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À tourner et retourner au creux de la nuit, à vouloir vainement pénétrer une inconnue fantôme de mon sexe mort, je ne m’étais rendormi qu’au petit matin. 

Ensuite, j’avais vraiment rêvé. Un rêve odeur de violette. Fabre d’Avignon qui grimaçait dans le temple surgi d’un autre temps. Le sergent. Le cul, toujours le cul, unisexe. Béant. 

Je me suis réveillé en sursaut, terrifié. Il faisait déjà grand jour et la diligence allait partir. Heureusement, je n’avais pas oublié le nom de la rue de mon contact prochain, un tailleur de Tullins, auprès duquel je pourrais me réclamer du perruquier.

J’ai couru dans ces rues de galets, en me demandant pourquoi j’étais là, pauvre messager d’une utopie vaincue.

Il restait une seule place dans la diligence, en face d'un vieux couple bourgeois de caricature, un gros bonhomme renfrogné et une femme sans grâce. Dans l’atmosphère rance et confinée déjà du véhicule, ce n’était certes pas eux qui sentaient la violette. Mais l’Énigmatique bien sûr, assis à côté de la place vide, impeccable, rasé de frais, strict costume de voyage à l'anglaise, bottines, et son mince sourire à peine étonné semblait me dire :

- Décidément ! 

Mais ce matin son visage accusait fatigue et solitude. J’ai eu comme de la pitié, et il l’a peut-être senti.

Quand, par force, je me suis assis près de lui, il a murmuré en provençal :

- Je ne sais quelle route tu suis, compère, mais aujourd’hui nous serons compagnons de fortune... 

Je l’avoue, tout partisan que je sois d'extirper les patois, - ils séparent les Français et les tiennent dans l'ignorance -, j'ai eu plaisir à entendre notre idiome, tant l'éloignement peut révéler l'attachement au pays natal.

Nous roulions maintenant par des collines molles. Au loin la barrière verte et bleue des montagnes roussissait.

L’Énigmatique a murmuré encore :

- Le Dauphiné est bien beau. Mais un Dauphiné sans Dauphins...  La Montagne fleurira, mais comment ? La maigre farigoule ou le lys ? Au pays, nous nous égorgerions, sans doute... Et pourtant nous ne sommes pas si différents... Nous avons un idéal, alors que les bourgeois ne croient qu’en l’argent.

J’étais troublé.  

Mais je n’ai pas répondu. Nous étions deux errants poursuivant les jeux de l’enfance au milieu des grandes personnes, et chacun avait son jeu.

La grosse femme d’en face dormait, mais j’avais le sentiment que son vieux bourgeois me regardait avec trop de curiosité. Mon estomac était vide, le ballant de la voiture me donnait un début de nausée. Je ne sais pourquoi, j’avais toujours ce sentiment d’un malheur immanent. Encore une fois, une chaleur m’a noyé de sueur, j’ai senti mon pouls se ralentir. J’ai lutté pour arrêter le vertige. Je tremblais et d’un coup j’ai eu très froid. J’ai à peine réalisé que l’Énigmatique posait son manteau sur mes genoux. Un sifflet léger m’a fait sursauter et j’ai repris mes esprits. Le bourgeois avait sifflé pour arrêter le ronflotement de sa compagne. Elle a sursauté, elle a souri et a posé la main sur son genou. Et ils me sont un instant apparus presque sympathiques.

- Ça n’a pas l’air d’aller, m’a dit l’Énigmatique.

- Tout va bien... 

J’ai fermé les yeux et j’ai vraiment somnolé. 

Quand je me suis réveillé, au relais, les autres étaient déjà descendus se dégourdir les jambes et patienter devant les commodités, unis dans la même puanteur. Le mal au cœur était revenu. Je me suis écarté, j’ai contourné un petit verger clos de petits murs en galets et j’ai souillé de bile l’herbe encore drue, aux mille insectes. J’entendais les grillons.

En contournant l’angle du verger, j'ai failli buter sur l'Énigmatique. Il était assis par terre, adossé au muret. Il semblait dormir. Il y avait deux hommes en bourgeois devant lui. L'un tenait une canne à gros pommeau, l'autre un petit casse-tête, qu'il remit dans sa poche en me voyant. 

- Police. Passez votre chemin.

Ce que j’ai fait, la queue basse. 

En revenant vers la voiture, j’ai croisé un autre homme qui emportait un bagage. 

Ainsi sans doute venait d’être coupé un des fils tissés par l’entreprise ultra-légitimiste des Amis de l’Ordre. J’aurais dû m’en féliciter, mais je n’avais pas le cœur à m’en réjouir. 

Je me suis assis dans la diligence et j’ai posé mes mains sur les genoux pour en masquer le tremblement. Au-dessus de la place de l’Énigmatique, le filet était vide de bagages. Mais le raglan pied-de-poule qu’il m’avait prêté était resté à ma place, discrètement imprégné de violette. 

Nous sommes repartis, comme si de rien n’était. Un moment après, le bourgeois assis en vis-à-vis m'a demandé si je connaissais Villeurbanne. J'ai dit non. Il a marmonné :  

- Il y a de ces ressemblances... 

Pendant quelques secondes, j’ai senti que quelque chose n’allait pas, sans savoir quoi. Puis j’ai réalisé qu’il avait parlé dans notre idiome, un idiome âpre, heurté, où sonnaient des lettres que nous ne faisons plus entendre en Provence. Je me suis étonné :

- Mais vous parlez notre langue...

- C’est la mienne. Celui pour qui je vous prenais aurait dû la comprendre lui aussi. Je suis né près de Corps, dans l’Isère, la dernière bourgade où les bergers de Provence se font entendre sur la route de Grenoble, la route impériale... (il avait lancé “impériale” d’une façon provocante, à la place de “nationale”) Et ce patois m'a été fort utile quand j'étais desservant à Corps, mon premier poste...

- Desservant ? Vous êtes prêtre ?

Il a ri de ma surprise.

- Je l’étais encore il y a peu à Villeurbanne. Me voilà sans paroisse... J'ai droit au costume civil. Mais laissons cela. Ce monsieur qui n’est pas revenu parlait de fleurs. J'ai compris pour le lys, hélas. Mais pas pour la farigoule...

J’ai expliqué la symbolique du thym, la plante du peuple, foulée aux pieds et méprisée comme lui...

- L'image est belle, dit le curé. Mais la farigoule ne pousse pas ici, et c'est tant mieux. C’est Napoléon que l’on suit. Dieu nous le conserve.

Je n’avais aucune envie de discuter politique avec ce curieux ecclésiastique. Roquille, puis Esméralda, m’avaient parlé d’un vindicatif curé bonapartiste à Villeurbanne... Je risquais d’avoir affaire au même... J’ai fait semblant de m’endormir. Mais je sentais toujours son œil sur moi. 

À Rives, je suis descendu prendre la patache pour Tullins, le prêtre et sa compagne ont fait de même. 

J’ai emporté le manteau de l’Énigmatique en pensant qu’il me serait utile au pied des montagnes. 

J’ai marché dans Tullins, et j’ai compris à ses pierres chargées d’histoire qu’en d’autre temps on avait dû s’y enrichir et s’y affronter, mais je restais indifférent aux marques de ce passé. Car, comme disait Fabre d’Avignon, nous sommes les hommes de maintenant. 

J’ai suivi les indications du perruquier de Vienne pour trouver mon tailleur. Et je pensais à ce que contait Laponneraye de ses périples missionnaires :

- Où que nous allions, les tailleurs et les cordonniers étaient les premiers relais de la Cause. Pour les autorités, ils sont par définition dangereux, car ils parlent à tout un chacun. Comme si parler était déjà un délit. 

Après des rues de tranquillité cossues, la rue du Frère tailleur était évidemment sombre et humide. Par l’ouverture de l’échoppe, j’ai à nouveau entendu ce patois étranger et pourtant familier. Le tailleur était un petit homme, que je devinais contrefait, comme tout tailleur, de demeurer jambes repliées sur l'estrade. Il ajustait la veste d'un grand diable barbu. 

- Prenez place... J'en finis avec la pratique. Vous avez de la lecture...

Il montrait sur une étagère des livres brochés appuyés à un buste de la Liberté. J’ai reconnu l'Almanach phalanstérien. Sur sa couverture, Jésus donnait la main à Socrate, Fourier à Moïse et Saint Vincent de Paul... Des hommes, seulement et toujours des hommes... J’ai regardé les seins de la déesse Liberté. J’ai revu les veinules bleues sur les seins un moment dévoilés de Reine. 

J’ai pris Le Patriote des Alpes, une feuille amie que nous recevions au journal à Marseille, et qui nous apparaissait trop modérée. Un article sur les troubles de la Drôme rejetait les accusations de complot rouge dans la région... Je n’arrivais pas à réaliser que j’étais toujours mêlé à ces péripéties. J’ai lu aussi une brève, incisive et ironique, sur l’imminent anniversaire de l’Apparition de la Salette.

Les deux hommes étaient passés du patois au français, pour ne pas me gêner peut-être, ou pour montrer qu'ils n'avaient rien à cacher à un éventuel mouchard. Ils se plaignaient de la dureté des temps. Le barbu était un forgeron de Rives. Je n’ai levé la tête que quand il a dit :

- Il y a trop de Vaudois par chez nous. 

Mais j’ai vu qu’il ne me regardait pas en disant cela.

Le client parti, j'ai dit venir de la part du perruquier de Vienne. J’ai montré Le Patriote, j'ai expliqué que je travaillais pour un journal semblable.

- Celui-ci est bleu, dit le tailleur. Je n'y ai point part. 

Ainsi se défaussait-il devant un possible mouchard, ou m’affranchissait-il en vrai Frère rouge de son engagement extrême.

J’ai expliqué que j’achevais une tournée pour le journal, que je serais heureux d’avoir des contacts à Grenoble, mais que je comprendrais parfaitement qu’il me puisse me prendre pour un provocateur. Dans ce cas, je demandais seulement qu’il m’indique où passer la nuit.  

Le tailleur a sorti une bouteille et m’a fait trinquer. La piquette était effrayante et l’homme avait un regard fou. Il m’a parlé du pays. Air connu : les fabriques de toile périclitent, les pauvres ont tout espéré de la République, ils ont choisi Napoléon en 1848, voté démocrate et manifesté avec la Montagne en 1849... Maintenant la déception gagnait. Le préfet ne parlait de sociétés secrètes que pour effrayer le bourgeois, il savait bien qu'elles n’arrivaient pas à s'organiser.  

À l'évidence le Frère n’en disait pas plus que ce que la police savait déjà. Et ce propos, comme déjà dans la Loire, me déconcertait, car il assumait la défaite. Une fois de plus, je réalisais que mon peuple des Basses-Alpes n’était pas tout le peuple. Nos paysans veulent garder leur bien, ou l’agrandir, ils nous suivent quand nous demandons la fin des usuriers et la suppression des droits réunis, ils rêvent d’instruction pour leurs fils, et d’égalité dans la République.  Mais ces ouvriers veulent tout simplement du travail...

Et pourtant j’ai fait confiance à cet homme, paradoxalement sur la foi de son regard fou, dont l’espérance démentait la résignation du propos. J’ai présenté à demi-mot le plan de Daumas. 

Le tailleur n’a pas répondu. Il a fermé l’échoppe. Il a sorti deux assiettes et du fromage. Je regardais encore les seins de la Liberté. La déesse avait un air mutin qui tenait à la touche noire des yeux et au rouge trop vif de ses lèvres. Je me suis demandé s’il arrivait au tailleur de se branler devant elle et j’ai eu honte. Le tailleur toussait de façon alarmante. Il s'est excusé de ne pas pouvoir me loger dans son taudis, où il vivait seul. Il n’avait qu’un lit, à une place. Il m’a proposé de dormir à la cure.

- La cure ?

- L'abbé Kœnig est un Frère. Dans ce terrible hiver 1846-47, quand les femmes menaçaient de piller les marchés, de faire un mauvais parti aux bourgeois, l’abbé s'est endetté pour aider les pauvres, alors que les riches leur refusaient le nécessaire ! C'est bien parce que les pauvres le respectent que Kœnig a pu maintenir le calme. Les riches ont été épargnés. Mais loin de lui en savoir gré, ils le dénoncent comme Rouge. Comme si le socialisme n’était pas l'Evangile en action...

Le tailleur s’est mis à fredonner d’une voix mal posée :

 

Au mont Calvaire, ô Christ socialiste,

Lorsque celui qu'on traita d'anarchiste

Fut roué vif sur son gibet de bois,

Un artisan voulut porter la Croix,

Mais du martyr saignant sous les tenailles,

Les banquiers juifs raillèrent le tourment... 

 

J’ai répété ce que disait Laponneraye, que les banquiers ne sont pas tous juifs...

- C'est curieux, a dit le Frère, tu as des mains de paysan, et tu n'en as pas le langage. Tu as eu un métier ?

- Instituteur...

- Beaucoup de Frères sont instituteurs. Et pourtant je n'arrive pas à aimer vraiment les instituteurs...

Il montrait les livres fatigués sur l'étagère : 

- Je suis né avec le siècle. Ce ne sont pas les instituteurs qui m'ont appris à les lire, mais les missionnaires républicains. Ils avaient d’abord tout misé sur l'armée. En vain. Ensuite, ils ont compris qu’il fallait d'abord gagner le peuple, et pour cela l'éduquer. Ce sont des médecins, des étudiants, des imprimeurs, qui nous ont appris à lire et à nous exprimer. Alors Guizot a vu le danger, il a occupé le terrain avec sa loi de 1833 : un instituteur dans chaque commune. Une bonne chose assurément. Mais même les meilleurs d’entre les instituteurs doivent mettre dans la tête et le cœur des enfants du peuple ce qui sert le pouvoir... Vous leur apprenez à lire, mais, peut-être malgré vous, vous leur enlevez le goût de lire Cabet... 

Je ne savais que répondre. J’ai biaisé :

- Pourquoi ton client parlait-il des Vaudois ?

- Ici, on a toujours appelé Vaudois les ouvriers étrangers...

- Et ce n'est pas gentil, je suppose...

- Une insulte adressée aux Protestants, du temps où on s'étripait en Dauphiné au nom du même Dieu... Mais peut-être que de vrais Vaudois sont vraiment venus jadis travailler le fer... Les hérétiques du Briançonnais ont toujours tiré le métal de la montagne...

Le tailleur est resté un moment silencieux. Il a resservi de sa vilaine piquette :

- Je bois à ton plan foutu d’avance, je bois à ton plan parce qu’il me rappelle ma jeunesse. Ainsi, après avoir tout attendu de Paris, on en revient aux provinces ! Comme en 1820, quand j'avais vingt ans. L'insurrection devait partir de Belfort et d'Alsace, gagner Lyon, Grenoble et Toulon. L'Est et le Sud-Est, comme dans votre plan. Nous vibrions au souvenir des martyrs de 1816, qui avaient marché sur Grenoble avec Didier... Mais les Carbonari misaient avant tout sur les garnisons, et le pouvoir a déjoué leur plan. Tout était par terre... Et il en ira de même pour votre plan, parce que, d’une manière ou de l’autre, le pouvoir sera toujours le plus fort...  

Nous sommes allés à la cure, par des rues vides. Le tailleur trottait sur ses jambes torses. La servante est venue ouvrir, puis l’abbé Kœnig est arrivé et le tailleur lui a parlé à voix basse.

- Soyez le bienvenu, me dit le prêtre. Je reçois des amis, mais vous ne nous dérangez pas.

J'ai trouvé devant la cheminée le couple bourgeois de la diligence.

- L'abbé Déléon, me dit Kœnig, et sa gouvernante.

- Monsieur de la Farigoule, dit Deléon. Voilà pourquoi vous faisiez l'Innocent. Vous alliez chez ce démagogue, cet exalté anarchiste qui pervertit Tullins...

Il riait. 

- Ainsi, me dit Kœnig, vous connaissez l'homme de la feuille de combat bonapartiste...

Il riait aussi. Ces deux-là devaient par ailleurs avoir beaucoup en commun pour supporter de pareilles divergences. 

- Je vous laisse en bonnes mains, a dit le tailleur. 

Et il a pris congé. Déléon riait encore :

- De bonnes mains, un prêtre menacé d'interdiction de prédication !

Mais Kœnig ne riait plus.  

- On me dit : vous devez choisir, catholique ou socialiste, toute foi est en Dieu, ou toute foi est en l'homme... Je refuse ce choix. Je suis socialiste parce que la vraie République satisfera la soif d'égalité du peuple chrétien. Si l'église trahit les pauvres, Christ ne les trahit pas. La république sociale est fondée dans nos cœurs depuis dix-huit siècles, Jésus-Christ en a posé les fondements. Je ne fais que son métier de prêtre en disant que le travail est un droit, que le travailleur doit être respecté. Et les travailleurs me comprennent. Si la religion n'est que l'observation de pratiques extérieures, c'est vrai qu'il y a peu de religion ici. Mais si la religion est l'amour de ses semblables et de la justice, alors il y a beaucoup de religion... 

Déléon a haussé les épaules : 

- Tu diras ce que tu voudras, le Dauphiné est bonapartiste, mon ami. C'est d'ici que l'Aigle a volé vers Paris en 1815. J'avais dix-sept ans, j'étais parmi les jeunes enthousiastes qui l'ont accompagné de Vizille à Grenoble... À part ces maudits Protestants du Trièves, le Dauphiné veut Napoléon. Les gros parce qu'il assurera l'Ordre, les petits parce qu’il assurera les bonnes réformes. Nos paysans avaient élu des députés bleus, ils ont vite compris que ces Messieurs méprisaient les mangeurs de pomme de terre, tout juste bons à payer l'impôt. 

Kœnig a coupé en se retournant vers moi :

- Mais ne croyez pas que nous nous rencontrions seulement pour parler de politique. C'est une tout autre affaire qui nous occupe, encore que la politique puisse s'y rattacher. 

- La vallée du mensonge, Fallax Vallis, dit Déléon. Vous connaissez ?

Il a fredonné l’air du Colporteur :

 

Buvez l'eau, buvez l'eau,

De la Salette - Fallaveaux

Buvez l'eau, buvez l'eau,

C'est le remède à tous vos maux

 

- Vous voulez dire l'Apparition ?  

- C'est cela. L’Apparition de La Salette, près de Corps. La Sainte Montagne visitée par la mère de Dieu. 

- Mais vous riez de la religion, mon père ?

- Je ris de l'usurpation de la religion... Il n'est pas nécessaire d'avoir un miracle de plus pour ramener à Dieu. Les faux miracles prouvent seulement que le bon sens s'affaiblit.

- Et le renouveau marial est trop utile en ces temps de contre-révolution, dit Kœnig. Cette escroquerie attire sur la montagne des foules auxquelles on prêche soumission et repentir. 

J’ai demandé ce qu'avaient vu exactement les bergers.

- Ils disent avoir vu une Dame... Ils n'ont jamais dit qu'ils avaient vu la Vierge.

- C'est cette vieille folle de Saint Marcellin qui a fait l'Apparition, a explosé Kœnig. Mademoiselle Lamerlière de Saint Ferréol. Nous la voyons souvent ici et les gens se gaussent... C'est une dame fort pieuse, mais un peu dérangée. Sa famille veut la mettre sous tutelle. Mais elle a des soutiens : elle est liée à des associations charitables légitimistes du Midi, où elle a vadrouillé... Et dire qu'en 48 elle a fait son numéro de foi et fraternité dans les clubs de Grenoble. Les ouvriers l'ont vite prise pour ce qu'elle est, une folle. Mais laissons ceci, vous devez être fatigué, je vais vous montrer votre chambre. 

En fait, Kœnig voulait aussi me parler seul à seul.

- Le tailleur m’a informé de votre démarche. Mais vous aurez du mal à trouver des contacts sur Grenoble. Pourtant Grenoble est démocrate, et pas d'aujourd'hui ! Mais nos Frères gantiers s'occupent plus de mutuelle que de politique... Ce n'est pas chez eux que vous devez frapper. Allez à Très Cloîtres. Un frère instituteur vous mettra en contact avec un cultivateur de Meylan, et avec la Mure, où beaucoup de mineurs sont avec nous... Le tailleur fait prévenir de votre arrivée par un ami qui va à Grenoble ce soir.

Il m’a fait répéter l'adresse de Très Cloîtres, et souhaité la bonne nuit, mais je doutais qu’elle soit bonne. Cette haute maison dauphinoise m'était trop étrangère. Heureusement des pommes séchaient sur le rebord de la fenêtre, et leur parfum rassurant était celui de l’enfance. J’ai feuilleté quelques publications pieuses qui traînaient sur une étagère. Une brochure de propagande relatait les circonstances de l'Apparition et donnait le propos de la Dame, sur deux colonnes, patois et traduction française. J’ai été frappé par le ferme patois de la Dame, si différent des mièvres homélies françaises. Elle menaçait, comme les Lettres célestes que ma mère rapportait à la maison, troublée, et que mon père déchirait. 

Mais à vrai dire je n’étais pas à ma lecture. Je sentais mon sexe froid. Je repensais à la fille aux sequins. J’imaginais mon curé de Villeurbanne en train d’enfourner sa grosse gouvernante, à la paresseuse...

J’ai touché le talisman d’Esméralda, la fleur des Alpes. J’ai pensé intensément à elle, comme dans mes quinze ans, quand seul dans le lit la nuit venue je croyais émouvoir ainsi une fille du village, mais je savais alors dans quelle direction orienter ma pensée, qui aujourd’hui se dispersait sur la rose des vents, où Esméralda s’était perdue. 

J'avais froid, et je suis allé chercher le manteau de l'Énigmatique pour le poser sur le lit. En le pliant, j’ai senti quelque chose dans la doublure. Je l’ai décousue. Il y avait un billet écrit à l'encre violette :

“Pièce destinée à préserver d'une mort violente. Cette oraison a été faite de la part de Dieu, écrite de sa propre main en lettres d'or et en languedocien, par un enfant de sept ans qui ne parlait pas encore, qui par un miracle publia la présente à chacun. Amen. Signé Jésus-Christ”.

J'avais entendu réciter des oraisons naïves de ce type dans mon enfance. On appelait cela, Dieu sait pourquoi, le Talisman des brigands.

Il y avait aussi un bristol, marqué du lys. Et cette mention :

“Prière aux amis de la Société Fraternelle de l'Ordre de donner toute assistance au présent porteur. Avignon, août 1850”.

Et en dessous, d’une écriture différente : “Lyon, septembre 1850”. 

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