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Au réveil la paillasse était trempée, mais la fièvre était partie. Je me sentais très faible. J'ai passé ma main sur ma barbe. Elle était longue. J'ai vidé de l'eau dans la cuvette et j'ai cherché le rasoir. Roquille a haussé les épaules :

- Prends le mien. 

Roquille m'a dit que j'étais là depuis deux jours. Un colporteur de ses amis, qui s'y connaissait en plantes, m'avait ôté la fièvre, mais le mal était dans ma tête :

- Il a dit que tu risques gros si tu ne te soignes pas, il te conseille un médecin à Saint-Étienne, un homéopathe qu'il fournit en simples... De toute façon tu as intérêt à te faire oublier à Lyon.

Justement, demain Roquille allait chez lui, à Rive-de-Gier, et Rive-de-Gier est sur le chemin de Saint-Étienne. Il a proposé que nous fassions ce bout de route ensemble. Je pourrais le retrouver à Rive-de-Gier quand j'aurai vu le médecin.

Je me suis levé, et Roquille m'a soutenu jusqu'à la fenêtre. Il faisait presque nuit. Les cris et les chants du cabaret vibraient bizarrement dans ma tête.

- En plus ce médecin est aussi un chef de la Montagne : tu pourras lui demander ce qu'il pense de votre plan à la noix... 

- Quel plan ?

- Tu as parlé pendant ton délire... Mes pauvres amis, vous allez dans un mur... 

Nous sommes restés un moment silencieux. Puis Roquille a ajouté :

- Tu verras, cet homme est un saint, Il sacrifie sa vie et son cabinet pour une mutuelle rouge, les pauvres le respectent et l’aiment. Les pauvres ont besoin de sécurité et d'espérances, mais notre idéal les dépasse, et la politique leur demeure en quelque sorte étrangère...

En d’autres temps, j’aurais discuté, j’aurais dit que chez nous les pauvres étaient passés de l’acceptation de la misère, parfois secouées de révoltes, aux grands espoirs de la politique. Mais pour l’heure je m’en tenais au simple bonheur d’exister. 

Roquille m’a donné une mince plaquette : 

- Tiens, tu montreras ça au médecin en arrivant, ce sera ton sésame

Il avait tracé quelques vers écrits en patois sur la page de garde, dont le titre aussi était en patois : Les Pereyoux

- Les pereyoux, ce sont ceux qui extraient les pierres, les mineurs... J’ai publié ça après la première grève des mineurs, en 1840. Le médecin appréciera, il écrit en patois lui aussi... 

J’ai dit que le Canut de la Guillotière pensait qu’il vaudrait mieux apprendre au peuple le bon français... 

- L’un n’empêche pas l’autre, a dit Roquille. Chez moi, les mineurs gardent le patois de leurs pères, et même à Saint-Étienne, où les étrangers affluent, le patois tient bon. 

Et il a soufflé la lampe.

 

Le lendemain matin, en traversant Lyon, je baissais le nez à chaque uniforme. Mais l'état de siège est fait pour réprimer les menées subversives, pas pour arrêter l'assassin d'un maquereau.

Roquille a proposé de nous retrouver à Rive-de-Gier le soir même, ou le lendemain, selon ce que durerait mon passage à Saint-Étienne. J’irai au café du bas de la grand rue. Si par hasard Roquille n'était pas là, je demanderais un ami sûr, le Balafré, un de ces chefs de puits que les mineurs avaient choisi en 48 pour porter leurs revendications. 

Par prudence, nous ne sommes pas allés ensemble à la gare, ni montés dans le même wagon. J’ai regardé défiler les doux versants de la vallée du Gier et les vieilles maisons aux murs de galets sombres, et le chapelet des usines noires. J’étais vraiment ailleurs, dans une autre France, dans un autre monde.  

J’ai vu Roquille descendre à Rive-de-Gier et j’ai continué jusqu’à Saint-Étienne. Six lieurs à peine. La ville m’a surpris, sans ordre ni monuments : les maisons étaient noires de poussière, mais les collines si proches et toutes vertes. Un mélange inachevé de vieux et de neuf déjà vieux. La nouveauté des sensations m’empêchait de réaliser vraiment pourquoi j’étais ici. 

Le médecin habitait comme un îlot de souvenir, sur une antique petite place, près d’une vieille tour et d’une brin de rivière qui coulait noire. 

La salle d’attente était pleine, mais j’ai donné la brochure au domestique, qui est revenu et m’a fait passer dans une pièce où j'ai attendu seul. 

Puis le docteur est venu. Il m’a longuement examiné et interrogé. Il m’a parlé d'homme à homme : j'avais souffert d'un violent choc nerveux avec transport de sang au cerveau, les crises pouvaient frapper n'importe quand, si je ne me soignais pas je risquais de finir chez les fous... L'idéal serait de rester ici, pour entamer un traitement. 

J’ai dit que je j’avais à faire dans le Midi. 

Le docteur a fait la moue :

- À votre guise. Roquille écrit à mots couverts, mais j'ai cru comprendre que vous œuvrez pour la Cause... De là à tout lui sacrifier...

La Cause... J'en ai dérisoirement profité pour m'enquérir de la situation, comme si ma mission continuait, comme si je n’étais pas un fuyard en rupture de ban. Le docteur a ri :

- Dans l'état où vous êtes, vous feriez mieux de vous occuper de vous... Mais puisque vous y tenez... 

Il était très pessimiste :

- La ville a grandi trop vite, hier nous étions un gros village de forgerons, fiers de leurs traditions, et combatifs.

Il s’est mis à fredonner… La vie est curieuse. J’étais en face d’un homme qui venait de me dire que j’étais condamné, en quelque sorte, et je l’entendais maintenant me chanter un couplet patois : “Pauvre Basane, ton sort est malheureux... Tu fournis tout aux riches, aux bienheureux, mais tu n’as rien pour toi...”.  La Basane, le tablier de cuir du forgeron...  

- Aujourd'hui le village des forgerons n’existe plus… La ville compte soixante-dix mille âmes, des ouvriers venus de partout, sans traditions ni repères, et dont beaucoup sont à éduquer, à civiliser même... Nos mineurs se disent républicains, mais ils ne savent pas lire. Comment les convaincre que le suffrage universel porte la solution du problème social ? Ces mots ont-ils un sens pour eux ? Et quand ils sont exaspérés, nous ne les contrôlons plus. De ce fait chez les possédants, même les plus modestes, la peur des misérables fait le jeu de Napoléon... Et chez les prolétaires un peu instruits, les passementiers, les fabricants de rubans, on se détourne de la politique en croyant s'en sortir par l'association... Tous veulent du concret, de l’immédiat, alors que nous ne parlons que d’avenir...

J’ai laissé un médecin amer, et convaincu de l'inanité du plan de Daumas. Il m'a redit de faire très attention, car j'étais très malade. Je n'arrivais pas à réaliser que c'est de moi qu'il s'agissait

Mon train partait dans la soirée. J’avais le temps d’aller dans un vrai café, moleskines, lustres et cuivres astiqués, pour jouer au bourgeois, oublier la poussière noire, la maladie, la désespérance. 

J'étais à peine assis qu'un homme est venu vers moi, les bras ouverts. J'ai cru rêver, c'était le poète-vermicellier de l'Athénée ouvrier, l'admirateur de Reine, le versificateur éthéré. Il a fait péter son provençal de Marseille

- Rambaud, qu'est-ce que tu fais là, tron de Dieu ?

J’improvisai que j'étais venu voir de la famille.

L’affaire familiale de mon vermicellier avait périclité, et des relations de la colonie marseillaise de Lyon lui avaient trouvé ici un emploi de commis de barre. Il distribuait les commandes des négociants aux passementiers. Et surtout aux passementières...

- C'est le Paradis, Rambaud. Pas de baise, pas de commandes... 

Je pensais à Reine. Je n’ai pas supporté. J’ai dit que je devais partir.  

Dans un autre café, j’ai demandé de quoi écrire. Une fois de plus j’ai oublié Toulon. J'ai écrit à Reine, une lettre pleine de fureur et de reproches. 

En sortant, je suis tombé sur le Colporteur et Esméralda. Ils paraissaient pressés et ils ne m'ont pas vu. Je n'arrivais pas à être surpris, tellement les événements me dépassaient.  Je les ai suivis et j'ai oublié l'heure du train. Le soir tombait. Je voyais rentrer les mineurs, l’œil blanc dans le visage noir. Des cheminées d'ateliers jetaient des étincelles. Saint-Étienne, Sant Thiève le chaudron de l’enfer, avait dit Roquille. Je me sentais perdu. Nous avons enfilé une rue sombre, mais animée : des joueurs d'orgues, des banquistes, et des femmes qui attendaient. Quand ces hommes ont surgi, quand le colporteur est tombé sous leurs triques, - ce bruit abominable des triques sur le crâne - j'ai couru et j'ai précipité Esméralda dans un recoin de porte. Je sentais son corps ferme contre moi, son odeur. J'ai mis ma main sur sa bouche :

- N'aie pas peur, c'est moi, l'Innocent...

J'ai pensé à la façon dont, par deux fois, je m’étais tiré d'affaire. Le couloir sentait le graillon et la misère. Au fond, une porte ouvrait sur un jardinet, nous sommes passés par-dessus un poulailler, nous sommes retombés dans une ruelle et de là sur une rue éclairée. Je lui tenais la main et elle ne disait rien.

Nous avons fini par nous arrêter devant un mauvais hôtel. Je n’ai même pas pensé que je pouvais prendre deux chambres, ou la laisser seule ici, et j’ai dit tout naturellement :

- Je coucherai par terre...

Elle a haussé les épaules. 

Je suis passé le premier, pour ne pas voir sa croupe se balancer devant moi. Je ressentais cette palpitation du désir depuis longtemps oubliée, et en même temps un sentiment de respect absolu. J'ai ouvert la porte. Après je ne me souviens plus, parce que la douleur avait à nouveau traversé mon front comme une lance.

Je me suis réveillé sur le lit. Esméralda me tenait la main.

- Ça va mieux ? Tu m'as fait peur, l'Innocent... 

J'ai vu qu'elle avait fouillé mes poches, la lettre pour Reine était sur la table de nuit.

On entendait à côté les gémissements saccadés d'une femme. Esméralda a posé sa main sur mon front, elle m'a montré la lettre :

- La femme mariée ou la putain... Et la Vierge entre les hommes et Dieu... Tu en es toujours là... Tu ne comprends rien aux femmes... Donc tu ne peux pas comprendre les hommes non plus...

Elle m'a demandé d’expliquer. Ce que j'ai fait : le village, l'école, l'Algérie, Marseille, Lyon. Mais je n'ai pas parlé de politique. Seulement Reine, Rambaud, et moi.

- Pauvre Fleur de Marie, dit Esméralda. Ce n'est pas avec toi qu'elle trouvera son Rodolphe... 

Elle a déchiré la lettre :

- N'écris plus jamais des choses pareilles...

Puis elle a repris ma main :

- Je ne t'ai pas dit merci pour tout à l'heure... Mais qu'est-ce que tu faisais là ?

- Je passais.

- À d'autres...

Elle m'a regardé avec une curiosité résignée.

- Et puis garde tes secrets... Chacun les siens après tout.

- Justement, si nous parlions des tiens... Le Colporteur...

- Ils ont dû le massacrer...

Je l'ai laissée pleurer. Puis j’ai demandé si elle connaissait les agresseurs.

- Bien sûr que je les connais, ce sont des colporteurs de l'Oisans... Ils remontent par Saint-Étienne vers le Val de Loire en cette saison...

Elle a mis ma tête sur ses genoux et elle m'a dit :

 - C'est une vieille vieille histoire. 

Elle a raconté, comme pour me bercer. C’était en 1816, après le retour des Bourbons. L’avocat Didier, un brasseur d'affaires, créait une grosse société : charbon de la Mure, minerais de l'Oisans. L’Isère restait fidèle à Napoléon. Et Didier donnait du travail. Quand il a voulu proclamer Napoléon II, on l'a suivi. De la Mure et de l'Oisans, les paysans-mineurs sont descendus sur Grenoble, et la troupe les a écrasés. Le Colporteur avait marché avec la colonne d'Oisans. Il avait vingt ans. Après le désastre, ils ont fui en Savoie, et la police sarde les a remis aux Français. Didier avait été exécuté. Le Colporteur avait eu la vie sauve à condition de devenir mouchard. Il avait accepté parce qu'on menaçait de persécuter sa famille après son exécution. Il avait colporté en mouchardant jusqu'à la chute des Bourbons, en 30. Sous Louis-Philippe, la police n'avait plus voulu de lui... Pour se racheter à ses propres yeux, il avait, comme beaucoup, navigué entre les réseaux bonapartistes et républicains : comme beaucoup, sa raison était républicaine, son cœur bonapartiste. Depuis l’élection de Louis Napoléon, il mouchardait à nouveau, pour le pouvoir. Or il y avait eu récemment des arrestations au pays, on les lui avait imputées, et les comptes venaient de se régler... 

Sur le vapeur du Rhône, le Colporteur était en mission, il pistait l'Énigmatique. En nous voyant parler, il avait même pensé un moment que je participais de sa conspiration : l'Énigmatique œuvrait pour des Légitimistes ultras, la Société Fraternelle des Amis de l'Ordre, née à Lyon, qui s'était ramifiée dans tout le Midi. À Lyon, le colporteur avait perdu sa trace. Les chefs de la police en étaient marris, car l’affaire semblait grosse. 

Le colporteur savait qu’il valait mieux pour l’heure ne pas rentrer au pays, alors on leur avait conseillé de continuer sur Saint-Étienne pour faire le travail habituel : écouter, savoir ce qui se dit, ce qui se trame...

J’ai demandé ce qu'elle allait faire maintenant, ce qu'elle allait devenir.

- Plus jeune, je voulais partir en Californie comme tant de gars du village... Demain, je retourne dans l'Oisans... Et puis peut-être l'Amérique... Il faut dormir maintenant.

- Je couche par terre...

- Voyez-vous ça Monsieur l'Innocent. On tourne de l'œil, et puis on joue au chevalier. Il n'en est pas question. Il y a place pour deux...

Je sentais son corps tiède tout près. 

- Je sais que dans ta tête c'est important...

- Quoi ?

- Ce qu'ils faisaient tout à l'heure dans la chambre d'à côté. Mais avec toi je ne risque rien puisque...

Et, de la main, elle m'a fait en riant le geste des ciseaux. Puis elle a soufflé la lampe. 

Je ne peux pas dire que la nuit ait été bonne. Je me suis tourné retourné. Esméralda dormait d'un souffle régulier. Parfois elle appuyait son épaule contre la mienne.

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