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Épilogue

 

Quand la transcription a été finie, je suis remonté chez Ferrero. Sa copine et lui en ont été les premiers lecteurs. J'ai un peu menti : j'ai présenté le récit comme une fiction inspirée par mon passage à la Pourrachère. 

Après la lecture, nous avons eu une conférence au sommet.

Ferrero a déclaré :

- C'est clair que ce type avait des problèmes avec les gonzesses.

Sa copine a ajouté :

- Le problème c'est qu'il n'est pas le seul...

J'ai eu l'impression qu'elle me regardait.

- Il est mûr ton Rambaud, dit Ferrero. Pas étonnant, tu lui fais prendre un bon coup sur la tronche dès le début... D'ailleurs, tu as vu, quand il vient à Toulon, il ne dit même pas qu'il y avait déjà des chantiers navals à La Seyne. 

- En définitive, dit la copine, dans le genre, je préfère "Le Tour de France de deux enfants".

Quand je les ai laissés, Ferrero m'a quand même demandé :

- Et s'ils avaient gagné, ces Rouges de la Nouvelle Montagne, on aurait eu quoi ? La Troisième République tout de suite ou la démocratie populaire ? Tu y crois encore toi à la République démocratique et sociale ?

 

J'ai bien sûr essayé de savoir si ce qu'avait écrit Rambaud était vrai. 

J’ai fait décrypter par un spécialiste le carnet codé : il donnait effectivement une liste de localités bas-alpines que l’auteur devait visiter. Ce registre confirmait l'engagement de l'auteur du récit, et semblait corroborer sa datation. Mais évidemment il ne suffisait pas à attester de la vraisemblance et la fiabilité du récit. 

Rambaud disait vrai en ce qui concerne le “complot de Lyon”. Une vague d'arrestations avait frappé les départements du Sud-Est à partir d'octobre 1850 et décapité le réseau de Gent. Je n'ai pas trouvé le nom de Rambaud sur la liste des militants arrêtés. Par contre, j'y ai vu Daumas, de Toulon, condamné à dix ans de forteresse, qu'il purgera intégralement. Il sera élu député radical en 1871, le demeurera longtemps, et finira oublié, derrière le comptoir d'un bureau de tabac.

Ces arrestations priveront la Nouvelle Montagne de cadres qui lui feront cruellement défaut lors du coup d'état du 2 décembre 1851, quand le Président Louis Napoléon Bonaparte étrangla la République. 

Dans ces glaciales journées du début décembre 1851, à l'appel des sociétés secrètes, des insurrections éclatèrent dans une vingtaine de départements, et notamment ceux que Rambaud avait visités : l'Ardèche, les Basses-Alpes, le Gard, la Drome, le Var, le Vaucluse. L'armée dispersa les colonnes de la Démocratie sociale, et la répression fut impitoyable. Rambaud était-il dans la colonne des Basses-Alpes, la seule victorieuse, qui prit la préfecture et repoussa l’armée, et ne s’inclina que quand il apparut que la France ne suivait pas ? Etait-il dans celle du Var, dispersée à Aups ? Je n'ai pas vu son nom sur la liste des fusillés, ni dans celle des déportés... Des milliers de noms... Mais le ratissage a laissé des cadavres anonymes dans les collines...

J'ai retrouvé Dupont, qui avait pu fuir en Piémont après la défaite. Il sera élu radical, puis modéré, et continuera à poétiser en provençal et en français.  

Les villes ne bougèrent pas. Ni Lyon, ni Marseille. Les cités ouvrières non plus : ni Saint-Étienne, ni Rive-de-Gier, ni Vienne... À Lyon, la police avait réussi à placer un agent double à la tête du Comité de Résistance des Canuts...

Kœnig, le prêtre rouge, sera suspendu. 

L'Athénée ouvrier de Marseille deviendra ronronnant Athénée de Provence, et Reine la couturière sera oubliée comme les autres poètes-ouvriers.

J’ai retrouvé Astruc d’Avignon dans la Commune de Marseille, en 1871. Il en paiera sa participation de plusieurs années de déportation.

À la Salette, une basilique de pierre a vite remplacé la chapelle de bois. L'abbé Déléon a applaudi au coup d'état et continué à guerroyer contre l'Apparition, Mlle Lamerlière lui a fait un procès, qu'elle a perdu. Mélanie est devenue nonne agitée, Maximin zouave pontifical entre autres errances, pour finir cabaretier raté dans son pays.

Roquille réapparaîtra malade, usé et conformiste à Rive-de-Gier, où un usinier l'emploiera comme concierge.

Le Baron de Richemont, alias Louis XVII, mourra en 1853, mais ses fidèles annonceront longtemps encore sa résurrection.

  

Je ne sais si le perruquier de Vienne a survécu à l'échec de l'Icarie américaine, mais j'aime parfois à imaginer Rambaud quelque part en Amérique, avec Esméralda. Je sais que sur la liste des pensionnés de 1851, que la République reconnaissante dressa en 1880, figurent quelques vaillants établis en Amérique. Mais je n'ai pas eu l'envie ni le cœur de vérifier. Je m'en tiens à la petite maison dans la Prairie. 

Bien que Ferrero m'ait susurré : 

- Rambaud ? Vois peut-être Rambo...

  

Je suis allé à l'église d'Hyères, je n'ai pas vu l'ex-voto du cavalier aux trois yeux, mais on m'a dit qu'il y avait eu des vols.

 

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