Cf. : Lecture d'été - Yvon Quiniou : Philosophie ?


Dans ce dernier article, à la fin de la citation du bel ouvrage d’Yvon Quiniou, j’écrivais :
« J'adhère à la formule, mais, puisque je me considère comme marxiste, elle m'amène à considérer comment je me situe aujourd'hui dans les diverses familles, parfois antagonistes, qui se réclament du vieux Karl. J'y reviendrai donc. »
J’y reviens donc, et vais parler rapidement et bien schématiquement de « mon marxisme ».
Je m’autorise à dire « mon », tellement est vaste et variée la foule des marxistes, marxologues et autres marxiens qui tous se réfèrent au vieux Karl, sans pour autant se retrouver, loin s’en faut, sur les mêmes analyses et les mêmes lignes de conduite par rapport aux problèmes actuels, qu’ils soient économiques, politiques ou sociétaux… Si la famille est plus que nombreuse, on ne peut dire qu’elle soit unie.
Personnellement, en tant que « marxiste », je me retrouve comme tant d’autres devant le même constat et les mêmes interrogations.

Le constat est triple.

D’une part celui du jeune Marx, philosophe de la Liberté dont est l’emblème l’aléatoire Clinamen d’Epicure, qui rompt le fatalisme de Démocrite. Ce jeune philosophe avait pris comme maxime, et la conservera jusqu’au bout : De omnibus dubitandum, il faut douter de tout. Maxime dont bien des épigones pourraient s’inspirer…

D’autre part, dans la foulée et dans la rupture, le constat du Marx de la maturité, qui entreprend obstinément, au prix de grands sacrifices personnels et familiaux, la critique de l’économie politique, décortique les mécanismes inhumains du système capitaliste (l’exploitation du travailleur par le surprofit), noue un ensemble de concepts fondamentaux (mode de production, forces productives, rapports sociaux de production, idéologies de classes), tout en s’investissant pratiquement dans le développement de l’Internationale ouvrière jusqu’aux lendemains de la Commune.

Et pour en terminer, le Marx des dernières années, qui, tout en suivant de près, et parfois sévèrement, la naissance des Partis socialistes européens, n’achève pas la publication de l’œuvre majeure et laisse en suspens (et à Engels) la structuration en doctrine de sa pensée, pour continuer et élargir avec une curiosité insatiable sa compréhension de l’Histoire, celles notamment des diverses formations sociales en dehors de l’Europe occidentale d’avant l’apparition du capitalisme, et sa connaissance de l’évolution de la Terre.

Voilà le Marx à partir duquel, plus que modestement, je peux évoquer « mon » marxisme. Je me garderai d’établir « mon » marxisme sur ce qu’ont fait de la pensée de Marx ses héritiers. Non que je les méprise ou les renie, bien au contraire, puisque j’ai participé de certaines de leurs entreprises. Mais parce qu’avec eux nous entrons dans une nouvelle phase où le marxisme, né de l’étude scientifique, se prolonge d’une entreprise idéologique habillant des cheminements divers.

Marx meurt en effet au moment même où s’affirme le puissant parti social démocrate allemand et où, dans les chapelles socialistes françaises, naît le courant marxiste (collectiviste comme on disait alors) de Guesde et de Lafargue.
Pour ces premiers héritiers de Marx, ou plutôt de Marx formaté par Engels, le marxisme devient une idéologie téléologique qui prévoit l’écroulement inévitable du capitalisme miné par ses contradictions, et la victoire (électorale ou révolutionnaire) du prolétariat des grands pays capitalistes. Idéologie téléologique que Lénine rompra en élargissant sa vision à l’ensemble du monde, « développé » et colonisé, et, violentant le Dogme social-démocrate, envisage la victoire de la Révolution dans des pays n’ayant pas atteint le plein stade du développement capitaliste, la Russie au premier chef.

Mais tout ceci est une autre histoire. Et je prie mes lecteurs de considérer dans quel cadre initial, celui de l’itinéraire vécu de Marx, que j’entends situer « mon » marxisme.