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Au matin, nous avons chevauché dans la fraîcheur. Des soldats battaient les oseraies du bord du Rhône. Le Frère pensait qu'on ne retrouverait pas les fugitifs, s'ils avaient gagné l’autre rive : l’Ardèche ne dépend pas de la division militaire de Lyon : de ce fait elle échappait à l'état de siège, et Marianne y était forte...

 Nous avons contourné Privas, toute catholique depuis que le pouvoir en a banni les Huguenots. Une fois dans la vallée des moulinages, disait le Frère, nous serons en pays réformé : patrons de la soie et ouvrières sont protestants... Mais les patrons ont autant peur des Rouges autant que du Président ami du Pape. On ne pourrait compter sur eux. Au temps d'Abraham Mazel déjà, les bourgeois protestants avaient laissé le peuple se lever seul contre les Dragons... 

Mazel… Un jour, en Algérie, Vial s'était enflammé en évoquant la tête de Mazel, exposée et brûlée à Vernoux par la justice du Roi. Comme s'il ignorait que nous aussi plantions des têtes à l'entrée des douars...

Nous avons monté par de hautes pentes, les roches étaient sombres et rouges, les fougères hautes, et l'herbe fine sous les châtaigniers. 

Les Vial habitaient un hameau de bout du monde, murs de grosses pierres, toits de lauzes.

Nous avons été accueillis par le frère et la mère de Vial. Femme et filles étaient dans la vallée, au moulinage. J’ai senti le malheur dans cette maison. On entendait quelqu’un gémir à l’étage.

Le fils a expliqué que les gendarmes avaient conduit le père à Privas, à l'asile du Père Chiron. Le préfet l’avait déclaré fou parce qu'il prophétisait. Chiron l’avait aussitôt libéré, mais depuis le père était couché, une fièvre mauvaise, il délirait... 

La mère a parlé de la foi ardente de son fils, du choix qu'il avait fait de laisser la ferme au cadet pour me suivre en Algérie. 

J’ai raconté la fin du village des Vaudois. La mère pleurait doucement. Mais je n’ai rien dit de ce que j'ai vu faire à la femme de Vial. Je n’ai pas parlé de Vial les tripes à l'air. Je me suis inventé sans honte une capture par les Arabes, une fuite ultérieure... 

Nous avons prié.

Pendant que nous soupions, à la fraîcheur du soir, on entendait le vieux crier, à l’étage. Ensuite le fils m’a pris à part, il a évoqué à mots couverts ce drame de Lyon dont je ne savais rien, la fidélité de son frère à mon égard. Il m’a embrassé avant de me conduire à notre chambre.

J’ai longtemps regardé les étoiles par l’ouverture dans le mur épais. Nous étions proches du ciel. Je me suis demandé si les dragons aussi regardaient les étoiles... Je pensais à Vial dans sa tombe d'Algérie, près de ma tombe... Je ne savais pas si Rambaud avait couché avec la femme de Vial, comme l'affirmait le sergent. Je ne savais pas surtout ce qui unissait vraiment Vial et Rambaud, ce à quoi le frère venait de faire allusion.

Le lendemain, après Privas, nous avons mangé dans une auberge noire, dont le patron tenait pour la Cause. Le Frère maréchal connaissait tout son monde. Nous avons bu avec des voituriers qui regagnaient au sud de l’Ardèche des bourgs dont les noms m'ont plu : Largentière, Joyeuse. À mots couverts ils disaient qu’il y a peu de troupes dans le département, qu'il faudrait en profiter.

Le maréchal était heureux : 

- Leur pays était un vieux pays chouan, maintenant on y jure sur le Christ de défendre la République rouge... Nous autres Protestants, d’avoir tant souffert pour notre foi, nous pensions être les seuls combattants de la liberté... Maintenant il nous faut être les meilleurs. Et ce n’est pas toujours le cas.

Il a montré l'Alpe haute, loin vers l'Est.

- C'est par exemple le Trièves qu'il faudrait secouer, de l'autre côté de la montagne. Tu y connais ton monde, tu as fait tes études à Mens, notre petite Genève... Les Frères votent bien, leur canton est le seul de l'Isère qui a refusé la majorité à Napoléon. Mais ils se contentent de voter. Et pourtant leur rôle peut être capital en cas d’insurrection. Si nous verrouillons la vallée du Rhône, l'armée devra passer par chez eux pour attaquer le Midi...

- Mais vous n'avez pas de contacts ?

- Bien sûr que si... La montagne n'a jamais été un obstacle. Et puis nous avons un instituteur rouge à la Croix-Haute, le col d'où l'on descend sur l'Isère, le chemin traditionnel de l'exil pour les Protestants de la Drôme... Seulement les pasteurs de Mens se méfient de nous : des Momiers, et des Momiers rouges !

Au retour, le Frère est passé aux nouvelles à la ferme. Tout n’était pas perdu : il avait eu le contact demandé. Demain les instituteurs rouges du secteur devaient se retrouver dans un cabanon proche. Ils étaient prévenus de ma présence et m'en diraient plus pour renouer le fil avec Lyon. 

Le Frère m'a conduit au cabanon, à l'écart d'un village qui domine la vallée de la Drôme. Nous avons mangé un peu de charcuterie sous l'amandier. Le maréchal m'a laissé le reste pour déjeuner demain matin. En face on voyait Crest serré au pied de sa tour, et au loin les contreforts du Vercors. 

Nous avons prié, il m'a donné l'accolade et il est reparti.

La fraîcheur est venue. Je me suis enfoncé dans la paillasse. Je pensais à cette énergie rencontrée des deux côtés du Rhône, et à cette démoralisante absence de chefs décidés. Je me demandais si Esméralda couchait avec le Colporteur ou si le Colporteur était son père. 

Une petite chauve-souris est entrée dans la pièce et en est repartie, sans bruit. 

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