le Chant du Départ

Et soudain une centaine d’hommes sont sortis des rues adjacentes et se sont jetés sur les gendarmes. Les soldats ont couru en travers de la rue, le fusil pointé. On m'a tiré en arrière dans une ruelle, contre un mur de galets. Ça sentait la paille et le fumier de mon enfance. Je me suis retourné. L’homme était jeune et fort. Il avait un large sourire :

- Ça alors, Rambaud ! Je vais te sortir de là...

Il m’était parfaitement inconnu.

Nous avons couru jusqu’au bout de la ruelle, sauté un petit mur, traversé des potagers et débouché sur un chemin. La campagne était moite, pleine de chants de grillons et de crapauds.

- On peut marcher maintenant, a dit l’homme. Quelle surprise de te voir, mais quel bonheur...

Il m'a donné l'accolade. Il ne s'étonnait pas que je ne le reconnaisse pas : nous ne nous étions vus qu'une fois, à Lyon, où il venait chercher des brochures à la Société évangélique... Il m'avait entendu prêcher à Villeurbanne, il en était encore remué... 

- Après, nous avons su pour l'affaire de Lyon... Et pour l'Algérie... Ceux des Boutières, les Vial, ont dit que tu pouvais en avoir réchappé... On n’avait pas retrouvé ton corps...

Il n’était pas question de nier que j’étais Jacques Rambaud, d'autant que j'avais son passeport. Encore moins d’interroger sur l’affaire de Lyon…

L’homme était plus que surpris, mais il s’est gardé d’interroger sur les raisons de ma présence. J’ai demandé ce qui se passait ici, et a réponse m’a consterné. Il y a deux jours, on avait arrêté à Saulce, tout à côté, un contremaître de la fabrique de soie. La population l'avait libéré et avait dansé la farandole de la Liberté. Hier, les gendarmes avaient voulu prendre de Saint Prix, il leur avait échappé, et Cliouscat s’était soulevé.

Ainsi de Saint Prix avait disparu, et ma mission était morte… 

L’homme m’a montré le village en haut sur la colline :

- Ce sont des hommes de Cliouscat que les gendarmes emmenaient… Les autres leur ont filé entre les doigts... Ceux-là, ils pourront toujours les chercher, les Frères connaissent les bois et tout le pays est avec eux.

Puis il s'est inquiété : 

- J’espère que je ne te choque pas, je dis les Frères, parce que moi aussi je suis de la Montagne. La plupart des membres de notre Eglise en sont. 

J’ai dit que j’étais de la Montagne rouge, moi aussi.

Le maréchal m’a donné à nouveau l'accolade :

- Je suis maréchal-ferrant, et je forge deux vérités, celle de notre foi et celle de la Montagne. 

Il a montré les collines :

- Mais notre pasteur, comme tant d’autres, est un tiède... Au temps des Dragons, c'est là-haut que l'Esprit Saint inspira nos bergères, il les fit prophétiser en français, elles qui ne connaissaient que le patois, et leur parole a gagné le Vivarais... Que faisaient les pasteurs alors ? Ils se méfiaient de l'Esprit Saint et du peuple... Comme aujourd'hui.

J’ai dit que je venais de rencontrer un protestant qui n’était pas pasteur, un vrai rouge, et qu’il condamnait les “Encouquas”... Au nom de la Raison…

- C’est qu’il n’a pas compris : en religion comme en politique, l'adhésion est un nouveau baptême, une Vérité qui te traverse… Après seulement vient la Raison...

Nous avons soupé dans une ferme entourée de mûriers. On m’a préparé un lit. Puis les fidèles sont arrivés. Dans la grange, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, nous avons chanté les psaumes. Le maréchal-ferrant m’a poussé vers le pupitre. J'ai ouvert le Livre... Mes mains se sont élevées, et je me suis entendu supplier comme Rambaud :

- “Éternel, j'ai crié et tu ne m'écoutes pas. J'ai crié vers toi à la violence et tu ne me secours pas. Pourquoi me fais-tu voir l'iniquité et contemples-tu l'injustice ?”.

J'ai ouvert à une autre page, et j’ai dit :

- “Et moi je sais que mon vengeur est vivant, et qu'il s'élèvera le dernier sur la poussière”.

Enfin j’ai crié :

- “Je me lèverai contre eux, a dit l'Eternel des armées. J'anéantirai le nom et la trace de Babylone, j'en ferai le gîte de la destruction et un marécage, et je la balaierai avec le balai de la destruction... Alors les plus pauvres pourront paître, et les malheureux reposer en sécurité”...

L'assistance a communié dans l'espérance et j’ai ressenti cette espérance dans tout mon corps, je l’ai partagée.

Après l'assemblée, un groupe d'hommes est resté pour discuter, ils étaient fiers d'avoir agi sans ordre à Loriol, et impatients, ils se demandaient pourquoi aucune consigne d’action ne venait de Valence. À part de Saint-Prix, les chefs rouges avaient peur du peuple... Des avocats, des bavards… 

Je n’ai rien dit, je ne pouvais rien dire. Mais j’aurais aimé que Daumas les entende…

Avant de se retirer le maréchal m’a demandé prudemment quels étaient mes projets pour demain. J’ai répondu que je ne pourrai demeurer. J’ai jugé inutile et dangereux de demander un contact avec le cafetier de Loriol, où tout devait être surveillé. J’étais complètement désemparé. Les fils de ma mission étaient dénoués, mais pourtant il m’en aurait coûté de retourner à Toulon les mains vides. J’ai alors décidé abruptement de jouer franc jeu, au risque de tout perdre. J’ai dit que mon voyage relevait aussi de la cause rouge, que la disparition de Saint-Prix me coupait des contacts qu'il devait m’assurer à Lyon, je demandais comment les retrouver. 

Je l’ai senti perplexe, mais sans méfiance : Rambaud le Momier ne pouvait être un agent provocateur. 

Mais le Frère n'était qu'un responsable local de la Jeune Montagne, sans contact direct avec Lyon. Il allait voir ce qu'il pouvait faire.

Il m’a prié instamment, en attendant une réponse, de l’accompagner chez les Vial, dans les Boutières, pour adoucir leur peine. Même s’ils ne m’avaient jamais rencontré, les Vial savaient ce que j’avais représenté pour leur fils. Nous partirions demain matin, il aurait deux chevaux. 

Comment refuser ? J'avais peur de me couper dans ce méchant rôle : le Momier Jacques Rambaud visitant la famille du compagnon massacré par les Arabes. Mais une curiosité imprudente me poussait d’en savoir plus peut-être sur celui dont j’usurpais trop bien l’identité…Je préférais ne pas penser à ce qui s’était passé dans la grange…

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