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Le 10 août 1913, au lendemain de la ratification définitive par le Sénat de loi portant de deux à trois ans le service militaire, Jaurès publie l’éditorial suivant :

Plus que jamais

Villefranche d’Albi. [Jaurès prenait quelques vacances dans son pays natal]

Voilà donc la loi militaire définitivement votée et promulguée. Ce n’est pas pour nous la fin du combat. C’est une nouvelle période de lutte qui s’ouvre. La question reste posée : ou plutôt elle sera de jour en jour plus aigüe et plus nette. Les occasions vont se multiplier de dénoncer les vices d’une loi qui est à la fois une loi de réaction et une loi de mensonge, une abdication de la démocratie et un trompe l’œil.
[Suite à sa proposition de loi de novembre 1910 [1], Jaurès avait publié son célèbre ouvrage, L’Armée nouvelle, J.Rouff, 1911. On lit en haut de la page de garde : « A mon ami le Capitaine Gérard, auquel je dois les idées essentielles de ce livre ». Sous le pseudonyme de Rossel [2], Gérard avait tenu la rubrique militaire de l’Humanité de 1907 à 1909.
Rejetant l’antimilitarisme du socialiste Gustave Hervé, qui n’envisageait l’armée que dans son rôle de répression sociale, réfutant l’antipatriotisme des collectivistes affirmait que les prolétaires n’avaient qu’une patrie, l’Internationale, Jaurès, (profondément angoissé par la possibilité de la catastrophe guerrière et par la faiblesse de la protestation prolétaire devant la politique bourgeoise belliciste), exposait la place et le rôle de l’armée dans la démocratie nouvelle souhaitée par le courant socialiste qu’il animait : cette armée citoyenne assurerait la défense de la Nation au cas où la diplomatie pacifique ne pourrait éviter les conflits violents.[3]]

armée nouvelle

Il nous sera permis de faire constater au pays, par des faits, par des exemples, le trouble jeté dans l’éducation militaire et la mobilisation par le rassemblement hâtif de deux classes non instruites.
[L'axe capital du projet jauressien est l’intégration des masses populaires à la défense nationale par l’organisation des réserves]
Il nous sera facile d’établir que l’éducation de caserne espacée sur trois années aboutit au désœuvrement, aux recommencements fastidieux, au gaspillage du temps et des forces, à l’universel dégoût.
Si la commission de l’armée du Sénat obtient du gouvernement qu’il porte devant la chambre, à la rentrée d’octobre, des projets « rectificatifs », c’est toute la loi qui sera remise en question. C’est tout le débat qui sera rouvert, et comme il sera impossible à la grande presse, malgré tout, de se maintenir au diapason de mensonge où elle s’est d’abord haussée, comme il faudra bien qu’elle laisse échapper certains aveux, comme déjà la loi qu’on a bâclée constituerait une trahison flagrante si on ne proclamait pas que l’Allemagne est résolue à ne pas nous attaquer d’ici un an [c'était l'opinion dominante], malgré la crise balkanique, nous ne désespérons pas de faire parvenir enfin la vérité jusqu’au pays.
Et par le problème financier, tout le problème militaire et international sera évoqué de nouveau. La France va être placée dans cette alternative ou de s’infliger un milliard d’impôts de plus ou d’adopter une organisation défensive  à la fois plus efficace et moins onéreuse et de pratiquer une politique internationale plus prévoyante et plus haute. Nous ne prenons pas notre parti de ce surcroît de charges qui va peser sur la production et sur le travail d’un poids si énorme.
Certes, si les dirigeants s’obstinent jusqu’au bout dans leur folie, nous lutterons pour faire porter aux classes riches le fardeau fiscal. Mais nous combattons encore et d’abord pour épargner à la nation cette épreuve. Même concentrée sur les riches, une charge aussi lourde se fait presque toujours sentir aux pauvres, soit par les répercussions sur le prix de la vie, soit par la diminution et la paralysie de la production nationale. En tout cas, si l’heure vient où notre budget des dépenses doit s’accroître d’un milliard, il faut que ce soit non pour les folies d’entreprises coloniales impatientes et démesurées, non pour la dévorante routine d’un militarisme aux formes caduques et aux idées surannées, mais pour des œuvres vivantes et fécondes de progrès national et de progrès social qui, en accroissant la force de production du pays et la puissance de la consommation des masses rendraient à l’industrie, à la culture, le décuple de ce que l’impôt leur prend.
La crise finale obligera donc la démocratie française à un nouvel examen de conscience. Elle dira si elle veut suivre le chemin qui mène à l’abîme, ou remonter vers la sagesse et vers la vie. Ainsi sera ramené sans cesse ce grand problème militaire que la réaction n’a même pas pu résoudre dans son propre sens, car elle n’y a apporté que la solution la plus bâtarde, la plus sinistrement impuissante. Il ne disparaîtra pas de l’ordre du jour, car il est lié à la question vitale dont il n’est qu’un élément, je veux dire à la direction générale de la politique de la démocratie, à l’organisation moderne de la patrie.
Ce problème militaire, le discours du général Pau nous aidera à le discuter et à le résoudre en pleine lumière. [L’autoritaire général Pau avait refusé en 1911 le grade de Chef d’État-Major car on lui refusait le droit de nommer les généraux sans contrôle du gouvernement. En 1913, il avait durement combattu les mouvements de protestation contre la loi des Trois ans dans les casernes, et avait engagé la répression contre la CGT et les anarchistes qu’il rendait responsables des troubles.] Ce discours élégant et clair a laissé transparaître le fond de la pensée de l’état-major. Nous savons maintenant avec une précision saisissante ce que veulent les grands chefs par qui le ministère de la guerre est gouverné. Et l’exposé de M. le général Pau apprend beaucoup à qui le médite.
Déjà Cachin [dirigeant socialiste, collaborateur de l'Humanité] a souligné ici d’un trait vigoureux ce que M. le général Pau a dit du rôle des réserves. Je voudrais y revenir avec plus de détail et soumettre à l’analyse les idées essentielles de l’état-major.
Dans la solitude où je suis venu chercher quelques semaines de repos, je suis trop loin de Paris pour pouvoir accompagner d’un commentaire immédiat, comme j’essaie de le faire à Paris, l’événement de chaque jour. Mais il n’est pas sans intérêt, je crois, de se recueillir un peu pour marquer les résultats acquis, pour faire la critique des idées et pour préciser les lignes d’action des partie, celles de nos adversaires et la nôtre.
C’est ce que je voudrais tenter durant ces vacances, en commençant par l’exposé où M. le général Pau a formulé la doctrine du ministère de la guerre.

JEAN JAURES.

suite ;  VII - SFIO à la veille de la guerre de 1914. Élections législatives du 10 mai 1014

[1] « C’est par les questions relatives à la défense nationale et à la paix internationale que j’aborde l’exposé du plan d’organisation socialiste de la France que je veux soumettre au Parlement en formules législatives. Il y a urgence et pour le socialisme et pour la nation, à définir ce que doivent être, dans la pensée socialiste, l’institution militaire et la politique extérieure de la France républicaine. »
[2] Le colonel Louis Rossel avait rejoint la Commune de Paris dont il faut le délégué à la guerre. Il fut fusillé par les Versaillais à l'âge de 27 ans.
[3]Lire à ce sujet l’analyse de Gilles Candar :
https://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/200614/jaures-et-l-armee-nouvelle-gilles-candar