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Nous nous sommes levés tôt. Après le déjeuner, le domestique de Dravet est arrivé en tenant deux chevaux. 

Nous nous sommes rassemblés dans la grand rue. La foule affluait, sous une bannière portant la parole de la Dame : "Vous le ferez savoir à tout mon peuple".

Le Colosse s'est approché et s’est risqué à une mimique interrogative. J’ai fait signe que je n'avais toujours pas vu notre homme.

Nous avons quitté Corps en procession, par un mauvais chemin muletier qui part derrière la maison de Mélanie, le seul chemin pour La Salette. Maximin et Mélanie étaient escortés par les partisans du Baron. Les femmes entonnaient des cantiques. Le possédé hurlait avec elles et le père Chiron retenait ses sauts et gesticulations. Les cantiques m’émouvaient, mais je ne chantais pas. Ces cantiques d'enfance m’étaient pourtant familiers, mais la ferveur des pèlerins m'excluait. Dravet ne chantait pas non plus, je sentais physiquement son recul devant le peuple. 

Le paysage m'oppressait : des gorges qui barraient le ciel, entaillées par un torrent. Je pensais à ces enfants qui devaient aller ainsi de Corps chez leurs maîtres, à pied, tout seuls... Je pensais à mon enfance...

Passées les gorges, nous avons débouché sur un immense cirque de montagnes nues, un bout du monde où s’accrochaient des champs de pommes de terre et de seigle, et quelques hameaux dispersés dans des solitudes infinies. La Salette n'avait que quatre maisons autour de l'église, un presbytère vétuste au toit de paille.

- Vous comprenez pourquoi nos pauvres Salettus ne s'occupent pas de politique, dit Dravet. Sinon pour espérer que leurs impôts soient allégés, et qu’on rende leur chemin carrossable...

Nous sommes repartis pour deux bonnes heures encore... Le chemin montait dans les alpages. Les cantiques et les litanies reprenaient, et les cris du fou. Nous sommes arrivés au hameau où les enfants avaient été placés. De loin, il donnait une impression de solidité nette. De près, il nous est apparu triste et sale, des peupliers, quelques maisons longues et basses, au toit en chaume. Sur les versants, des enfants et des hommes véhiculaient encore le foin.

Dravet riait silencieusement :

- Et cette pauvre excentrique de Lamerlière serait montée jusqu’ici sans qu'on la voie ? En plus, avec son poids, elle n'aurait pas pu monter seule. 

Enfin voici le lieu de l'Apparition, un cirque adossé à des pentes herbues, au ras du ciel. Au-delà, vers l’Est, montaient les sommets de l’Oisans. Nous avons laissé les chevaux à la garde d'une nuée de petits enfants. Le fou hurlait. On avait planté des croix sur le chemin que la Dame avait suivi avant de disparaître, on y avait suspendu des couronnes, des béquilles...

“Laudate, pueri, Dominum”.

La foule est tombée à genoux.

“Salve Regina, Sub tuum praesidium”.

Cinq baraques en planches entouraient une chapelle improvisée en bois. Sous leurs toits calés de pierres, on vendait ce qui est nécessaire “pour le soulagement des pèlerins” disait une pancarte.

Les amis du Baron ont fait se coucher le fou. Ils ont demandé à Maximin de lui mettre le pied sur la tête pour le guérir. Un remous de la foule nous a séparé d'eux et je n’ai pas vu la suite.

Nous étions renvoyés vers une des cabanes. Un prêtre apposait les mains, une femme prophétisait, les yeux renversés :

- Il y aura la lutte des Ténèbres et du Ciel. Et l'Antéchrist naîtra des amours d'une religieuse et d'un prêtre, car ce sont les pêchés des prêtres qui sont causes des malheurs de l'Eglise... 

- L'abbé Faure, me dit Dravet. Un partisan du Baron lui aussi... Il s'est installé malgré l'évêque. Il aide le curé de la Salette à dire la messe. Sa protégée servait à Marseille, elle dit avoir été guérie de la cécité par l'eau de la source. C'est une fille de Lalley, par en bas, vers la Croix-Haute, une folle... 

Dravet avait parlé trop fort. Un homme a levé le bâton, je lui ai décoché un coup de savate qui l’a renversé. On s'est interposé.

- Que je ne te retrouve pas, a dit l’homme. Tu n'as pas intérêt à passer par Lalley...

La foule m’a séparé de Dravet. Une jeune femme a pris mon bras :

- Monsieur Rambaud, vous ne me remettez pas ? 

C’était Victoire, l'amie de Reine, que j’avais vue à Marseille. Elle était revenue au pays pour quelques jours, car son père venait de mourir. Elle était montée ici avec des gens de son village, Cordéac, entre Corps et Mens. Elle voulait boire à la source, elle m’a entraîné. La foule nous poussait et nous a séparés. J'approchais de la source. Je sentais l'espérance qui pénétrait ces gens, l'espérance toute terrestre que leurs pauvres corps, que leurs pauvres esprits guérissent. Et moi aussi j'aurais aimé que s'efface ce qui m'étouffait... Une femme qui venait de boire s'est agenouillée au pied de la croix de bois, elle remerciait en patois, elle a accroché à la croix sa chaîne de cou et sa croix en or, parmi d’autres...

Il faisait grand soleil sur l'alpage. Les chants de la foule enivraient. Il y avait derrière nous une crête chauve, et devant, à l'infini, je voyais des sommets nus. C’était mon tour. J’ai bu l'eau glacée et le miracle s’est produit, sous le manteau de l'Énigmatique. Une érection aussi majestueuse que les sommets qui nous faisaient face. Une érection que je sentais définitive.

Je me suis redressé : un peu plus loin, sur une butte, l'Énigmatique me regardait. Et je me suis imaginé que, cette fois, son regard n'était pas de connivence.

J’ai cherché le Colosse et je l’ai trouvé aussitôt, car manifestement il ne me lâchait pas. Je me suis approché, les deux mains sur le ventre, et je n'en ai levé une que pour lui montrer l'Énigmatique.

- L'homme là-bas, le grand blond...

Je me suis laissé tomber entre les jambes des pèlerins. J’ai filé à quatre pattes comme un chien jusqu'à ce que je repère les bottines de l'Énigmatique. J’ai continué d'une centaine de mètres. Je me suis laissé glisser sur la pente et me suis retrouvé à l'abri d'un petit monticule. J’ai repris mon souffle. Le miracle continuait à agir, et le mélange de peur et d'excitation me donnait un plaisir intense.

C'est alors qu’à moi aussi, ma Dame m’est apparue. Esméralda était assise sur l'herbe, la tête entre les mains. Elle semblait triste. 

- Approche, me dit-elle. Ainsi, tu es donc venu... 

- Mais toi, comment es-tu venue ?

- Je suis montée depuis l'Oisans par le col d'Ornon. Je viens prier sincèrement pour ceux de chez moi qui ne peuvent monter. On paye des gens pour réciter des chapelets... Et j'ai besoin d'argent pour m'en aller en Amérique. J'ai prié pour toi aussi, l'Innocent... 

Son regard s'est abaissé. Elle a souri.

- Il me semble que ça a marché...

Je restais figé, les mots se bousculaient et aucun ne sortait.

- Il va falloir maintenant que tu apprennes à être un homme... 

Comme la Dame, elle avait changé de langage, Elle ne m'avait pas parlé français cette fois, mais l’idiome de la montagne, doux et rude en même temps.

- Tu n'as jamais rien compris aux femmes... Quand comprendras-tu, Rambaud ? 

Elle s’est levée, et j'ai essayé maladroitement de la retenir. Elle s’est dégagée en souriant.

- Je dois redescendre, la route est longue...

Je voulais courir, mais je ne pouvais pas.

- Je te croyais pris, Rambaud... Après t’avoir quitté, je suis allée à Lyon, j’ai vu nos chefs, j'ai appris que le Colporteur était mort. J'ai appris aussi qu'on recherchait un Rouge dont la mission ressemblait bien à la tienne. 

- Tu connaissais ma mission ?

- Tu parles trop, Rambaud, quand ton esprit t’abandonne... Tu as été vendu, Rambaud. Il y a un mouchard dans la conspiration des Canuts, qui coiffe celui à qui tu as parlé, le malheureux. Tout ce que j'ai pu faire, quand on m'a demandé si je t'avais rencontré, ça a été de donner le signalement du Blond à la place du tien... De toute façon il était perdu : c’était écrit dans sa main... À toi de jouer maintenant, l’Innocent.

Comme la Dame, elle s’est éloignée à reculons. Au moment où elle allait franchir la butte et disparaître, elle a crié :

- À se revoir peut-être... La Californie... 

J'ai dû rester un bon moment inanimé. Quand je me suis réveillé, de grosses mouches noires bourdonnaient autour de moi, l'herbe rase embaumait et le soleil éclatait dans le ciel mauve. Je me suis redressé et j'ai remonté la pente vers la chapelle.

La foule était moins dense. Une bonne partie était déjà rangée en cortège et redescendait le chemin. Il y avait un groupe arrêté au bord du belvédère. Je me suis approché. On voyait en bas, loin sur les rochers, le corps d'un homme aux cheveux blonds.

- Que s'est-il passé ?

- Un accident. Un monsieur qui est tombé... 

J’ai rejoint Dravet, qui parlait avec les autorités. Mais j’ai vu que le Colosse allait parler à Victoire, la fille de Marseille. Je me demandais s'il nous avait vus ensemble tout à l'heure, et je le savais tellement curieux... 

La descente a commencé. Je voyais que le Colosse suivait à distance. Il a croisé plusieurs fois mon regard et m'a fait, une fois seulement, un signe de victoire, mais il n'a pas cherché à se rapprocher. Il semblait soucieux. La conversation avec Victoire devait y être pour quelque chose. S'il avait demandé d'où elle me connaissait, j'avais intérêt à faire attention. D'autant que dès Grenoble il était clair que le Colosse ne m'aimait pas. 

En attendant, je restais avec Dravet et les officiels. Là au moins je ne risquais pas de problèmes. 

La montagne s'était couverte de brume. Je voyais en bas dans l'immense cirque de pâturages l'église et les toits de chaume de la Salette, les fumées des hameaux dispersés. 

Chacun est redescendu à son rythme, mais le gros des pèlerins s'est reformé en cortège dans les gorges après la Salette. Devant marchaient les miraculés de la journée, puis Mélanie et Maximin encadrés des hommes du Baron. Puis les notables, puis cette foule populaire montée de tout le Dauphiné, les escouades de curés et de séminaristes, les sœurs avec leurs pensionnats, les pénitents, les délégations militaires. 

À nouveau, retentissaient les cantiques. Vial m’avait dit que quand les Camisards chantaient leurs psaumes, puis partaient à l'assaut. Dieu combattait avec eux. Ici les cantiques disaient que les humbles avaient oublié Dieu, et s'en repentaient. Tout était de la faute des humbles. De leur faute la maladie de la pomme de terre, de leur faute les disettes, les épidémies, et les trônes renversés. Par insouciance plus que par méchanceté, ils avaient refusé de se soumettre, et Dieu déploierait la force de son bras s’ils ne faisaient pas pénitence.

“Allons, mes enfants, faites-le bien passer à tout mon peuple”  avait dit la Dame.

Nous sommes passés devant la maison de Mélanie. J’ai vu la voisine devant sa porte. Elle avait mis une coiffe sur ses cheveux relevés. Elle s’est signée. J’ai croisé son regard, un regard fixe et indifférent. Le feu brûlait mon sexe, roide sous ce grand manteau. Il y avait un pauvre rosier qui grimpait le long des pierres nues de la masure. J'ai eu le désir de cette femme, qui appartenait à qui voulait, à qui payait, et qui prendrait la place de toutes les femmes que je désirais. Le désir sans culpabilité ni remords, ni intérêt ni attention. 

Je savais que dans une autre vie, j'avais eu pour mission de gagner ce peuple à une grande Cause. J'avais cru servir à quelque chose. J'avais cru que les hommes pouvaient faire leur Histoire.

En face, les sommets s'embrasaient. La tête me faisait très mal.

Nous avons empli la grand rue, puis nous nous sommes dispersés devant l’église. J’ai dit à Dravet que je le rejoindrais d'ici peu, que je devais voir encore quelques personnes.

J’ai tourné dans la grand rue pour essayer de retrouver Victoire. Je l'ai aperçue, au milieu de son groupe. Je me suis approché. Les gars étaient méfiants, les filles se poussaient du coude. Ils allaient redescendre sur Cordéac :

- Nous ne voulons pas traîner, dès fois qu'à la nuit nous rencontrions la Dame blanche... Pas celle de la Salette, mais celle d'en bas, celle qui garde le pont... 

Ils riaient.

Elle s’est souvenue qu'en haut un monsieur me cherchait, un grand chauve, il nous avait vus parler ensemble. 

- Il vous a demandé quoi ?

- Mais rien. On a simplement parlé, il m'a demandé d'où nous nous connaissions...

J’ai pris un air dégagé.

- Et vous lui avez répondu quoi ?

- La vérité. C'est drôle, je ne pensais pas que vous autres les Protestants vous vous intéressiez aux miracles de la Vierge... 

Maintenant je savais qu'il fallait fuir tout de suite. Pas question de devoir répondre aux questions du Colosse. S'il comprenait que je les avais joués, je serais liquidé. Les tueurs de la Société Fraternelle de l'Ordre ne semblaient pas faire dans la dentelle. Mais je pouvais difficilement disparaître sans donner un minimum d'explications à la sœur et à Dravet. Autant éviter qu'on s'inquiète de ne plus me voir, et qu’on me fasse rechercher.  

La sœur de Grenoble m’a fait fête. La journée l'avait profondément émue. Décidément j'aimais cette femme, et je me surprenais à penser qu'elle était vraiment une femme. Toutes étaient des femmes désormais, même Lamerlière...

J’ai expliqué que ma mission me poussait immédiatement vers le Midi. Je ne serai donc pas du voyage de retour sur Grenoble. J’ai demandé où était le Colosse. 

- Justement il demandait après vous. Il a dû vous chercher chez votre hôte, ou au café.

J’ai redescendu la grand rue embouteillée par les pèlerins. Je ne me suis pas arrêté devant le café. J’ai continué jusqu'au bout de la grand rue, tourné vers la maison de Mélanie. La voisine était devant sa porte, je suis entré. J’ai sorti quelques pièces. Elle a levé sa coiffe et dénoué ses cheveux. Elle a posé près d'elle sa longue aiguille à cheveux. Elle s'est allongée sur la paillasse. Elle m’a guidé et j'ai explosé tout de suite dans sa moiteur. Quand je me suis retiré, j’étais toujours en érection, et elle a pris un moment mon sexe dans ses mains, en me regardant gravement. 

Je m'en suis allé sans parler. Nous n'avions pas échangé un mot. Elle n'a pas remarqué que j'avais pris l'aiguille à cheveux. En quittant la pièce j’ai vu qu'elle avait gardé un bébé dans le berceau. Comme cette femme de tribu, du côté d'Oran, qui recevait les soldats sous la tente, le gosse dormait sur la couche. Et il y a les mêmes mouches ici qu'en bas, partout. 

Ce bébé était sorti de cet entrejambe qu'elle ne cache pas, assise impudiquement sur la paillasse. Le message d'Esméralda vibrait dans ma tête. Le bébé m’a souri, je crois. 

Je suis revenu au café. La salle était pleine. Le Colosse était là en effet, attablé seul. J’ai pris mes précautions puisque nous étions censés ne pas nous connaître. J’ai demandé à haute voix si cela ne le dérangeait pas que je prenne place à sa table. J’ai commandé un vin chaud. 

Nous pouvions maintenant échanger quelques mots sans que cela apparaisse anormal, mais en faisant attention à ne rien dire de compromettant : les tables se touchaient presque. 

Le Colosse a dit simplement :

- Belle journée. Une journée qui a atteint son but, il me semble. Une journée qui m'a rempli de curiosité aussi...

J'ai bu mon vin chaud, je me suis levé, j’ai fait tomber mon chapeau et en me baissant pour le ramasser, j’ai murmuré à son oreille :

- Je vous attends chez Dravet, tout de suite. Place de l'église, prenez le chemin au fond à droite. La dernière maison de maître isolée.

Il faisait nuit. J’ai traversé la place de l'église, vide maintenant, et j'ai avancé sur le chemin calme qui mène à la maison de Dravet.

Il y avait juste avant un jardin clos de murs bas, et une sente perpendiculaire au chemin, qui filait vers des prés. C’est là que j’ai attendu le Colosse. La campagne sentait le foin et les premiers feux d'automne. 

Les pas d’un homme se sont rapprochés. Je priai Dieu que ce soit bien le Colosse. Je l’ai laissé passer devant moi et j’ai plongé dans ses jambes, par derrière. Son cri a été étouffé par la chute face au sol. Pour l'immobiliser, j'ai appuyé là où on nous a appris, à l’armée, puis j'ai enfoncé l'aiguille entre les vertèbres, comme il m'avait montré. Je l’ai traîné dans la sente, Dieu que ce type était lourd. J’ai vérifié. C'est vrai que la piqûre d'aiguille est imperceptible, une fois refermée. Le sang ne goutte pas. J'aurais aimé trancher sa gorge, comme on nous avait appris à faire en Algérie. Mais le Colosse devait mourir de mort naturelle, en punition d'avoir blasphémé au café. Un chat me regardait, perché sur le mur. On ne trouverait pas le Colosse avant demain matin. 

J’ai soupé avec Dravet. Je sentais qu'il aurait vraiment aimé qu'il se soit passé quelque chose aujourd'hui, mais il était soulagé que les enfants n'aient pas été utilisés au profit de l'Usurpateur. Je ne savais pas, je n’ai jamais su si le Baron avait essayé de se faire reconnaître ce jour-là...

J'ai annoncé que je partais sur l'heure pour Gap, avec des amis. Je comptais sur sa discrétion absolue quant à mon passage à Corps.

Il a proposé de m'accompagner. Je lui ai demandé de ne pas se déranger.

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