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Il m’aurait été facile de descendre sur Gap, et de là vers mes Basses-Alpes : Corps est relais sur la grand route de Grenoble à Antibes. Mais c'est sur cette route que l'on pouvait m'attendre. D’autant que le Champsaur est rouge et que la police avait dû y tendre des filets.

J’ai contourné le bourg par les prés et me suis retrouvé sur le chemin qui va vers la rivière et Cordéac. Dravet m'avait expliqué qu'on avait récemment jeté un pont sur le Drac, tout en bas. De là je pensais gagner Mens. Je me raccrochais à Mens comme un dérisoire retour à ma mission. Puis par la Croix-Haute je retrouverai le chemin de Sisteron...

J'ai marché longtemps dans la nuit, déjà épuisé par ma journée. Il faisait froid. La descente était interminable vers le torrent si profondément encaissé. Se mêlaient le bruit de l'eau, le bruissement des saules et des frênes. Les nuages se sont ouverts un moment à la clarté de la lune, et j'ai eu la chair de poule. 

C'était vrai que la Dame blanche gardait le pont.

Je suis resté figé sur place. Je crois qu'elle s'est avancée et m'a touché de sa main froide.

Je me suis évanoui.

Quand je me suis réveillé, j'avais très froid. J’aurais voulu marcher vite, mais mon corps ne suivait pas. Des chiens sentaient mon approche et aboyaient. Je me suis effondré devant une croix de fer plantée à une fourche de chemins. Les premiers coqs chantaient. Il y avait quelques maisons plus loin. J'aurais aimé aller taper à une porte, m'asseoir dans la cuisine qui sentirait encore le sommeil, manger un morceau de pain noir et du lard fumé. La tête me tournait et je suis tombé à nouveau. Le médecin de Saint-Étienne avait raison : j’étais très malade.

Je ne sais pas combien de temps s'est passé. Quand je me suis réveillé, j'ai vu Victoire, la fille de Marseille, penchée sur moi.

- Je vous ai trouvé à la Croix l'autre matin. Vous avez déliré. Je vous ai soigné aux simples pour faire partir la fièvre. 

Elle m’a fait boire du bouillon.

Je me voyais couché dans une pièce voûtée, il y avait un autre lit un peu plus loin.

- Je vous ai traîné dans le “poêle”. Heureusement personne ne m'a vue. Mon cousin est venu. Je l'ai reçu dans la cuisine. Il n'aime pas que je reste seule. J'ai dit que je ne voulais voir personne. Il ne faut pas qu'on sache que j'ai logé un homme. Un Protestant en plus. On n'aime pas trop les Protestants chez nous... Mais je crois qu’il se doute de quelque chose.

Elle m’a laissé seul. J'ai écarté doucement le rideau de la petite fenêtre. Je voyais une pente herbue, et des ruches au pied d'une haie. Elles étaient ornées d'un ruban noir.

Plus tard, j'ai entendu crier dans la cuisine. Une voix d'homme :

- Où il est ? Où il est ? 

Il voulait jeter l’intrus dans le “pourcierou”, la loge à cochons. 

Puis il s’est mis à chanter :

 

Fillà de la Crou

Prena garde prena garde

Fillà de la Crou

Prena garde aux ousserous...

 

(Filles de la Croix, prenez garde aux petits oiseaux...)

Il poussait les “you d'allégresse du rigaudon...

J'ai entrouvert doucement la porte. Cet homme dansait son rigaudon devant la fille. 

Il avançait, reculait, tapait du pied : 

 

Fillà de la Crou...

 

Et à chaque “ousserous” il secouait son sexe mou.

Elle était debout contre la table, immobile, et elle hurlait.

J’ai foncé et j’ai trouvé la force de lui tirer un coup de savate où il fallait, puis je l'ai assommé avec un gros pot de grès. Il puait le vin.

- C'est moi qui vais t'y mettre dans le “pourcierou”... 

Je l’ai sorti et par la trappe à verser la pâtée, je l’ai balancé dans la loge à cochon accolée au four.

Quand je suis rentré, Victoire pleurait. 

- C'est mon cousin. Il aurait voulu que je l'épouse... Il ne supporte pas que je reparte... Mais je ne suis venue que pour l'enterrement de mon père. Mon frère est déjà reparti pour la Mure. Je vais le rejoindre, et nous ferons le partage... Après je retournerai à Marseille.

Je me suis retrouvé sur le lit avec elle.

- Il ne faut pas, ce n'est pas bien... 

Mais elle a croisé ses jambes autour de moi.

Je l'ai besognée des heures, pendant que le type gueulait dans sa loge à cochons.

Quand nous nous sommes arrêté, le type gueulait encore.

- Qu'il gueule, dit Victoire. Personne ne l'entendra jusqu'à demain. Il faut partir maintenant.

 

C'était presque le petit matin. Nous nous sommes habillés et nous sommes sortis. J'ai montré les ruches aux rubans noirs.

- On a annoncé le décès aux abeilles, me dit-elle. C'est la tradition.

Elle a attelé le mulet et nous sommes partis. Elle m’a montré la bête :

- Je le vendrai à La Mure...

Un peu plus loin elle m'a dit :

- Tu sais, je n'ai pas l'impression d'avoir trompé Reine. Elle ne t'aimait que parce que tu ressemblais à l'autre. C'est de l'autre qu'elle est toujours folle... Celui qu’elle n’a jamais retrouvé.

Dans une prairie douce, elle m'a montré un petit espace clos par un muret, une grille, un cyprès. Une tombe.

Elle m'a dit :

- Nous y sommes... Les Protestants.

Elle m'a laissé au carrefour de la route de Mens et de la Mure.

Je suis parti à pied. Vallonné, cultivé entre des croupes boisées, entouré de montagnes vertes, le plateau était magnifiquement beau. Je passais de temps en temps devant de longues fermes basses et puissantes. 

Je suis entré dans Mens. Sur les toits à forte pente se détachaient en avancée d'étranges lucarnes à foin. Je me sentais ailleurs. J’ai descendu la grande rue, passé les halles. J’ai été surpris : je m’attendais Dieu sait pourquoi à un monument, mais avec son clocher le temple de la petite Genève ressemblait à une église. J’ai traversé une place où les métiers des tisserands cliquetaient derrière les portes voûtées.

J’ai vu enfin sur l'inscription : “Ecole modèle protestante” sur une maison qui ne payait pas de mine. 

Le pasteur qui m'a accueilli me regardait bizarrement.

- Excusez-moi, mais... Vous ressemblez tellement à quelqu'un que j'ai connu jadis...

J'ai éludé. Par contre j’ai joué franc jeu question politique. J'ai expliqué que je comptais sur sa discrétion, car j’étais venu à Mens, où je ne connaissais personne, pour contacter de vrais républicains : 

- Je travaille dans un journal de la démocratie méridionale et je fais une tournée pour me rendre compte concrètement de la situation. On nous a dit tellement de choses sur la Genève des Alpes...

Le pasteur souriait.

- Si vous êtes un envoyé de la préfecture, je ne peux rien vous apprendre que vous ne sachiez déjà. Nous n'avons pas envie de recommencer les guerres de religion. Notre temple est établi sur une commanderie de Lesdiguières, le chef protestant des Alpes au XVIe siècle, avec lui nos aïeux ont gagné par les armes la liberté du culte... 

J’ai pensé à la pierre gravée de Brignoles.

- Après, ici comme ailleurs, nos aïeux ont connu la répression, la fuite en Allemagne, le prêche au désert, les enlèvements d'enfants... Mais maintenant la liberté de conscience est assurée. Nous ne ferons rien qui puisse la mettre en danger. Nos artisans votent républicain, ce n'est pas un secret. Pour eux le niveau de maçon est toujours symbole d'égalité. Leur vie n'est pas toujours rose : nos toiles de chanvre sont trop concurrencées. Mais nos Anciens ont su écarter les démagogues. Religion, morale, instruction, voilà à quoi nous nous en tenons. Notre école modèle reçoit des élèves de tout le Midi et fournit des pasteurs à toutes les Alpes. Que puis-je vous dire de plus...

Je l’ai remercié et je me suis risqué :

- Ainsi je ressemble à quelqu'un ?

- Vraiment, dit le pasteur. Rambaud... Un de nos anciens élèves... Une triste histoire. 

- J'aime les histoires, même tristes.

Nous nous sommes assis dans le jardin qui sentait la rhubarbe.

- Une triste histoire vraiment. Nous avions formé Rambaud pour être instituteur, et pasteur, mais il est passé aux Méthodistes dans le grand Réveil des années 40. Il est allé à Genève et de là à Lyon. Sa société biblique s'occupait particulièrement des femmes perdues... Rambaud s'est acoquiné avec une secte ultra minoritaire, qui s'appelaient les Chevaliers du Troisième Œil... Ils avaient relevé par défi la méfiance populaire, qui dit que nous avons un œil au milieu du front... Les Chevaliers voulaient purifier Babylone de sa boue... C'est eux qui l'avaient envoyé évangéliser les créatures... Mais Rambaud s'est épris d'une des filles qu'il avait sauvées. Il a voulu vivre avec elle, au grand scandale de ses amis. Vous connaissez peut-être les textes : “Il ne prendra pour femme ni une veuve, ni une femme répudiée, ni une femme déshonorée ou prostituée, mais il prendra pour femme une vierge parmi son peuple lévitique”. Il a même poussé cette femme à prophétiser. Et les Chevaliers ne se faisaient pas faute de lui rappeler que nos prophétesses de Dauphiné et d'Ardèche, jadis, s'astreignaient à la chasteté de peur de perdre le don de l'Esprit... Il y a eu une violente altercation entre le chef des Chevaliers et Rambaud. Rambaud et un de ses amis, un Ardéchois, l'ont tué. Et depuis les Chevaliers le poursuivent. “L'homme de bien a disparu du pays, et il n'y a plus de justes parmi les hommes. Ils sont tous en embuscades pour verser le sang. Chacun tend un piège à son frère”. Je ne sais où est Rambaud maintenant...

Je pensais au Suisse trouvé mort à Hyères, après mon agression. Je me disais que c'est sans doute le journaliste protestant de Marseille qui avait redonné ma piste, quand j'étais passé au journal avant de voir Dupont... Ils m'avaient ensuite retrouvé dans les Basses-Alpes, juste avant mon départ... Depuis ils devaient me chercher. Je me suis demandé si j'aurais encore des Chevaliers aux trousses en redescendant...

Le pasteur s’est levé :

- Je vous ai tout dit, mon frère. Je ne crois pas que vous soyez venu seulement en mission d'information politique. Je ne sais qui vous êtes, et je ne veux pas le savoir. Mais que Dieu vous garde. Partez maintenant, et ne revenez plus.

 

J'ai pris une voiture qui montait au col. À l'arrêt de Lalley, je me suis fait petit pour que les hommes de la prophétesse de la Salette ne me reconnaissent pas. Nous avons passé le mauvais chemin du col par un temps épouvantable, sous la pluie et les premières rafales de neige.

À la Croix-Haute, je suis allé à l'auberge et j'ai demandé où habitait l'instituteur. 

- On vient de l'arrêter, me dit l'aubergiste. C'est un de vos amis ?

Comme je ne répondais pas, il ajouta :

- N'ayez crainte, Monsieur, les amis de l'instituteur seront les bienvenus ici. On l'accuse d'être un Rouge. Je ne sais trop ce que cela veut dire, mais avec son maudit code forestier, l'administration rend les gens enragés. La forêt est à tout le monde quand même... L'instituteur nous disait que dans la vraie République le bois serait à tous, et en premier lieu aux pauvres...

- Et le curé ?

- Ils l'ont déplacé...

Il m'a montré les pentes exploitées jusqu'au pied des falaises, et la forêt :

- Ils préfèrent les arbres aux hommes, en haut lieu...

J'ai couché à l'auberge. La douleur dans ma tête était incessante et bienvenue en même temps, tant elle m'empêchait de penser à ce qui était, et à ce qui pouvait advenir.

 

Je suis redescendu sur Sisteron. Une journée de mauvais temps et de silence dans une diligence qui puait la sueur et le cuir. Les cluses grises étaient oppressantes, les bois noirs. Les gens parlaient de choses qui ne m'intéressaient plus. La tête me faisait toujours très mal.

À Sisteron, je suis tombé dans la rue. J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé à l’asile.

À l'asile, j’étais entouré de pauvres fous en guenilles, de vieux, de malades, les sœurs étaient gentilles et débordées. Des sœurs qui faisaient semblant de ne pas voir mes érections permanentes, sauf une supérieure qui parfois me cinglait de sa baguette. Je lui souhaitais de tomber un jour dans les mains des Zéphyrs, pour lesquels tout était bon.  

Je ne sais pas combien de jours je suis resté là. Il pleuvait énormément. Un jour le médecin m’a dit que j'avais eu une commotion cérébrale, mais que j'allais mieux. Les places n’étaient pas nombreuses à l’asile, et je devais m'en aller.

Je suis descendu par les noires rues en pente, les passages voûtés et les arcades de Sisteron. Il faisait très froid maintenant. Je suis allé chez le Frère cordonnier que je connaissais depuis mes tournées de propagandiste, je me suis planté devant son échoppe. Il m'a regardé comme s'il ne me connaissait pas, mais son pouce m'a fait le geste de passer par derrière. Je suis retourné plus tard par la sentine, derrière l'échoppe. C'est lui qui m'a appris les arrestations dans tout le grand Sud-Est. La presse de l'Ordre dénonçait le complot de Lyon. On arrêtait dans quinze départements. Ils avaient pris Gent, chez nous ils avaient pris beaucoup de Frères. Tout était surveillé. J'ai compris qu'il était impatient que je parte. Je lui ai demandé de faire prévenir mon frère et par lui les Frères de Manosque, et je suis monté à la Pourrachère en ne marchant que la nuit. Deux nuits.

Mon frère est venu. Il avait bien sûr aussitôt contacté Manosque dès mon arrivée. Mais il avait bien compris que désormais les Frères se méfiaient de moi. Je ne sais quelles informations leur étaient parvenues. Ils lui avaient fait me dire de ne pas quitter la Pourrachère. La prudence exigeait que je reste isolé, pour ne pas dire en quarantaine...

La tête me fait de plus en plus mal. Mon frère me dit que je devrais me faire soigner. Je ne lui ai pas raconté ce qu'avait dit le médecin de Saint-Étienne, ni celui de Sisteron. 

J'attends des signes. Parfois, comme les militaires de passage à Corps qui avaient vu la figure du Christ, je casse des pierres, pour savoir quelle figure j'y trouverai. Je trouve parfois la forme des coquilles qui nous surprenaient tant quand nous étions enfants. Parfois les stries plus sombres ou plus claires dessinent ces lacis surprenants. Je reste des heures à les regarder, mais elles ne forment pas de visage.

Je relis la dernière lettre de Reine, que j'avais reçue à Manosque. C'était juste avant mon départ pour Lyon, il y a trois mois à peine, il y a une éternité.

Je lis et je ne comprends pas ce que je lis.

“Le globe où nous habitons est une des premières étapes de l'humanité vers un monde central où réside l'objet de toute perfection”.

“Je crois à la vie future où ceux qui s'aiment se retrouveront”.

“Le dédommagement des douleurs souffertes...”.

Mais en fait je ne pense qu'à une chose, je pense à tous ces corps qu'elle a satisfaits, et je sens mon sexe inutilement gonflé...

Je lis aussi Buonarotti le communiste neo-babouviste. Je crois comprendre que d'un grand désordre peut naître un grand ordre. Mais je suis fatigué des prophètes aussi. De tous les prophètes. Je voudrais que ma vie me serve avant de servir aux autres.

Ce mal de tête me tue. Parfois devant la cheminée, il me semble voir la fille aux sequins, la fadette, elle me regarde sans rien dire.

Tu n'as jamais rien compris aux femmes, m'avait dit Esméralda.  

J'aimerais partir en Californie maintenant.

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