À l’occasion des 500 ans de la Réforme (anniversaire arbitrairement fixé à la publication des 95 thèses de Luther en 1517), et d’un colloque sur le protestantisme, organisé par la Fédération Protestante de France, notre Président a consacré les Protestants comme « vigies de la République ». Il a salué en eux la promotion de la conscience individuelle, de la démocratie participative, de la laïcité… et du libéralisme politique et économique.
Dans notre pays où le protestantisme a toujours été minoritaire, (même aux grandes heures des Provinces Unies huguenotes du XVIe siècle), on pourrait ajouter que ce chapelet de vertus françaises est en grande partie fruit d’incessantes persécutions. Il n’en a pas été de même quand les Protestants étaient majoritaires. Pour ne pas parler de Luther l’implacable, rappelons que dans son bastion de Genève, Calvin ne brilla pas par sa tolérance (Michel Servet en sut quelque chose). Et le leader de l’Apartheid, Malan, était descendant d’une famille protestante du Luberon chassée par Louis XIV.
Mais depuis la révocation de l’Édit de Nantes, dans sa résistance à l’oppression, le protestantisme français a suscité des générations de résistants, dont les dernières furent celles de la Résistance contre le pétainisme et l’oppression nazie, alors que les maurrassiens entendaient bien régler leur compte à cette « tumeur » au cœur de notre belle France catholique. Ainsi j’évoquais récemment sur ce blog la haute figure du résistant André Chamson, chantre des Camisards, et son magnifique discours de 1935 au Musée du Désert.
Li nivo èron si coumpagno - Compagnons de la nuée

Quant au libéralisme économique, depuis L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, de Max Weber (1904-1905), tout a été dit, ou presque, sur les liens entre l’éthos protestant et le développement du capitalisme.

Mais voici que s’est à nouveau allumé un de ces majestueux phares qui éclairent notre nuit idéologique de nouveaux concepts à plaquer sur une réalité censée nous échapper. Notre ex-guerrillero national vient de nous signifier que, dans une civilisation européenne devenue angliciste et étatsunienne, l’inconscient tourmenté et dissimulateur de notre vieille France catho-laïque e été subverti par un néo-protestantisme startupper propre sur lui (transparence et loi sur la moralisation). Mutation sur laquelle surferait notre jeune Président (disciple du protestant Ricœur [1]) qui accompagne à l’américaine la Marseillaise d’une main sur le cœur. Voyez la présentation de l’éditeur donnée en note [2]…
Mutation n’ayant bien évidemment aucun rapport avec les transes du néo-protestantisme évangélique qui fait florès dans les ghettos ethniques de nos banlieues…
Il y a sans doute de la vérité dans ces évidences.
Mais on peut aussi s’interroger sur ce qui tient du protestantisme dans les jeunes troupes parlementaires du macronisme, revigorées récemment par un incroyable et burlesque stage de Team-Building et les candidats non élus du premier tour ? À vrai dire bien peu de choses, car on perçoit surtout chez ces insiders, (jeunes cadres performants et entrepreneurs trop contents d’eux) l’hédonisme et le sentiment de supériorité de « ceux qui savent, qui font, et qui décident ». Rien à voir, ou si peu, avec l’ascèse rigoriste et le face à face direct avec Dieu, en responsabilité personnelle, qui poussa la nouvelle bourgeoisie du XVIe siècle vers le métier-vocation.
Dans les deux cas, protestantisme et macronisme, on rencontre certes le sentiment d’être Élu. Mais si les premiers Protestants étaient Élus de Dieu, nos jeunes convertis au macronisme participeraient plutôt du sentiment d’être Élus par la fascination de la Caste, dont ils sont les admirateurs, et que Christopher Lasch a si bien analysée :
Christopher Lasch et l'élite dictatoriale...
Libre à eux maintenant de se retrouver avec la cohorte LRM des chevaux de retour de la social-démocratie et de la droite, friands de sièges parlementaires ou ministériels. Que Diable (si j’ose dire) viendrait faire le Protestantisme dans ces cyniques ralliements ?
Quant aux enthousiastes bénévoles qui portèrent le début de la campagne d’En Marche, persuadés que l’entreprise « dégagiste » allait liquider les vieux caïmans politiques et porter au pouvoir un chef à l’écoute des « gens », on peut penser que leur naïveté avait plus à voir avec l’apolitisme généreux qu’avec la lucidité protestante. Je serais curieux de savoir comment ils réagissent devant la verticalité monarchique instaurée par leur ancienne idole…
En fait, aussi intéressantes que soient les analyses de notre philosophe renfrogné, elles risquent de faire oublier que les maîtres de ce monde capitaliste "occidental" n’ont désormais plus rien à faire avec la religion chrétienne, dont la morale risque fort de les embarrasser (je dis bien chrétienne et n'évoque pas ici d'autres religions, par ces temps de revival religieux [3]). Le temps est révolu où cette religion était utilisée comme moyen de contrôle des masses et comme coupe-feu devant la révolution sociale. Le Pape François doit bien faire sourire les idéologues de la liberté des monades jetées dans la jungle de la mondialisation, pour le meilleur et pour le pire, livrées à la jouissance et à la satisfaction immédiate du désir. L’opium du peuple passe désormais par d’autres formes de « divertissement », au sens pascalien du terme, divertissement qui ne porte en rien, à la différence de l’antique religion, mystificatrice certes, l’espérance d’un monde plus juste.
Cf. sur ce blog :
Lecture d'été - Classe ouvrière : intégration, désintégration ?

On ne peut donc que constater l’utilisation plus qu’intéressée que le monde du grand patronat et de la finance a fait de ce courant « macronien - moderniste » basique. L’éthique protestante a bien peu à faire avec ces sphères où l’appétit de profit privilégie la finance sur l’investissement productif, et où la jouissance affichée des biens de ce monde est une insulte permanente à la vie des « fainéants ». Et le macronisme n’est pour elles qu’un moyen efficace de duper le peuple et de transformer la France à leur plus grand profit.

 

[2] La haute figure a pu être entachée de pétainisme. Cf. « Sur la passade pétainiste de Paul Ricœur. Un bref épisode ? »
http://www.sens-public.org/article537.html

 [1] Régis Debray, Le nouveau pouvoir, éditions Cerf, septembre 2017.
Présentation de l’éditeur :
« Comment comprendre l'événement Macron ? Le changement politique apparent signale en fait une mutation souterraine de civilisationnel. Elucidant les ressorts de la marche triomphale du marketing et du management, du nudge et du numérique qui a balayé le monde ancien, Régis Debray en dégage les raisons cachées. Derrière toute culture, il y a un culte. Sous un effet de génération, la France du catholicisme et de la République vient à son tour de s'inscrire dans l'avènement planétaire de la civilisation issue du néo-protestantisme. 
De Gutenberg à Google, de Luther à Ricœur, du sacrement au signe, du sens au symbole, en passant par le marché, la finance, la transparence, mais aussi la morale, le pluralisme, le sentiment, c'est la présente révolution des esprits et de des mœurs que décrypte cet essai fulgurant. Un livre indispensable pour comprendre ce qui s'est passé. Et pour anticiper ce qui va arriver. »

[3] Cf. sur ce blog :
Lecture d'été - Retour du Religieux ?